Pékin est l’alliée des islamistes au Xinjiang

Chinese Muslim by Michał Huniewicz on Flickr (CC BY 2.0) — Michał Huniewicz, CC-BY

OPINION : pour la France, il faudrait d’abord que Pékin cesse sa répression aveugle et sa politique d’internement au Xinjiang et que les populations locales soient davantage associées par Pékin au pouvoir politique local et au développement de la province.

Par David Gaüzere, chercheur associé à l’Institut de Recherche Montesquieu – Université de Bordeaux.

Qui sont les Ouïghours, rendus dernièrement célèbres par les feux de l’actualité, les montrant manifestant régulièrement sous leur drapeau bleu azur dans les différentes capitales occidentales pour la fin du génocide en cours depuis 2018 dans leur province, le Turkestan chinois ou Xinjiang, une région autonome située à l’ouest de la Chine et administrée par Pékin depuis le milieu du XVIIIe siècle ?

Le « génocide » silencieux des Ouïghours et des populations minoritaires du Xinjiang

Depuis l’implantation chinoise au Turkestan oriental en 1758 et la transformation de la région en Province du Xinjiang (Nouvelle Province, en chinois) en 1884, les Ouighours et autres populations locales minoritaires de la province (Kazakhs, Mongols, Kirghiz, Tadjiks…) ont toujours vécu à des degrés divers des révoltes endémiques suivies de très violentes répressions de la part du pouvoir central situé à plus de 2500 km de là, à Pékin.

Cependant, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, la répression s’est intensifiée sous couvert de lutte contre le séparatisme et le terrorisme et en réponse à une série d’attentats commis par des Ouïghours dans les villes de la province dès la fin des années 1990.

Dès 2018, la politique des autorités chinoises a alors brutalement accentué sa radicalité jusque-là rampante en gommant toute visibilité de l’islam dans le paysage extérieur, en rééduquant les populations locales au communisme et à la sujétion chinoise et en internant systématiquement et dans discernement tous les Ouïghours et autres populations minoritaires suspectés de séparatisme ou de croyances religieuses affichées, souvent sur simples dénonciations et sans preuves affichées.

Déportés et logés dans des conditions inhumaines et soumis à des mauvais traitements dans les « centres de formation professionnelle » (dénomination officielle), les Ouïghours et autres populations minoritaires du Xinjiang doivent y être « rééduqués » et leur cerveau lavé de tout sentiment identitaire et/ou religieux par le travail, souvent pour le compte de filiales d’entreprises occidentales profitant de cette main-d’œuvre gratuite et corvéable à merci, le tout dans le silence gêné des capitales occidentales.

Il convient de noter que la déportation des populations minoritaires est davantage suscitée par Pékin sur des motifs d’appartenance identitaire que religieuse. En effet, les quelques Ouïghours turcophones bouddhistes ultraminoritaires n’échappent pas aux déportations contrairement aux Huis, ces Chinois musulmans, épargnés dans leur pratique religieuse et souvent auxiliaires cachés du régime chinois dans sa politique répressive.

Aujourd’hui, près de deux millions de Ouïghours et autres populations minoritaires seraient internés dans les camps et près d’un million aurait déjà péri de leurs conditions inhumaines d’internement. Des expériences médicales sordides pour « percer le mystère du gène de la radicalisation musulmane » sont entreprises par des Menguele chinois sur des prisonniers vivants et non anesthésiés, avant que leur décès n’entraine ensuite le prélèvement et la vente de leurs organes à prix d’or aux monarchies du Golfe autour de la « greffe halal ».

Nous le constatons, tant par le soutien affiché des États islamistes du Golfe et de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan à la Chine que par les trafics existant autour, la solidarité musulmane avec les Ouïghours n’existe pas au niveau politique au sein de l’Oumma (la communauté musulmane), même parmi les régimes les plus religieux et conservateurs.

La vulnérabilisation des populations locales au salafisme et au djihadisme

Les populations musulmanes du Xinjiang pratiquent jusqu’à présent un islam sunnite modéré et essentiellement soufi et sont restées longtemps épargnées des influences radicales présentes dans le voisinage méridional de la province, soit au Tadjikistan, en Afghanistan et dans le Cachemire pakistanais et indien.

Cependant, la répression implacable des autorités chinoises contribue depuis le début des années 1990 au développement de la radicalisation religieuse dans la province. En effet, la répression gouvernementale vise essentiellement à démanteler les élites laïques turcophones et leurs soutiens, jugés trop nationalistes et séparatistes, afin de saper toute opposition crédible.

À ce jeu dangereux, équivalent à celui joué par Israël contre l’OLP à Gaza dans les années 1970, les populations musulmanes locales risquent à terme et faute d’alternatives de se tourner vers les islamistes, la seule opposition non totalement éradiquée et encore en place et disposant de relais clandestins. En cela, par sa politique répressive, Pékin est l’alliée des islamistes au Xinjiang, comme Israël l’avait auparavant été dans les années 1970 à Gaza.

Il est indéniable qu’aujourd’hui, la radicalisation islamiste progresse partout au sein des populations musulmanes locales, tout en y demeurant encore largement marginale. Elle est salafiste et clandestine dans la province, djihadiste ailleurs, sur les théâtres du djihad cachemiri, afghan et syrien où la katiba (phalange combattante) du Parti Islamiste du Turkestan est celle qui compte le plus de membres en comparaisons aux autres katibas centrasiatiques.

L’exigence d’un Xinjiang autonome plus que d’un Turkestan indépendant

Depuis peu, en Occident, notamment en France, la cause Ouïghoure progresse et trouve chez certains intellectuels et politiques une résonance à l’image de la célèbre cause tibétaine. Autant il est heureux de lire que la détresse des populations locales est enfin entendue et qu’ « on » parle dorénavant, trop timidement encore, de mesures coercitives contre le gouvernement chinois (sanctions économiques), autant il faut modérer l’exaltation de certains intellectuels occidentaux rêvant d’un Turkestan indépendant débarrassé du joug chinois, en les appelant à plonger avec connaissance et pragmatisme dans la complexité des réalités locales.

En effet, une indépendance du Xinjiang entrainerait sans doute très rapidement des conséquences catastrophiques, déstabilisant durablement une province qui n’est pas homogène en peuplement, au nom de trois obstacles majeurs :

Le manque de cohésion au sein des populations musulmanes locales

Forts de plus de 7 millions d’habitants, les Ouighours turcophones forment la première minorité de peuplement de la province. Ils vivent majoritaires au sud de la région, où ils pourraient former un bloc homogène, mais restent ultraminoritaires au nord (et aussi minoritaires à Urumqi la capitale provinciale), essentiellement peuplé de Kazakhs et de Mongols.

L’Histoire a déjà montré que les deux expériences étatiques tentées au XXe siècle au Xinjiang s’étaient toutes soldées par un échec. La République Islamique du Turkestan Oriental d’essence Ouïghoure était centrée sur le bastion ouïghour de Kachgar au sud de la province en 1933-1934. Ensuite, la République Populaire du Turkestan Oriental était centrée quelques années plus tard, entre 1944 et 1949 au nord, près de Yining. Ces deux expériences étatiques de nature différente, islamiste, puis communiste, n’ont pas marché, car elles restaient portées par des ethnies culturellement très différentes (les Ouïghours sont sédentaires, les Kazakhs nomades), chacune soutenue par des acteurs internationaux différents.

Pour des raisons identiques, la création en 1934 par les autorités chinoises de la nationalité ouighoure, sur le modèle des nationalités soviétiques voisines, n’a pas non plus pris souche au nord et à l’ouest de la province parmi les populations nomades ou tadjikophones.

Le poids de la population chinoise han

Elle est issue en très grande partie des colons du bingtuan (Corps de Production et de Construction), mi-militaires, mi-agriculteurs. Comptant un peu plus de 8 millions de personnes, les Hans devancent désormais en nombre les Ouighours au Xinjiang. Mais s’ils sont désormais majoritaires, y compris à Urumqi, ils restent inégalement répartis.

Ils peuvent s’enorgueillir d’avoir développé la province, la drainant de nombreuses routes et voies ferrées performantes dans le cadre des nouvelles routes de la soie et y développant les surfaces agricoles de culture intensive, les industries, l’exploitation pétrolière et les centres d’affaires.

Toutefois, dans le développement de ce Far West qu’est le Xinjiang, les populations minoritaires locales sont toujours restées au bord de la route, jusqu’à être spoliées de leurs terres et/ou de leurs maisons au nom de la croissance chinoise.

L’affaiblissement d’un État indépendant face au djihadisme présent dans les États voisins de son flanc sud

Les passes himalayennes reliant la province au Cachemire indien et pakistanais, à l’Afghanistan et au Tadjikistan doivent absolument être fermement tenues.

Pékin a déjà installé un maillage de points de contrôle militaires extra-territoriaux dans le Haut-Badakhchan tadjik et le Wakhan afghan, lui permettant de contrôler en amont de ses frontières les flux de personnes et de marchandises en provenance des zones de l’arc de crises. Un État turkestanais indépendant affaiblirait cette ligne de défense face au djihadisme et déstabiliserait alors l’ensemble de l’Asie centrale.

 

Aussi serait-il vain, voire dangereux, pour ces raisons de défendre l’idée d’un Turkestan indépendant. Cependant, la situation actuelle du statu quo ne peut être acceptée comme telle et il y aurait une porte de sortie en ligne de crête, médiane, entre d’un côté l’obstination autoritaire de Pékin et de l’autre la radicalisation nationaliste et/ou religieuse des populations locales.

Pour la France, il faudrait donc d’abord que Pékin cesse sa répression aveugle et sa politique d’internement au Xinjiang (condamnation de l’exploitation des prisonniers tant par les filiales des entreprises chinoises qu’occidentales et les trafics liés à leur sort). Il faudrait ensuite que les populations locales soient davantage associées par Pékin au pouvoir politique local et au développement économique et culturel de la province.

La possibilité du retour à une pratique religieuse libre et non politisée devrait aussi être prônée.

Enfin, il est urgent que Pékin doive au plus vite renouer le dialogue avec l’opposition laïque locale, actuellement réprimée sur place ou réfugiée en exil, en premier lieu avec la courageuse et très laïque Présidente du Congrès mondial des Ouïghours (principale organisation politique des Ouïghours en exil), Rebiya Kadeer, dans le cadre d’un projet d’un Xinjiang autonome, pour pouvoir ensuite mieux redéfinir les contours politiques, économiques et culturels de l’administration provinciale, ainsi que pour lutter plus efficacement contre l’islamisme turkestanais (y compris hui).

Mais, encore faudrait-il que pour ce faire le régime politique chinois épouse préalablement un jour les valeurs démocratiques et humanistes. Nous en sommes malheureusement encore loin.

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