Si un logiciel est financé avec des fonds publics, son code source devrait être ouvert

Mario and Luigi meet linux terminal by Jess Aline(CC BY-NC 2.0) — Jess Aline, CC-BY

Si nous payons pour le développement de logiciels libres, nous devons pouvoir nous en servir.

Par Glyn Moody1.
Un article du LinuxJournal

C’est peut-être parce que beaucoup de développeurs de logiciels libres ont été des marginaux et des rebelles qu’on leur accorde moins d’attention dans les administrations publiques que dans d’autres contextes. Mais c’est un combat important, notamment parce qu’il y a une dynamique particulière en jeu et de nombreuses bonnes raisons d’exiger des logiciels libres. Il est malheureux que la tentative la plus célèbre de convertir un système informatique public du code propriétaire à l’open source – la ville de Munich – ait été une expérience si difficile. Bien que l’année dernière il ait été décidé de revenir à Windows, il semble que ce soit plutôt un échec de la gestion informatique, que du code lui-même. Par ailleurs, il faut rappeler que le projet de Munich a débuté en 2003, alors qu’il était pionnier. Aujourd’hui, il y a des douzaines de migrations à grande échelle, comme le rapporte TechRepublic :

La plus remarquable est peut-être la gendarmerie française qui a fait passer 70 000 PC à Gendbuntu, une version personnalisée de l’OS Ubuntu basé sur Linux. Dans le même pays, 15 ministères français ont adopté LibreOffice, de même que le ministère néerlandais de la Défense, tandis que le ministère italien de la Défense passera de Microsoft Office à LibreOffice d’ici 2020 pour plus de 100 000 postes de travail et 25 000 PC d’hôpitaux de Copenhague passeront de Office à LibreOffice.

Et il y en a de plus en plus avec le temps. La municipalité de Tirana, la plus grande d’Albanie, vient d’annoncer le passage de milliers de postes de travail à LibreOffice, et près de 80 % des investissements informatiques de la ville de Barcelone cette année seront en open source.

L’une des causes expliquant l’adoption du « Libre » par des administrations publiques innovantes est le fait de pouvoir réduire les coûts en évitant les frais de mise à jour réguliers. Mais il ne faut pas surestimer l’élément free as in beer (NdT : une expression classique de la communauté du Libre, rendue nécessaire par le double sens du mot anglais free qui signifie autant libre que gratuit). Tous les grands projets logiciels ont des coûts de mise en œuvre et de maintenance associés. Les ministères qui choisissent le logiciel libre simplement parce qu’ils croient qu’il leur permettra d’économiser évidemment beaucoup d’argent risquent d’être déçus, et ce sera mauvais pour la réputation de l’open source et les projets futurs.

L’utilisation de normes ouvertes est probablement aussi importante que les économies. Cela garantit qu’il n’y a pas de verrouillage sur une solution propriétaire et cela facilite grandement l’accès et la préservation des fichiers à long terme. Des États qui ont envers la société une responsabilité plus importante que simplement économiser de l’argent, devraient prendre cela en considération, même si cela n’a pas été le cas dans le passé.

Les défenseurs de l’Open Source ont noté à juste titre que le logiciel libre est un choix naturel pour toute organisation qui a besoin de solutions basées sur des standards ouverts, l’interopérabilité et des composants réutilisables – éléments clés de la nouvelle stratégie numérique de la Commission européenne, par exemple. L’État britannique est l’un des chefs de file dans ce domaine.

En 2014, le Royaume Uni a annoncé une nouvelle politique Making things open, making things better. Il y est parvenu en définissant Open Document Format for Office Applications Version 1.2  comme format par défaut pour le partage ou la collaboration avec les documents de l’administration britannique. L’intéressant rapport sur la façon dont les choses se sont passées au cours des quatre dernières années, conclut :

« Nous ne pouvons pas faire publier des documents importants dans des formats qui ne répondent pas aux normes ouvertes. Les documents gouvernementaux sont pour tout le monde. Que vous utilisiez Windows, Mac, GNU/Linux, Chrome OS, iOS, Android ou tout autre système, vous avez le droit de lire ce que nous avons écrit et nous continuerons sur cette voie pour que les documents soient ouverts et accessibles. »

L’utilisation de standards ouverts n’est pas le seul grand avantage du passage à l’open source. La transparence en est une autre. Récemment, on a appris que sans autorisation et sans trace écrite, Microsoft a recueilli les informations personnelles de 300 000 fonctionnaires qui utilisaient Microsoft Office ProPlus aux Pays-Bas :

« Microsoft collecte systématiquement des données à grande échelle sur l’utilisation individuelle de Word, Excel, PowerPoint et Outlook. Secrètement, sans en informer les gens. Microsoft n’offre aucun choix en ce qui concerne la quantité de données, ou la possibilité de désactiver la collecte, ou la possibilité de voir quelles données sont collectées, car le flux en est codé. Comme pour Windows 10, Microsoft a inclus un logiciel distinct dans la suite Office, qui envoie régulièrement des données de télémesure à ses propres serveurs aux États-Unis. »

Le passage à des solutions open-source ne garantit pas que les données personnelles ne fuiront pas, mais il garantit que les problèmes, une fois identifiés, pourront être résolus rapidement par les services informatiques de l’État, ce qui n’est pas le cas des produits à source fermée. C’est une raison majeure pour laquelle les fonds publics devraient impliquer l’open source – ou comme le dit un site créé par la Free Software Foundation Europe : « Si c’est de l’argent public, ça devrait aussi être du code public ».

Le site souligne quelques raisons impérieuses pour lesquelles tout code de l’administration publique produit avec des fonds publics devrait être un logiciel libre. Elles seront toutes assez familières aux lecteurs de Linux Journal. Par exemple, du code financé par l’État qui est publié sous forme de code source libre peut être utilisé par différents ministères, et même par différents États, pour résoudre des problèmes semblables. Cela permet la rétroaction et la collaboration, ce qui donne un meilleur code et une innovation plus rapide.

Et le code source ouvert est automatiquement disponible pour les personnes qui l’ont payé – les membres du public. Eux aussi pourraient être en mesure de proposer des suggestions d’amélioration, de trouver des bugs ou d’en tirer parti pour produire de nouvelles applications passionnantes. Rien de tout cela n’est possible si le code de l’administration publique est gardé sous clé par les entreprises qui le rédigent au nom des contribuables.

Une fois de plus, l’adéquation naturelle de l’open source avec l’informatique publique est évidente. En effet, quand on y pense, il semble ridicule que l’argent public soit utilisé pour produire autre chose que du code public. Le Pays basque l’a compris dès 2012 et a introduit une loi pour que tous les logiciels développés pour le Pays basque soient publiés en open source. Plus récemment, l’État canadien a fait le même rapprochement. Sa nouvelle directive sur la gestion de la technologie de l’information dit :

« Dans la mesure du possible, utilisez d’abord des normes ouvertes et des logiciels libres.

Si une application sur mesure est l’option appropriée, tout code source rédigé par l’administration publique doit, par défaut, être publié dans un format ouvert sur les sites Web publics et les services gouvernementaux désignés par le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada.

Tout le code source doit être publié sous une licence de logiciel libre appropriée. »

Le fait que cette approche ne soit pas déjà la norme est en quelque sorte un échec de  la communauté du logiciel libre. Il est peut-être temps de laisser tomber le snobisme à propos de l’open source dans le public et de faire plus d’efforts pour en faire la prochaine grande victoire pour le monde du logiciel libre.

Traduction par Joel Sagnes pour Contrepoints de « If Software Is Funded from a Public Source, Its Code Should Be Open Source »

  1. Glyn Moody écrit à propos d’Internet et des logiciels libres depuis 1995. En 1997, il a écrit le premier article généraliste sur GNU/Linux et les logiciels libres, qui est paru dans Wired. Il est l’auteur de Rebel Code : Linux And The Open Source Revolution paru en 2001.