Armes à feu imprimées en 3D : un risque d’explosion ?

Liberator 3D gun by U-nine-eight Last(CC BY-SA 2.0) — U-nine-eight Last, CC-BY

Les risques posés par les armes imprimées en 3D sont assez faibles en l’état actuel des connaissances.

Par Kyle Rankin.1
Un article du LinuxJournal

Quel risque d’ordre pratique court-on avec les armes à feu imprimées en 3D aujourd’hui ? Dans cet article d’opinion, Kyle Rankin se penche sur l’état des connaissances actuelles en la matière.

Que vous suiviez l’impression 3D ou pas, il est possible que vous ayez eu vent de la récente polémique autour de Defense Distributed et de leurs impressions 3D d’armes à feu. Si ce n’est pas le cas, en voici un résumé : Defense Distributed a créé des modèles d’armes à feu en 3D et les a tout de suite mis à disposition gratuitement sur son site web DEFCAD il y a quelques années.

Certains de ces modèles étaient conçus pour pouvoir être imprimés à l’aide d’une imprimante 3D grand public classique (au moins en théorie) alors que d’autres étaient prévues pour leur « Ghost Gunner » —une fraiseuse à commande numérique destinée à usiner des pièces d’armes à partir de blocs de métal.

La controverse qui a suivi était liée au débat public sur les armes en général mais plus spécifiquement, quelques modèles ont focalisé l’attention : une carcasse d’AR-15 (l’élément de l’arme sur lequel est inscrit le numéro de série) et « le Liberator », qui était un pistolet à un coup intégralement imprimé en 3D. Au final, le site DEFCAD a dû être fermé (mais comme pour tous les démantèlements de sites web, un million de miroirs ont été créés avant), et Defense Distributed conteste depuis la décision du tribunal.

Les problèmes politiques soulevés dans ce débat sont complexes, sujets à polémique et n’ont pas grand chose à voir avec Linux en dehors du thème classique « l’information a besoin d’être libre » de la communauté, du coup, je les laisse à tous les autres articles qui ont déjà été publiés sur la question.

Je vais plutôt me servir de mon expérience de l’impression 3D en tant que particulier et de celle que j’ai dans la sécurité pour bâtir une évaluation élémentaire des risques qui coupe court au battage médiatique et aux discussions politiques de tous bords.

Je veux me pencher sur les risques pratiques, réels présentés par les modèles 3D et la fraiseuse à commande numérique Ghost Gunner produite actuellement par Defense Distributed. Je concentre mon évaluation sur trois principaux éléments : la carcasse d’AR-15 et le pistolet Liberator imprimés en 3D, et la fraiseuse à commande numérique Ghost Gunner.

Carcasse d’AR-15 imprimée en 3D

Ce modèle 3D a été une des premières choses que Defense Distributed a mises à disposition sur DEFCAD. Si l’AR-15 ne vous dit pas grand chose, son succès populaire est en partie dû à sa modularité. En gros, chaque élément principal de l’arme est disponible en de nombreuses variantes conçues pour s’intégrer avec tout le reste, et il est possible de trouver et commander en ligne à peu près toutes les pièces nécessaires pour assembler soi-même sa propre arme — en fait, à part la carcasse.

C’est cette partie que l’État fédéral considère comme étant « l’arme », dans la mesure où c’est l’élément sur lequel est frappé le numéro de série qui est l’identifiant unique permettant de distinguer cette arme de toutes les autres existant de par le monde. Cet élément est soumis à des restrictions tout comme n’importe quels carabine, revolver ou autre arme à feu.

C’est le fait que ce soit la carcasse qui reçoive le numéro de série qui rend sa fabrication par impression 3D si problématique car si on peut imprimer la sienne propre, on peut y adjoindre toutes les autres pièces qu’on aura achetées en ligne et au final, assembler une arme qui n’aura aucun numéro de série. Ce qui est inquiétant, c’est que des gens puissent s’acheter une imprimante 3D et avec celle-ci se fabriquer un AR-15 non traçable.

Si vous n’avez pas fait beaucoup d’impression 3D, il n’est peut-être pas évident pour vous que ce n’est pas parce qu’un modèle 3D existe pour une pièce qu’il est possible de l’imprimer. La plupart des plans fournis par des sites comme Thingiverse ont été créés par des modeleurs 3D qui comprennent les limitations des imprimantes grand public (comme le fait de devoir imprimer un substrat si une partie de la pièce est imprimée en l’air) et leurs pièces sont conçues en conséquence.

La carcasse de l’AR-15 n’a jamais été conçue pour pouvoir être fabriquée avec une imprimante 3D et il s’avère que ce modèle est particulièrement difficile à imprimer en raison de différents débords et autres parties complexes. Quantité d’articles techniques ont été publiés dans lesquels les auteurs tentent de décrire comment imprimer la carcasse et au final, il semble que ce soit techniquement possible sur du matériel d’amateur pour peu que les tolérances en soient suffisamment élevées, mais, même après s’être attelé au retrait de tout le substrat, il faudra encore passer du temps à ébarber et ajuster la pièce, juste pour qu’elle s’adapte, sans parler d’être fonctionnelle, sur un vrai AR-15.

En cherchant sur le Net, on va aussi trouver des vidéos d’essais de cette carcasse qui démontrent que si on a fait les choses correctement pour finir et ajuster la pièce, on peut se retrouver avec une carcasse capable de tenir au moins quelques centaines de coups avant de casser. Tout cela avec une imprimante 3D haut de gamme, bien calibrée et avec du plastique de qualité. Un novice fera une pièce avec une mauvaise adhésion des couches entre elles, des tolérances insuffisantes et du plastique de mauvaise qualité qui ne sera pas aussi solide.

Alors, que risque-t-on avec cette pièce ? Eh bien, on risque, que quelqu’un, après avoir investi quelques centaines de dollars dans une imprimante 3D, des heures d’efforts pour imprimer et finir la pièce et des connaissances adéquates en matière d’AR-15 afin d’assembler l’arme ex-nihilo, puisse fabriquer un AR-15 sans numéro de série. Autrement, pour moins de 50 dollars, on peut acheter une carcasse neuve faite en métal et au lieu d’en ajuster une en plastique laborieusement à la lime, on pourrait simplement faire disparaître avec la même lime le numéro de série de celle en métal.

Au final, tout criminel qui se respecte et qui voudrait un AR-15 intraçable ne se donnerait pas la peine d’en imprimer un en 3D. Il lui suffirait d’acheter pour pas très cher, neuve ou d’occasion, une carcasse en vente libre (légalement ou pas) et d’en faire disparaître le numéro de série. C’est bien moins cher, plus rapide et plus simple, et on se retrouve avec une pièce bien plus solide, du coup, le risque que représente l’impression 3D d’une carcasse est, à mon avis, assez minime.

Le Liberator

Le « Liberator » qui est l’autre sujet de polémique de Defense Distributed à avoir défrayé la chronique, est la première arme de poing complète produite en impression 3D. À l’inverse de la carcasse d’AR-15, il s’agissait moins d’intraçabilité que du fait qu’elle était faite presque à 100 % de plastique (le percuteur est un clou trouvé en magasin de bricolage et Defense Distributed en a tenu compte en ajoutant une feuille de métal dans le plastique pour se conformer à la Loi qui interdit les armes à feu qui mettent en défaut les détecteurs de métaux), théoriquement, on pourrait imprimer une de ces armes et lui faire passer un portique de sécurité.

Concernant le Liberator, c’est une arme monocoup et on trouve sur le Net des exemples de personnes qui ont réussi à en imprimer un et à le tester. Au final, il a pu effectivement tirer mais il y a eu des cas où l’arme elle-même a éclaté. Imprimer des pièces solides avec une imprimante 3D grand public demande un certain niveau d’expertise en impression 3D, du plastique de qualité ainsi qu’une imprimante bien calibrée.

En gros, quand on tire avec une arme à feu, on y engendre une explosion. Cette arme est conçue pour contenir cette explosion sans se briser et parce qu’elle ne se démantèle pas, toute la force explosive propulse le projectile hors de l’arme via le canon. Une pièce fabriquée en impression 3D est composée de couches de plastique fondu. Si les températures et l’imprimante sont correctement calibrées, chaque couche devrait se fondre dans la précédente et l’ensemble se tenir. L’endroit où ces couches se rejoignent reste néanmoins un point faible potentiel et il suffit simplement d’une tête d’impression légèrement plus froide pour avoir une mauvaise adhésion des couches et une pièce peu résistante.

Par conséquent, le Liberator représente-t-il un risque d’ordre pratique ? L’inquiétude habituelle semble être qu’un genre de terroriste puisse faire passer en douce une arme intraçable par un portique de sécurité jusqu’à un avion ou un bâtiment sécurisé. D’un point de vue pratique, quel agresseur digne de ce nom se limiterait à une arme à un coup à moins qu’il ne se traîne un grand sac plein de ces trucs ?

Et puis, quels dégâts pourrait réellement occasionner un agresseur avec une seule cartouche ? Avec des membres de la police de l’air qui prennent l’avion fréquemment incognito, qui se risquerait à détourner un avion avec une arme monocoup en sachant que quelqu’un pourrait se trouver à bord avec une véritable arme ? Même chose pour tout bâtiment sécurisé. Évidemment, je ne tiens même pas compte du fait qu’une telle arme ne sera pas très précise et qu’il est très probable qu’elle éclatera dans la main de l’agresseur au lieu de tirer. Aucun criminel qui voudrait se servir d’une arme feu pour une action terroriste ne choisirait un équipement aussi risqué, fragile, et ne permettant de tirer qu’une fois.

Fraiseuse à commande numérique Ghost Gunner

Dernier élément : la fraiseuse à commande numérique Ghost Gunner. Il s’agit d’une fraiseuse dotée de toutes les capacités et commandée par ordinateur qui, à partir d’un bloc de métal et en utilisant un modèle téléchargé peut usiner parfaitement une pièce.

L’actuelle fraiseuse Ghost Gunner 2 coûte autour de 2 000 dollars, mais il faut que les acquéreurs se procurent leurs propres jeux de gabarits et bien entendu, règlent la fraiseuse elle-même. Un fois cela fait, il n’y a plus qu’à lui envoyer les plans pour une carcasse d’AR-15 ou de pistolet 1911 et les usiner à partir d’un bloc de métal. Après un peu de nettoyage, on obtient une pièce parfaite et solide, propre à en remplacer une qui aurait pu être achetée par ailleurs en armurerie.

Tout comme pour la carcasse d’AR-15 imprimée en 3D, la polémique autour de la fraiseuse Ghost Gunner est due au fait qu’on peut s’en servir pour créer des pièces sans numéro de série. Bien entendu, cela fait longtemps que les armuriers ont le droit de fabriquer légalement chez eux leurs propres armes d’épaule et de poing sans numéros de série, pour leur usage personnel, et il n’y a là rien de nouveau.

Le gros problème ici est qu’une Ghost Gunner ne requiert pas les mêmes compétences de mécanicien parce que c’est l’ordinateur qui s’occupe de toutes les découpes de précision qu’on aurait autrement à exécuter soi-même avec une fraiseuse traditionnelle. De même, à l’inverse de la pièce imprimée en 3D, celle-ci est en vrai métal, solide, avec des tolérances élevées qui ne demandent pas des ajustements précis après la fabrication.

Donc, examinons les risques réels posés par la fraiseuse Ghost Gunner. On peut penser que la première inquiétude serait que n’importe qui puisse en acheter une puis fabriquer avec une arme intraçable. Mais tout comme pour la pièce en impression 3D, quel criminel à la recherche d’une ou deux armes intraçables s’embêterait à acheter une machine à 2 000 dollars, tous les gabarits, la configurer, s’approvisionner en blocs de métal puis réaliser la pièce, quand il pourrait acheter une nouvelle carcasse pour 50 dollars et faire disparaître le numéro de série ? Je suppose que vers la 50ème produite, les carcasses devraient commencer à casser, même avec la Ghost Gunner, les gabarits et le métal.

L’autre problème n’est pas qu’on fabrique une unique arme intraçable mais qu’on en produise en masse. J’imagine que quelqu’un qui voudrait lancer clandestinement un commerce illégal d’armes à feu pourrait se servir d’une Ghost Gunner dans ce but, mais là encore, il suffirait tout aussi bien de louer les services d’un armurier (ou d’apprendre à le faire soi-même) puis d’utiliser une fraiseuse classique. Dans tous les cas, le processus est relativement lent en comparaison d’une production de masse normale.

Clairement, le problème ici n’est pas le contrôle des armes à grande échelle vu que tout grand acteur (cartels de la drogue et assimilés) aurait les ressources nécessaires pour en acheter en gros et ne s’ennuierait pas à en fabriquer à l’unité avec une  Ghost Gunner.

La Ghost Gunner représente-t-elle donc un risque réel ? À mon avis, il est relativement réduit. Un criminel recherchant une arme intraçable dispose de meilleures options, plus simples et plus économiques.

Conclusion

En évacuant les préoccupations politiques et autres pour se concentrer sur les risques concrets, mes conclusions sont que les risques posés par les armes imprimées en 3D sont assez faibles en l’état actuel des connaissances. Dans pratiquement tous les cas de figure, des malfaiteurs ou des terroristes ayant besoin d’une arme à feu pour commettre leur crime ont de bien meilleures solutions et ne s’embarrasseraient pas du coût, des complications et des risques associés aux armes imprimées en 3D.

Traduction par Joel Sagnes pour Contrepoints de 3D-Printed Firearms Are Blowing Up

  1. Kyle Rankin est éditeur technique et rédacteur au LinuxJournal, Chef de la sécurité de Purism. Il intervient fréquemment comme conférencier sur la sécurité et les logiciels open source à O’Reilly Security Conference, OSCON, SCALE, CactusCon, Linux World Expo et Penguicon.
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