Pourquoi l’État ne doit pas fixer « un juste prix »

Money by x1klima(CC BY-ND 2.0) — x1klima, CC-BY

Le « mécanisme des prix » est le mieux à même de tenir compte de toutes les préférences des hommes et de toutes les conditions matérielles du monde, et il est voué à ne jamais faillir.

Par Nathalie MP.

En 1934, l’économiste Jacques Rueff fut invité à prendre la parole devant ses camarades polytechniciens du groupe « X Crise ». Ce dernier, créé en 1931 afin de réfléchir au renforcement de l’économie française après la violente secousse de 1929, adopta très rapidement une approche économique planiste et technocratique que Rueff relève dès le début de son discours pour s’en démarquer ensuite :

« Depuis que votre groupe existe, j’en ai observé la croissance avec le plus vif intérêt et je crois bien ne pas me tromper en affirmant qu’elle ne s’est pas effectuée dans un sens purement libéral. »

Malgré l’inconfort de se sentir « en état de singularité » parmi ses pairs, Rueff va alors poursuivre en s’attachant à donner les raisons pour lesquelles lui est « resté libéral dans un monde qui cessait de l’être ».

Le nom de Jacques Rueff (1896-1978) est étroitement associé à la naissance de la Vème République.

Spécialiste des finances et de la monnaie, partisan de l’orthodoxie budgétaire et de la vérité des prix, européen opposé au protectionnisme et défenseur de la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, il va convaincre un général de Gaulle méfiant de se rallier à son plan, le plan Pinay-Rueff adopté en décembre 1958 dans le but d’assainir les finances de la France et la faire entrer dans la saine concurrence du nouveau marché commun européen.

Libéral au point de figurer parmi les premiers membres de la Société du Mont-Pèlerin fondée en 1947 par l’économiste « autrichien » Friedrich Hayek dans le but de promouvoir le libéralisme, Rueff va pourtant se trouver parfois en désaccord avec les économistes libéraux. Devenu mal à l’aise avec l’idée d’ordre spontané, il considère notamment que l’État doit intervenir, non pas pour relancer la demande à la façon de Keynes – dont il a toujours combattu les théories – mais de façon juridique afin de « protéger » les mécanismes de marché contre des abus possibles.

Mais en 1975, soit trois ans avant sa mort, il republia son discours de 1934 sous le titre « Pourquoi, malgré tout, je reste libéral », preuve que le libéralisme lui tenait plus à cœur que toutes les réserves qu’il avait pu formuler à son encontre entre-temps.

C’est pourquoi ce texte est d’autant plus important qu’il constitue en quelque sorte le testament intellectuel d’un économiste qui avait eu l’occasion de mettre ses réflexions en pratique et qui avait beaucoup côtoyé le gratin du plan quinquennal à la française dans les allées du pouvoir.

Rueff s’y révèle très « hayekien ». Pas plus que son illustre confrère il ne croit qu’une planification consciente pourrait parvenir à tenir compte de la multitude des facteurs économiques et humains nécessaires et il discerne déjà son échec dans les concessions faites peu à peu par la planification soviétique à l’existence d’un petit secteur privé parallèle :

« Je pense qu’aucun esprit humain ne peut prétendre résoudre le système d’équation à inconnues innombrables qui traduit les conditions d’équilibre d’un marché, même si ces conditions étaient connues, ce qui n’est pas. »

« La Russie elle-même est en train de restreindre le régime des équilibres conscients et de restaurer dans des domaines toujours plus étendus le mécanisme des prix. (…) Ainsi donc, les réalités se défendent, la crise endémique, résultat de l’économie organisée, a imposé le rétablissement du mécanisme des prix. »

Et comme Hayek – et c’est le point central de son texte, sa conclusion imparable, sa mise en garde ultime – il voit une « route de la servitude » se dérouler inéluctablement sous les pas des interventions de l’État :

« Une économie dirigée, c’est une économie qui a un dictateur, c’est-à-dire quelqu’un qui choisit sans raison, qui fait la fortune des uns, la ruine des autres, que ce soit Staline, Hitler ou M. Lebureau » (façon de Rueff de caractériser le maître du plan).

Mais reprenons au début. En 1934, Rueff s’adresse à des hommes qui s’occupent d’économie et qui se sont donné pour mission de rechercher des voies de sortie de crise après le krach de 1929. S’ils se ruent sur l’économie dirigée pour y parvenir, c’est parce qu’ils tiennent pour acquis que la grande dépression a résulté directement des excès incontrôlés de l’économie de marché.

On reconnaît une ritournelle connue : dès qu’un désagrément, un problème ou une crise se présentent en ce bas monde, l’habitude consiste à aller chercher le coupable idéal, celui dont on « sait » – parce qu’il le dit lui-même avec son fameux « laisser faire » – qu’il serait capable de tout et n’importe quoi pour s’enrichir sur le dos des autres ; autrement dit, le libéralisme, gangrené par son vice même pas caché, l’individualisme.

Mais pour Rueff, cela est un « monstrueux mensonge » :

« C’est un monstrueux mensonge que d’affirmer que l’économie classique, c’est-à-dire ce que l’on est convenu d’appeler le capitalisme, a fait faillite, parce que les désordres sont apparus précisément là où l’on a remplacé le régime ancien du régulateur automatique (le « mécanisme des prix ») par ce régime absurde et insensé de l’économie libérée (libérée du mécanisme des prix), qui est la négation même de l’économie libérale. »

Ayant montré d’abord comment le « mécanisme des prix » est le mieux à même de tenir compte de toutes les préférences des hommes et de toutes les conditions matérielles du monde, et comment il est voué à ne jamais faillir car son action se prolonge jusqu’au moment où l’équilibre qui doit être obtenu l’a été, Rueff souligne aussi combien il est susceptible de s’attirer l’opposition de ceux (les acheteurs) qui trouvent les prix momentanément trop hauts ou de ceux (les vendeurs) qui trouvent les prix momentanément trop bas entre deux retours à l’équilibre.

Les uns et les autres se plaignent, on se met à parler de « juste prix », et les hommes politiques, dont les administrés attendent qu’ils « fassent quelque chose » pour justifier leur mandat, n’ont rien de plus pressé que d’intervenir en fixant des prix, des planchers, des quotas et que sais-je pour atteindre artificiellement une situation satisfaisante pour tout le monde :

« Comme, dans tous les pays du monde, les gouvernements considèrent que leur tâche essentielle, sinon unique, c’est d’obéir à la volonté de leurs mandants, tous les gouvernements se sont attachés, dès que la variation d’un facteur de l’équilibre aurait obligé la loi (le régulateur par le système des prix) à jouer, à en paralyser le mécanisme. »

Résultat, lorsque le blé se trouve momentanément en excédent, ce qui fait baisser les prix et devrait inciter les agriculteurs à ajuster leur production de blé à la baisse (sortie de crise « naturelle » par le mécanisme des prix), les pouvoirs publics s’empressent de voler à leur rescousse en fixant un prix minimum qui peut certainement donner l’illusion que leurs revenus sont sauvegardés, mais qui maintient au contraire la production à son niveau excédentaire et recule1 d’autant plus la fin de la crise.

Toute ressemblance avec le « prix juste » promis par Emmanuel Macron aux agriculteurs ou avec la PAC (Politique agricole commune de l’Union européenne) qui dicte depuis des années prix, quotas et subventions à une agriculture française toujours aussi déprimée, n’est absolument pas fortuite.

Ainsi, non seulement l’on attribue faussement au libéralisme les causes des grandes crises qui secouent nos économies, mais on lui substitue un régime d’économie dirigée qui n’a d’autre conséquence que d’aggraver la situation en obtenant l’exact contraire de ce qui était recherché.

A ce stade, Rueff constate sans plaisir que malgré cette cascade d’erreurs dans l’analyse économique et l’analyse historique, l’idée de corriger les déséquilibres momentanés du marché a fait son chemin dans les esprits et s’est imposée comme la marque d’une grande politique soucieuse des demandes de sécurité économique des citoyens :

« Ainsi a pris naissance cette conception de l’économie consciente où la volonté des hommes doit remplacer le libre jeu des prix. »

Tiens, tiens, « volontarisme » ; encore un concept politique fort en vogue en 2019. La France n’a plus de Commissariat au plan en tant que tel, c’est vrai, mais ne perdons pas de vue qu’un État qui se veut providence et stratège est forcément un État qui fait des choix, donc des plans, qui s’imposent aux citoyens. N’imaginons surtout pas que lorsque Rueff parle de plan, il n’est plus pertinent pour la France d’aujourd’hui.

Mais comment une telle économie consciente pourrait-elle fonctionner ? Même si l’on aborde la question sans aucune idéologie préconçue, il s’avère très rapidement qu’il va falloir disposer d’un organisme central peuplé de fonctionnaires qui devront décider ce qu’il faudra produire, importer et exporter. Quels produits promouvoir, quels produits écarter ?

De même, ils devront fixer des prix et des salaires. Sur quels critères ? Faut-il créer une échelle de mérite, ou faut-il donner le même salaire à tout le monde, au risque de ne susciter qu’insatisfaction partout ?

Les choix effectués dans le plan ayant besoin d’un peu de temps pour être exécutés pleinement, il devient impossible de prendre en compte d’éventuelles nouveautés ou remises en cause technologiques ; de même, il n’est pas possible de laisser libre cours à l’expression des insatisfactions qui se font jour sous peine de faire capoter le plan.

C’est ainsi que l’arbitraire et l’oppression deviennent les caractéristiques majeures de l’économie dirigée, laquelle est vouée à s’étendre indéfiniment afin qu’aucun paramètre n’échappe à ses réglages, ce qui la transforme inéluctablement en régime dictatorial :

« La vérité, c’est que tous les régimes d’économie dirigée impliquent l’existence d’un organisme susceptible de prendre des décisions arbitraires, autrement dit dictatoriales. La dictature est ainsi une condition et une conséquence de l’économie planifiée. »

Conclusion de Rueff : il ne peut exister qu’une seule issue à l’économie consciente – au « volontarisme », comme on dit aujourd’hui – et elle est fatale ; c’est celle de « la misère et la ruine » sous « les apparences de l’action généreuse ». À méditer.

Sur le web

  1. Rueff signale à son auditoire de polytechniciens qu’il s’agit d’une loi physique très connue appelée par Bichat la loi des « embêtements maximum » (rien à voir avec les emmerdes qui volent en escadrille de Chirac) : « Si l’on modifie l’un des facteurs de l’équilibre d’un système en équilibre, il se produit une modification du système qui, si elle s’accomplissait seule à partir de l’état primitif, entraînerait une variation inverse du facteur considéré. »