La liberté religieuse, encore utile ?

Religion stencill by Matthew Fearnley (CC BY 2.0) — Matthew Fearnley, CC-BY

Si les religions sont nombreuses, la liberté est une. Elle est nécessaire, indivisible. Là où elle demeure encore interdite, elle manque cruellement. Et, là où elle est adoptée, elle se révèle être un bien inestimable.

Par Salima Coolen.

Il nous faut imaginer l’énergie démentielle que Voltaire, habité par la tragédie de Calas, ce protestant injustement enroué, avait déployée en adressant plus de 400 lettres d’alerte et de demande de soutien, à tout à ce que l’Europe comptait d’influent. Il nous faut aussi nous représenter la puissance de l’engagement voltairien pour qu’il ait, à ce point, réussi à impacter la justice de la monarchie qui, non seulement finit par réviser le procès de Calas, mais le réhabilite et avec un mémorable retentissement.

Cet évènement marqua clairement une rupture dans la tradition française et même européenne quant à la conception de la religion et de son statut en société : il s’est opéré là en effet l’une des premières tentatives, la plus emblématique sans doute, de la séparation des deux pouvoirs jusque là confondus : le judiciaire et le théologico-politique.

Nonobstant, à quoi cela nous sert-il de convoquer aujourd’hui ce fait d’histoire française sur lequel il s’est écoulé deux siècles et demi de temps et d’écrits ? Parce qu’il en est temps, justement. Il est temps de se souvenir de ce qui a fondé notre chemin d’évolution et de ce qui consolide notre panthéon didactique des libertés douloureusement acquises. N’est-il pas prédit qu’oublier son histoire, c’est se condamner à la revivre ?

En effet, les débats interminables sur la religion dans la cité, épuisants et épuisés, de plus en plus irritants car vidés de leur substance, nous séparent chaque jour un peu plus les uns des autres tant l’objet qui a suscité ces débats se perd, non sans volonté de semer confusion et discorde parmi les peuples européens où,  dit-on, se développent populismes et nationalismes. Et bien, que cela nous interpelle donc !

Cette interrogation nous serait sans doute salvatrice si l’on veut vraiment comprendre la réalité contemporaine de ces peuples qui traversent un malaise. Comme si la leçon première et implacable, léguée par les guerres barbares des religions qui empreignirent l’Europe, fut oubliée, à l’image de toutes les leçons de la modernité accablées par la mode ou pire encore, le dictat du doute relativiste, de la repentance, de la bien-pensance, par la hantise du racisme et moult autres maux drainés par la mondialisation économique et, intrinsèquement celle de sa pensée qui se voudrait unique, réduisant ainsi nos nécessaires libertés.

Face aux mutations de toutes sortes, empêtrés dans les incohérences de l’individualisme, nous avons plus que jamais besoin de nous rappeler quelle est notre origine, quelle est notre histoire commune, ce que nous faisons ensemble et dans quelle direction doit se porter notre regard.

Pourtant, notre question essentielle est simple : est-on bien conscient de la valeur et du bien-être que représente une liberté, encore absente dans un grand nombre de pays à travers le monde ? La liberté religieuse est l’apanage des nations modernes et justes qui ont choisi de mettre l’équilibre de l’homme au cœur de leur politique. Et la première exigence de cet équilibre est que les hommes soient entendus, reconnus et protégés dans la diversité de leurs consciences ainsi que dans la liberté de leurs expressions. Or, dans son récent rapport annuel, l’Observatoire de la Liberté Religieuse, affirme que « La liberté religieuse est de plus en plus menacée, dans l’indifférence générale ». Dans ce rapport alarmant publié le 22 novembre 2018, il est fait état « d’une banalisation des atteintes à la liberté religieuse. Une réalité accablante alors que nous venons de célébrer le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont l’article 18 garantit la liberté religieuse ».

Donc, aujourd’hui, dans certaines régions du monde, des femmes et des hommes sont détenus, torturés et persécutés à cause de leurs identités religieuses. Cela  concerne des religions minoritaires, non tolérées ou simplement interdites et nous n’en connaissons que les cas les plus médiatisés. Sachant que là où manque la liberté religieuse, souvent il manque toute forme de liberté. C’est en effet, une tragédie sans fin que de contraindre quiconque dans sa foi. Un crime, selon les plus importantes conventions internationales de protection des droits et des libertés. Cela revient à annihiler l’homme dans sa plus profonde et sa plus intime existence. Par conséquent croire ou pas, en toute liberté, est, et doit être conçu comme, un progrès juridique parce qu’il est l’accomplissement d’une paix, après celui d’une justice parmi les hommes, parce que c’est une avancée vers l’épanouissement certain d’une société qui choisit d’établir un équilibre entre les composantes qui la constituent.

C’est principalement pour instaurer la paix civile et sa sauvegarde que le philosophe anglais John Locke, un des fondateurs de l’état de droit, contemporain de conflits religieux entre protestants et catholiques, a écrit la Lettre sur la Tolérance1. Pour Locke, l’État est juste « une société d’hommes instituée dans la seule vue de l’établissement, de la conservation et de l’avancement de leurs intérêts civils ».

L’État n’a pas à s’occuper des affaires spirituelles. De son côté, Voltaire, en chef  de file des Lumières françaises, fera pleinement écho à cette théorie, ce qui explique son engagement manifeste dans la défense de plusieurs victimes de l’intolérance. Considérant que ce qui réalise l’essence de l’homme moderne, engendré par la philosophie des Lumières, c’est précisément sa rupture entière avec la religion du dogme, au profit de la religion du cœur : celle-ci est considérée désormais comme la vraie foi dans la mesure où elle émancipe l’esprit et prend soin de l’humanité. Et toute religion qui prend soin de l’humanité, en éclairant ses pas dans la compréhension du monde et en libérant ses aspirations, est digne non seulement de notre respect, mais de notre reconnaissance et de notre intérêt. Car, c’est autant de voies pour trouver et valoriser l’altérité en élaborant un bien-vivre-ensemble durable.

Il est indéniable que la crise de notre époque montre un effondrement de repères et une perte de sens. De plus, aucune forme de progrès ne peut élucider ou se substituer complètement au sentiment de dépassement, d’enchantement et de béatitude que procure une spiritualité. Il faut donc comprendre que croire en quelque être qui nous dépasse, pour certains d’entre nous, est vital. Quand bien même il était à l’origine du Contrat social et de la nécessité de faire société dans un état rationnel et sécurisé, Jean-Jacques Rousseau, méfiant à l’égard du progrès et de la toute-puissante raison, affirme les droits du cœur, les impératifs de la conscience et le rapport, nécessaire pour certains d’entre nous, avec l’absolu.

Et même si l’athéisme est une liberté fondamentale, il ne satisfait pas ceux qui ont besoin de croire en l’absolu. Difficile d’oublier d’ailleurs, que dans les États anciennement communistes, où l’on avait décrété de façon totalitaire l’athéisme comme unique conscience des peuples, l’ampleur de la violation faite à la plus élémentaire des libertés témoigne que la politique a toujours tort de vouloir diriger les consciences. D’ailleurs,  dès l’effondrement de ces régimes, on a vu les peuples réaffirmer leurs convictions avec grand enthousiasme.

C’est pourquoi il importe que toute liberté de conscience soit reconnue et protégée à égalité, de la façon la plus universelle possible. Il importe tout autant que les pouvoirs soient distincts les uns des autres, pour en limiter l’influence et afin que tout arbitrage soit neutre et donc juste.

La religion, lorsqu’elle est authentique spiritualité permet la conscience du fini dans l’infini. Elle éduque, forge l’humilité, éveille à l’autre, à l’environnement et à l’univers. En revanche, le dogmatisme, le prosélytisme et l’intégrisme invoqués au nom d’une prétendue foi préparent à la haine et au désastre.

Aussi loin que l’on puisse s’arrêter en l’histoire des hommes, on peut s’accorder à reconnaitre l’ancêtre qui découvre en ses profondeurs une veritas aeterna, cette conviction de la « vérité éternelle », et même le plus athée d’entre nous ne s’y opposerait pas tant que cela ne nuit pas à la tranquillité de tous. En effet, quel intérêt aura t-il à le faire, lui issu d’un parcours pétri de liberté ?

En revanche, il s’exaspère, à juste titre, en assistant à l’envahissement de ses espaces par le discours religieux, ce qui est une dangereuse dérive : à force de tolérance aveugle ou démagogique, dénuée de bon sens et sans la moindre limite, et au détriment des enseignements laïcs, premiers garants de paix civile, on réinvente la confusion des pouvoirs et l’inversion des normes dans les espaces publics qui devraient pourtant et légalement demeurer neutres.

Ce que l’on risque, c’est d’abord le désordre. Puis, les conflits, car ce qui conserve la paix civile, c’est le maintien des justes équilibres. C’est pour cela qu’il faut bien voir que dans l’excès de convoquer au débat public ce qui est censé avoir été résolu et relégué à la sphère privée non seulement fatigue, mais irrite et dresse forcement les uns contre les autres. D’autant que ce qui est convoqué ainsi, c’est le socle édifié, longuement et laborieusement, au nom de notre paix et de notre cohésion.

Une fois pour toutes, disons-le parce que c’est raisonnable et salutaire : la foi est une affaire privée parce que personnelle, individuelle et rien ne changera à sa nature, même en brouillant les normes et les concepts, pour satisfaire telle ou telle communauté. Bien au contraire, faire de la foi une banalité colportée ça et là, par des démagogues, des manipulateurs et des clientélistes précarise et offense la foi. C’est pour protéger la foi qu’est née la liberté religieuse, en rappelant la place du sacré par rapport à celle du profane. Observer cette frontière entre les deux domaines, c’est respecter le sacré et le profane et faire perdurer la paix des deux.

Pour ne pas avoir à le revivre, souvenons-nous d’un siècle européen tragique, le XVIe, quand s’entretuèrent catholiques et protestants, pour faire plus de 3 millions de sacrifiés. C’est pour en finir avec cette tragédie barbare que les philosophes de l’Humanisme et des Lumières ont fondé l’indispensable droit de croire ou de ne pas croire. Et c’est cette même barbarie qu’il convient d’avoir à l’esprit pour comprendre et apprécier le doux, le juste et le salvateur progrès que représente la liberté religieuse. À protéger.

  1. La Lettre sur la tolérance est un essai du philosophe anglais John Locke, publié pour la première fois en 1689 et sans nom d’auteur.
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