Corbyn nouveau leader des travaillistes, quelles conséquences sur l’Europe ?

Jeremy Corbyn en campagne le 5 septembre 2015 (Crédits : Chris Beckett, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Le très à gauche Jeremy Corbin prend la tête du parti travailliste. Quelle conséquence pour le Royaume-Uni et le reste de l’Europe ?

Par Pawel Swidlicki, depuis Bruxelles
Un article d’Open Europe

Jeremy Corbyn en campagne le 5 septembre 2015 (Crédits : Chris Beckett, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Jeremy Corbyn en campagne le 5 septembre 2015 (Crédits : Chris Beckett, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

 

Jeremy Corbyn est donc le nouveau dirigeant du parti travailliste britannique après sa victoire au premier tour avec 59,5% des voix. L’élection d’un candidat si éloigné du mainstream politique aura des conséquences lourdes pour la politique au Royaume-Uni, y compris sur la politique européenne et le référendum prévu sur l’Europe dans le pays.

Corbyn soutiendra-t-il la sortie du Royaume-Uni de l’Europe ?

Corbyn a voté contre l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe en 1975 et est resté depuis un adversaire régulier de nombreuses politiques européennes comme la PAC (Politique Agricole Commune) ou le traitement de la crise grecque. À en croire certains commentateurs, il pourrait donc faire campagne en 2016 pour le Brexit, une sortie du Royaume-Uni de l’Europe. Une thèse également  mise au goût du jour par Nigel Farage, le leader de l’UKIP (United Kingdom Independence Party). Cela n’en reste pourtant qu’une hypothèse incertaine. Dans la course à la présidence du parti travailliste, Corbyn a nuancé davantage sa position sur l’Europe comme le rapporte The Guardian :

« Nous ne pouvons pas nous satisfaire de l’état actuel de l’Union Européenne. Cela ne veut pas dire qu’il faut fuir, mais qu’il faut rester et se battre ensemble pour une meilleure Europe. » – Jeremy Corbyn, déclaration à The Guardian, 28 juillet 2015

D’un point de vue stratégique, renforcer sa position vis à vis des élus travaillistes et construire une unité de parti seront une priorité pour Corbyn. Sachant que la vaste majorité des députés travaillistes soutiennent le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe (même si c’est avec un enthousiasme variable), Corbyn n’aurait aucun intérêt à gaspiller le maigre capital de confiance qui est le sien en choisissant un affrontement sur la question européenne (il ne manque pas d’autres sujets sur lesquels se battre. Tom Watson est le nouveau chef adjoint du parti et celui qui est amené à jouer un rôle important pour préserver l’unité des travaillistes. Il déclarait récemment que :

« Il faut que les travaillistes défendent le maintien du Royaume-Uni dans l’Europe. C’est un argument facile à défendre puisque l’Europe, malgré ses nombreux défauts, est un ensemble d’institutions progressives par construction. » – Tom Watson, dans un discours du 7 septembre 2015

Néanmoins, même si une renégociation des accords liant l’Europe et le Royaume-Uni laissait en place l’essentiel de la législation européenne sociale ou sur l’emploi, la vision de l’Europe que porte Corbyn est extrêmement éloigné de ce qui est négociable de manière réaliste. C’est pourquoi, lors de la campagne sur le référendum européen, il n’a pas pu se décider à recommander explicitement un vote sur le maintien dans l’UE. Il avait préféré endosser un second rôle et laisser Alan Johnson ou Chuka Umunna défendre cette position au nom des travaillistes.

De combien la politique européenne du Labour changera-t-elle avec Corbyn ?

Même si Corbyn se focalisera selon toutes probabilités sur les enjeux nationaux et non sur l’Europe la couverture médiatique intense du sujet l’obligera à expliciter ses positions sur de nombreux sujets liés à l’Europe. Jusqu’à présent, le consensus a été large entre les partis sur la substance même de la politique européenne. Cela changera avec un Labour sous le leadership de Corbyn, même si la composition de son shadow cabinet jouera également.

Contrepoints828 - Corbyn - René Le HonzecVoici les principaux sujets liés à l’Europe sur lesquels la position du Labour pourrait changer avec Corbyn :

Protection des pays non membres de l’Euro : c’est le sujet essentiel de la campagne selon le ministre des finances George Osborne. Le Labour a défendu de telles protections dans son manifeste électoral. Vu le scepticisme de Corbyn envers l’Euro, la position du parti n’évoluera probablement pas. L’argumentaire travailliste se base sur des considérations démocratiques. Cela pourrait toutefois changer, si ces protections sont vues comme un moyen de protéger la City des réglementations européennes, alors que le Labour entend réglementer les services financiers encore davantage.

Liberté de circulation : Corbyn est tellement pro-immigration et pro-état-providence qu’il pourrait même abandonner la politique travailliste de limitation des avantages sociaux des nouveaux immigrants européens. Cette évolution risquerait toutefois de lui attirer les foudres des députés travaillistes pour qui la position sur l’immigration des travaillistes est un gros point noir par rapport à UKIP ou aux conservateurs. Dans tous les cas, Corbyn ne devrait pas faire trop de bruit sur ce sujet durant la campagne. Un Labour sous sa conduite demanderait aussi que le Royaume-Uni joue un rôle plus actif dans la crise des migrants.

Marché Unique et politique de la concurrence : Si le Labour a traditionnellement plaidé pour l’approfondissement du Marché Unique, il pourrait devenir sous Corbyn au mieux ambivalent ou au pire franchement hostile à ces sujets, en particuliers dans le domaine sensible des services. Corbyn aimerait également mener une politique économique et industrielle bien plus interventionniste et renationaliser les chemins de fer, deux sujets sur lesquels il risque de se heurter à la législation européenne sur les aides d’État ou la concurrence.

Libre-échange : Le commerce international sera un terrain d’affrontement dans la campagne sur le référendum européen et Corbyn pourrait faire du Traité de libre-échange américano-européen (TTIP ou TAFTA) un sujet de débats. Bien que l‘establishment du Labour soutiennent ce traité, Corbyn et ses supporters, en particulier chez les syndicats, y sont fortement opposés, voyant dans ce traité un accord secret qui réduirait les protections sociales et ouvrirait le secteur public à la concurrence.

Rôle renforcé pour les parlements nationaux : le Labour soutient déjà un rôle renforcé pour les parlements nationaux et Corbyn lui-même devrait être du même avis. Il a déjà mentionné l’affaiblissement des parlements nationaux comme l’une des raisons de s’opposer au traité de Maastricht.

Réforme du budget européen : voici un autre sujet où le Labour pourrait aller dans le même sens que le gouvernement conservateur; Corbyn et ses proches sont depuis longtemps critiques des subventions accordées via la PAC aux propriétaires terriens et il a été l’un des 17 députés Labour qui ont signé une lettre soutenant notre proposition de rendre aux États-membres la responsabilité de la politique de développement régional.

Il sera aussi intéressant de voir si, sous le leadership de Jérémy Corbyn, le Labour se tournera vers l’extrême gauche européenne comme Podemos, SYRIZA ou Die Linke, ou s’il restera proche de ses alliés traditionnels de centre gauche.

Conclusion : la victoire de Corbyn rend-elle plus ou moins probable un Brexit ?

Corbyn est en mesure de changer sensiblement les termes du débat européen lors de la campagne sur le référendum. Même sans défendre la sortie du Royaume-Uni de l’Europe, ses critiques de TAFTA ou de l’impossibilité de de mener une politique interventionniste en Europe et du traitement « anti-démocratique » de la Grèce risque de renforcer à gauche les tenants d’une sortie de l’Europe.

Cela dit, la conséquence de cet effet serait aussi de rendre la défense du Brexit une proposition bien plus risquée et moins cohérent, défendue par l’extrême gauche du camp de Corbyn et les anti-immigrants de UKIP. À l’inverse, une campagne en faveur du maintien dans l’Europe, conduite par le Premier Ministre, le ministre des finances et des modérés des deux camps serait à même de convaincre les esprits (à défaut des cœurs) des votants indécis pour qui la stabilité économique est essentielle.

La perspective de voir les arguments Corbyn-esques prendre de l’ampleur dans la campagne du référendum pourrait aussi convaincre des milieux d’affaires hésitants vis-à-vis de l’Europe qu’un Brexit n’améliorerait pas forcément la situation. Les chefs d’entreprise pourraient bien alors préférer une Europe qu’ils connaissent à un Brexit incertain, en notant que, malgré les coûts à rester dans l’Europe, celle-ci garantit aussi la libre-concurrence et la non discrimination, deux points règles qu’un Labour dirigé par Corbyn changerait rapidement.

Pour ces raisons, la victoire de Corbyn est source de grandes incertitudes dans le référendum britannique sur l’Europe. Rien n’est garanti dans la politique britannique actuelle….

Sur le web – Traduction Alexis Vintray/Contrepoints

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