Les Gilets jaunes : révolte fiscale d’Ancien Régime ?

La France actuelle, en dépit de comparaisons amusantes mais anachroniques, n’a guère en commun avec l’Ancien Régime.

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Les Gilets jaunes : révolte fiscale d’Ancien Régime ?

Publié le 10 décembre 2018
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Par Gérard-Michel Thermeau.

Beaucoup parlent de « jacquerie fiscale » à propos des Gilets jaunes. Des comparaisons sont faites avec des révoltes provoquées par l’impôt dans la France d’avant la Révolution.

Les Gilets jaunes s’inscrivent-ils dans l’héritage de ces « phénomènes de refus collectif », pour parler comme les historiens de l’Ancien Régime ? Mais peut-on comparer la France actuelle avec la France ancienne ? La société d’avant 1789 n’était-elle pas très différente de la nôtre ?

Le vocabulaire de la rébellion

« Les poings se tendent, les bouches se tordent, les bâtons fouettent l’air, les pierres volent bas, le sang coule, les feux rougeoient. » Ainsi Jean Nicolas décrit-il la rébellion dans la France d’Ancien Régime. La comparaison est tentante.

Le vocabulaire juridique du temps évoque les « attroupements » et « assemblées illicites » qui peuvent se métamorphoser en « émotions populaires », « émeutes » et « séditions ». Et les « contrariétés d’opinion » deviennent des « rébellions ». Certaines provinces sont plus promptes à l’esprit rebelle tel le Languedoc, qui inclut l’actuelle Haute-Loire, l’Île de France ou la Bretagne. La colère contre le fisc constitue le premier déclencheur de rébellion, près de quatre émeutes sur dix.

Un système d’impositions complexe et opaque

La France d’Ancien Régime connaît un système d’impositions complexe et opaque, comme le nôtre, mais selon d’autres critères. Du règne de Louis XIII au règne de Louis XVI, le poids de la fiscalité n’a cessé de s’alourdir, surtout par le biais des impôts indirects, notamment la gabelle, qui pèse sur le sel. Mais cette fiscalité touche avant tout les paysans et relativement peu les élites sociales. La taille, principal impôt direct, était réparti et collecté par les taillables eux-mêmes. En effet, la paroisse était solidairement responsable. En cas de retard intervenait un personnage détesté, l’huissier des tailles. Comme le dit le curé Lambert en 1721 : « Il y en a peu qui soient assez heureux pour se faire un mérite de la nécessité de payer la taille. »

La plupart des impôts indirects étaient prélevés par de grandes compagnies financières connues sous le nom de Fermes générales. Ce nom devait devenir un sujet d’exécration universelle.

En raison des « libertés », « franchises » et autres « privilèges », d’énormes différences existaient entre les provinces. Le sel pouvait se vendre de deux à trente fois plus cher selon les lieux : en Bretagne, il ne coûtait presque rien, il était hors de prix dans le bassin parisien. Les boissons subissaient les « aides » et les autres marchandises les « traites ». Les adversaires du libre-échange auraient été à leur aise : partout des barrières et des bureaux d’octroi, autant de « douanes intérieures ». On consommait local et mal, et les marchandises extérieures étaient vendues au prix fort !

Justice et fraude sous l’Ancien Régime

La justice d’Ancien Régime n’était pas réputée pour sa douceur : la fraude sur le sel était passible éventuellement des galères, pour les plus faibles de la flétrissure au fer chaud et pour les plus pauvres du fouet. Mais les faux-sauniers, contrebandiers du sel, en troupe armée risquaient la peine de mort.

En septembre 1776, une déclaration royale s’indignait des « désordres préjudiciables » à la perception des revenus du fisc : « Nous n’avons pu voir sans surprise que des gens malintentionnés ont cherché à troubler la perception de nos droits, en abusant nos peuples de l’espérance de la suppression de ces droits. »

Rien à voir avec nos Gilets jaunes. Sous la France d’Ancien Régime, la fraude fiscale est bien considérée. La contrebande est une activité importante et les contrebandiers sont des héros populaires, tel le fameux Mandrin. Les habitants n’hésitent pas à agir, collectivement et violemment pour favoriser la contrebande, reprendre la marchandise confisquée ou s’en prendre au personnel fiscal.

Le sang coule

Et le sang coule : au moins 400 tués du côté des rebelles et plus de 300 du côté des employés des Fermes entre le début du règne personnel de Louis XIV et la Révolution française, sans compter plus de 2 000 blessés, tous camps confondus. Le temps passant, on se tue moins et l’on se blesse davantage. Et souvent, on s’acharne sur les cadavres, ici on arrache les yeux, la langue et le cœur, là on arrache les mâchoires et on met les crânes en pièces.

L’armée, loin de toujours favoriser le maintien de l’ordre, participe assez souvent aux désordres. Les soldats, n’étant que mal et très irrégulièrement payés, ne sont pas les derniers à trafiquer. Les magistrats, très attachés aux statuts particuliers, n’apprécient guère la centralisation niveleuse de la monarchie absolue. Les Parlements, les cours supérieures de justice, ne cessent d’invoquer la justice et la liberté contre la gabelle. Les édiles municipaux ne sont pas en reste. Bref, là aussi, rien à voir avec notre France fonctionnarisée.

Les fonctionnaires mal vus

Les fonctionnaires, d’ailleurs, sont très mal vus : agents du fisc, commis et gardes sont les cibles de la colère populaire. Comme le dit joliment Jean Nicolas, c’est « une époque où l’ordre d’État est encore mal intériorisé et où le respect dû à la fonction publique ne s’étend pas jusqu’aux agents subalternes. »

L’ordre fiscal est encore moins intériorisé. Cela explique les solidarités entre couches populaires et membres privilégiés des trois ordres. Les clercs, les hobereaux et les bons bourgeois jugeaient sans sévérité la délinquance populaire. Ils n’hésitaient pas à soutenir les révoltés, voire à participer aux scènes de violence.

Peu d’éléments communs

Et puis aucune révolte « nationale » dans cette France d’Ancien Régime, il s’agit de troubles locaux, voire provinciaux, liés à des lieux et à des circonstances bien délimités. La Révolution n’est d’ailleurs pas le résultat d’une rébellion populaire.

Bref, ces « révoltes fiscales » ne présentent guère de points communs avec nos Gilets jaunes réclamant moins de taxes mais plus de fonctionnaires, plus d’égalité et le rétablissement d’un impôt (l’ISF).

La France actuelle, en dépit de comparaisons amusantes mais anachroniques, n’a décidément guère en commun avec l’Ancien Régime.

 

– À lire : Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789, Le Seuil 2002, 609 p.

Voir les commentaires (13)

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  • « réclamant moins de taxes mais plus de fonctionnaires,  »

    çà c’est ce qu’en disent… « les fonctionnaires »

    Les français veulent plus de services au public certes , notamment dans les territoires , mais pas forcement délivrés par des « fonctionnaires » dont il est vrai qu’ils ont pu en constater la performance en terme de coûts et de qualité..

    Libéralisons les « services au public » ,sans monopole , dans une saine concurrence.. et on verra si ce n’est pas plus sain et plus accessible a tous..
    pour s’en convaincre essayons d’imaginer le telephone portable et internet délivré par un « service public » organisé par des fonctionnaires, rétrospectivement çà donne des sueurs froides

    • Malheureusement je pense que vous vous trompez, les Français aiment le service public par dessus tout et si ils feignent de haïr les fonctionnaires toute tentative de réduction de la dépense publique par non remplacement se heurte à la vindicte populaire.
      En somme les Français sont cohérents, ils veulent plus de taxes et plus de fonctionnaires.

      • C’est d’autant plus vrai que nous avons tous des fonctionnaires dans notre famille et nos amis…

      • çà c’est le point de vue que les fonctionnaires nous servent depuis 60 ans
        faisons un referendum pour en etre sur:
        question : voulez vous plus de fonctionnaires pour offrir des services publics avec une retenue sur votre salaire..
        CHICHE!

        • Vous voulez entendre dire du mal des Fonctionnaires? invitez à diner des fonctionnaires. Entre eux, ils s’en chargeront, vous n’aurez qu’à écouter…

  • Delhommais démontre, au contraire dans un article récent du Point qu’il y a un lien étroit entre la révolte des Gilets jaunes et les prémisses de la révolution française.
    « Anne-Sophie Moreau, directrice de la rédaction de ce nouveau média en ligne qui se propose, comme son nom l’indique, d’apporter des éclairages philosophiques aux problématiques économiques actuelles, y rappelle d’abord que la « Révolution française avait consacré un idéal de mobilité sociale, mais aussi géographique ». Et qu’avant de prendre la Bastille les insurgés avaient commencé par incendier les barrières d’octroi à l’entrée des villes afin de pouvoir enfin circuler librement sans payer de taxe. »
    https://www.lepoint.fr/editos-du-point/pierre-antoine-delhommais-nietzsche-et-les-gilets-jaunes-03-12-2018-2276038_32.php#xtor=RSS-221

  • Outre la question de la mobilité qui offre une grille de lecture fondamentale pour relier 2018 et 1789 (ne surtout pas oublier que la révolte est parti des automobilistes), si l’on aborde la dimension fiscale, là aussi, la ressemblance est frappante : les Gilets jaunes veulent faire payer les riches (et faire plus payer les riches pour la transition énergétique) ; la révolution de 1789 va engendrer la DDHC qui enterre toutes les contributions indirectes et consacre l’impôt fonction des revenus [ Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés ] ce qui revient évidemment à mettre plus les riches à contribution.
    On pourrait également parler de la volonté de plus de démocratie directe (assemblées populaires…) ou d’égalité…

  • Votre article montre au contraire des points communs sur le fond:
    – Un système fiscal perçu comme écrasant et surtout, injuste
    – qui oserait dire que les fonctionnaires des impôts, URSSAF etc… ne sont pas détestés, non pas individuellement mais par ce qu’ils représentent?
    – « Sous la France d’Ancien Régime, la fraude fiscale est bien considérée. » N’est-ce pas le cas aujourd’hui dans une certaine mesure? Ce qui est en lien avec le point précédent…
    On peut ajouter:
    – l’isolement du monarque par une noblesse d’Etat
    – des difficultés économiques aggravées par le choix d’un banquier (Necker) comme ministre des finances qui a fait exploser la dette en seulement 4 ans!

  • « Certaines provinces sont plus promptes à l’esprit rebelle tel le Languedoc, qui inclut l’actuelle Haute-Loire, l’Île de France ou la Bretagne. »

    Je veux pas être méchant, mais cette phrase c’est une catastrophe les enfants.

  • Comme beaucoup de commentateurs je vois plus de points communs que de différences entre les crises d hier et d’aujourd’hui.
    Le mécanisme de base est le même, la bien plus grande prospérité explique pourquoi on n’atteint pas les mêmes niveaux de sauvagerie.
    Aujourd’hui on risque la mort sociale si l’état pressure trop, alors qu’hier c’était la mort tout court.
    Mais il y a une différence qui me semble cruciale avec toutes les révoltes précédentes y compris la révolution de 1789.
    Toute la France sans exception à été impliquée en quelques jours, voire quelques heures.
    Avant c’était une province, ou Paris , ou une catégorie sociale, l’état pouvait (presque )toujours gérer la révolte.
    La c’est ingérable et imprévisible.
    Qu’est qui a changé ? Internet et les réseaux sociaux.
    Je relais ici un article de l’usine digitale qui me semblent dire des truc intéressant sur cette crise.
    https://www.usine-digitale.fr/article/tribune-crise-des-gilets-jaunes-le-numerique-est-a-la-fois-la-cause-et-la-solution.N779654

  • On oublie un peu vite les révoltes plus récentes comme celle de la Commune en 1872. Elle se solda par 20.000 Morts et 1.200 déportés politiques au Bagne en Nlle Calédonie Ce qui prouve que l’Etat est fort et efficace quand il le veut. c’est à cause de nos hommes Politiques qui eux sont des Nuls, malhonnêtes au possible, corrompus jusqu’à la moelle des os et qui nous dirigent que cela marche très mal.

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