Complots, comploteurs et complotistes

Les théories du complot se développent. Hasard ? Coïncidence ? Je ne crois pas.

Par Frédéric Mas

Illuminati crédits John Urch (CC BY-NC-ND 2.0)
Illuminati crédits John Urch (CC BY-NC-ND 2.0)

Il y a quelques jours, Najat Vallaud-Belkacem prenait la parole lors d’une journée d’étude consacrée à la théorie du complot. Une telle initiative de la part du ministre de l’Éducation nationale a suscité beaucoup d’ironie sur les réseaux sociaux, ironie certes éclipsée rapidement par l’indignation suscitée par la réforme de l’orthographe. Il nous semble toutefois que le regain d’intérêt dans la culture populaire pour les théories du complot les plus diverses et variées devrait nous préoccuper, car elle signale en creux une crise de la culture et de l’éducation plus facile à repérer qu’à faire disparaître. Théories de la Terre creuse ou plate, complot reptilien, sioniste, illuminati ou capitaliste anglo-saxon, se faire sa propre opinion de la politique sur les blogs ou youtube en fonction de ses fantaisies peut être une pente glissante jusqu’à l’absurde.

Il y a des complots

Il nous faut bien distinguer complots et théories du complot, comploteurs et complotistes. L’histoire du monde est parsemée d’épisodes politiques où le complot a joué un rôle essentiel. Organiser secrètement la prise de pouvoir ou produire de l’influence est une stratégie politique classique : tout le monde se souvient de la conjuration de Catilina ou, plus proche de nous, des multiples attentats terroristes qui sont des formes de complots visant à déstabiliser le pays. Ces complots mettent en scène des comploteurs, dont le plus célèbre dans la culture populaire est sans doute Guy Fawkes, dont le visage est devenu le masque des anonymous.

Quand on parle de théories du complot ou de complotistes, il est plus généralement fait référence à une disposition d’esprit systématique : tout ce qui nous est donné serait mensonger, et viserait à cacher les véritables desseins de ceux qui nous gouvernent. Le soupçon est systématique, l’explication relève en règle générale de la causalité diabolique et la démonstration se révèle irréfutable.

Pourquoi le complotisme ?

Si les théories du complot sont populaires, c’est que le monde d’aujourd’hui se prête à ce genre d’exercice :

Premièrement, le monde apparaît comme plus complexe au regard de l’individu. On se souvient de la réflexion de Tocqueville sur l’une des conséquences du retrait de l’individu dans la sphère privée : la politique devient cet objet éloigné et vaporeux qu’on subit plus qu’on maîtrise. S’ajoute à celui-ci l’approfondissement de la mondialisation, qui joint à l’éloignement l’éclatement des lieux de pouvoir. Les contraintes du Politique, du droit et de l’économie n’ont plus pour origine unique le parlement, le souverain ou la banque de France, mais une multitude d’institutions nationales, européennes et internationales qui tisse un maillage à la fois obscur et tout aussi normatif que l’ordre social ancien.

Deuxièmement, la politique moderne, on le sait depuis Machiavel, conditionne son efficacité à la dissimulation. La distance est grande entre l’être et le paraître, entre l’activité politique réelle, celle des arcanes du pouvoir et de la raison d’État, et celle des gouvernés et de la raison commune. Cette distance favorise les collusions entre gouvernants et groupes d’intérêt, grandes entreprises ou groupes de pression, bref tous ceux qui cherchent à influencer la décision politique sans passer par la voie démocratique pour des raisons diverses et variées. Elle favorise aussi la défiance des gouvernés pour les gouvernants, et des gouvernants pour les gouvernés : les premiers soupçonnant régulièrement les seconds de conflits d’intérêt ou de corruption, les seconds soupçonnant régulièrement les premiers d’irrationalité ou de médiocrité.

Troisièmement, la popularisation d’internet à partir des années 2000 a fait chuter considérablement le coût de l’information, de sa consommation comme de sa fabrication. Assouvir sa curiosité ou explorer ses fantasmes politiques est devenu beaucoup plus facile grâce aux moteurs de recherche, aux réseaux sociaux et aux blogs personnels. Ce qui autrefois était confiné à la marginalité est désormais consultable jour et nuit sans aucun frein.

Qui est complotiste ?

La démarche complotiste est comparable à une démarche de connaissance dont le soubassement serait vicié par des passions irrationnelles. Il s’agit de ramener l’inconnu au monde connu du complotiste, en passant sous les fourches caudines de ses obsessions. Plutôt que nous livrer à un exposé un peu scolaire, il est possible de dresser le portrait de trois sortes de complotistes (il en existe sûrement davantage !) pour en expliquer l’attitude.

L’hypercritique : le 11 septembre est un complot gouvernemental, JFK a été assassiné par la CIA, ou les Américains n’ont jamais marché sur la lune. Face au manque de transparence du monde, il est persuadé d’avoir à dévoiler son fondement mécaniste tout comme les intentions malfaisantes d’un monde qui ne doit rien au hasard ou à la coïncidence.

Le parano : les illuminatis dirigent le monde depuis l’origine, la reine d’Angleterre a fait sa fortune sur le trafic de drogue, les dirigeants sont en fait des reptiliens, le moyen-âge n’existe pas. Contrairement à l’hypercritique, il ne s’agit pas de reconstruire rationnellement le monde en fonction des supposées intentions de ses dirigeants, mais de le tailler à la mesure de ses fantaisies irrationnelles. Internet devient un lieu de collecte d’informations que le parano rassemble subjectivement pour lui ressembler, ce qui n’est pas très rassurant.

Le primitif : le complot sioniste, la Terre plate, la main cachée qui dirige. Il s’agit de l’espèce de complotisme la plus répandue, celle qui consiste à vouloir absolument faire rentrer la complexité du monde dans l’univers mental des superstitions les plus primitives. Comprendre le monde à travers le prisme du primitivisme permet de simplifier les enjeux contemporains pour les mettre à la portée des esprits les plus étroits.

Conclusion

L’imaginaire complotiste est sorti du ghetto pour devenir mainstream parce qu’il répond à une demande toujours présente d’éducation (en particulier scientifique) et de culture. Seulement, les canaux de transmission habituels sont en crise. L’école ou la famille, pour diverses raisons, n’ont plus le rôle structurant qu’ils avaient il y a encore une vingtaine d’années. Du coup, tous les jours, des millions d’internautes vont sur youtube pour regarder les vidéos d’Alain Soral ou alimenter les sites plus fumeux sur le nouvel ordre mondial afin de tenter de rattraper la formation intellectuelle qu’on ne leur fournit plus. Le complotisme est en quelque sorte l’éducation politique lowcost d’aujourd’hui. Il ne tient qu’à nous de proposer des alternatives plus crédibles.

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