Racisme, sexisme : pourquoi ils ne disparaîtront pas

Millions March Boston By: Tim Pierce - CC BY 2.0

Racisme et sexisme sont-ils invincibles, ou bien est-ce nous qui les redéfinissons en permanence ?

Par Alex Tabarrok.
Un article de Marginal Revolution

L’idée que les concepts dépendent de leur classe de référence n’est pas nouvelle. Un joueur de basketball petit reste grand dans l’absolu, et un Américain pauvre est riche dans l’absolu. On aurait pu penser, cependant, qu’un point bleu resterait un point bleu. Le bleu peut être défini par une longueur d’onde, donc contrairement à un concept relatif comme court ou riche, il existe une réalité objective derrière le bleu, même si les limites sont vagues. Néanmoins, dans un nouvel article provocateur paru dans Science, l’équipe de Levari, Gilbert, Wilson, Sievers, Amodio et Wheatley montre que ce que nous identifions comme bleu augmente à mesure que la prévalence du bleu diminue.

Dans la figure ci-dessous, par exemple, les auteurs demandent aux répondants d’identifier un point comme étant bleu ou violet. La figure de gauche montre qu’au fur et à mesure que la nuance objective passe de très violette à très bleue, plus les gens identifient le point comme étant bleu, exactement comme on pourrait s’y attendre. (Les 200 essais initiaux et finaux indiquent qu’il n’y a pas de tendance au changement au fil du temps.)

Dans la figure de droite, cependant, les points bleus ont été rendus moins fréquents dans les 200 derniers essais et, après la diminution de leur fréquence, la tendance à identifier un point comme étant bleu augmente considérablement. Dans la situation de plus faible fréquence à droite, un point qui était auparavant identifié comme bleu seulement 25 % du temps devient maintenant identifié comme bleu 50 % du temps ! (Lire le graphique en partant de l’axe horizontal, en direction du haut, et comparer les lignes jaune et bleue).

C’est astucieux, mais encore ? Hé bien ce que les auteurs montrent par la suite, c’est que le même phénomène se produit avec des concepts complexes pour lesquels nous aimerions sans doute avoir une définition cohérente et constante.

Les gens sont-ils sensibles aux changements de concept induits par la fréquence ? Pour répondre à cette question, nous avons montré aux participants de sept études une série de stimuli et leur avons demandé de déterminer si chaque stimulus était ou non un exemple de concept. Les concepts allaient de simples ( » Ce point est-il bleu ? « ) à complexes ( » Ce projet de recherche est-il éthique ? « ). Après que les participants aient fait cela pendant un moment, nous avons modifié la fréquence des instances du concept, puis nous avons mesuré si le concept s’était élargi, c’est-à-dire s’il avait fini par inclure des instances qu’il avait auparavant exclues.

[…] Quand les points bleus sont devenus rares, les points violets ont commencé à paraître bleus ; quand les visages menaçants sont devenus rares, les visages neutres ont commencé à apparaître menaçants ; et quand les propositions de recherche contraires à l’éthique sont devenues rares, les propositions de recherche ambiguës ont commencé à sembler non éthiques. Cela s’est produit même lorsque le changement dans la prévalence des cas était brusque, même lorsqu’on a explicitement dit aux participants que la prévalence des cas changerait, et même lorsqu’on leur a demandé d’ignorer ces changements et qu’ils ont été payés pour les ignorer.

En supposant que les résultats se répliquent (les auteurs ont 7 études qui me semblent indépendantes, bien que chaque étude soit assez petite en taille (20-100) et qu’elles soient réalisées sur des étudiants de Harvard), cela a plusieurs implications.

[…] En 1960, le dictionnaire Webster définissait « agression » comme « une attaque ou une invasion non provoquée », mais aujourd’hui ce concept peut inclure des comportements tels que l’établissement d’un contact visuel insuffisant, ou bien demander aux gens d’où ils viennent. Beaucoup d’autres concepts, comme la violence, l’intimidation, les troubles mentaux, les traumatismes, la toxicomanie et les préjugés, se sont eux aussi étendus ces derniers temps.

[…] De nombreuses organisations et institutions se consacrent à identifier et réduire la prévalence des problèmes sociaux, depuis la recherche non éthique jusqu’aux agressions injustifiées. Mais nos études suggèrent que même des agents bien intentionnés peuvent parfois ne pas reconnaître que leurs efforts sont couronnés de succès, simplement parce qu’ils considèrent chaque nouveau cas dans le contexte de plus en plus assaini qu’ils ont eux-mêmes créé. Bien que les sociétés modernes aient fait des progrès extraordinaires dans la résolution d’un large éventail de problèmes sociaux, allant de la pauvreté à l’analphabétisme en passant par la violence et la mortalité infantile, la majorité des gens croient que le monde va de mal en pis. Le fait que les concepts s’étendent quand leurs instances se raréfient peut être une source de ce pessimisme.

L’article nous donne également une façon de réfléchir plus clairement à la manière dont la fenêtre d’Overton se déplace. Lorsque le sexisme exacerbé diminue, par exemple, la fenêtre d’Overton se rétrécit d’un côté et s’élargit de l’autre, de sorte que ce qui n’était pas du tout considéré comme sexiste (par exemple, « les hommes et les femmes ont des préférences différentes qui pourraient expliquer leur choix de travail« ) devient maintenant violemment sexiste.

Nicholas Christakis et l’intrépide Gabriel Rossman soulignent sur Twitter (voir ci-dessus) que ça marche aussi dans l’autre sens. En l’occurrence, la présence d’extrémistes, en élargissant l’ensemble des questions qui peuvent être discutées ou étudiées sans crainte de l’opprobre, peut permettre à d’autres personnes de paraître plus consensuelles.

Mais pourquoi nos normes ne devraient-elles pas changer avec le temps ? Dans les années 1850, la plupart des gens qui pensaient que l’esclavage était une abomination auraient rejeté l’idée du mariage interracial. Le fait de battre sa femme n’était naguère toujours pas considéré comme un crime violent. Les notions de racisme et de sexisme ont changé au fil du temps. S’agit-il là d’exemples de glissement conceptuel, ou bien de progrès ?

Je dirais que c’est un progrès, mais l’expérience des points bleus de Levari et al. suggère que si même des concepts objectifs se transforment sous l’effet d’un changement de fréquence, des concepts subjectifs le feront à plus forte raison. Il ne s’agit donc pas d’empêcher le progrès, mais de le reconnaître ; il s’agit de ne pas faire l’erreur de croire qu’aucun progrès n’a été fait simplement parce que nos conceptions ont changé.

Traduction par Benjamin Guyot de Why Sexism and Racism Never Diminish–Even When Everyone Becomes Less Sexist and Racist.