Les Gilets jaunes : révolte fiscale d’Ancien Régime ?

Gilets jaunes-12 by NightFlightToVenus (CC BY-NC-ND 2.0) — NightFlightToVenus, CC-BY

La France actuelle, en dépit de comparaisons amusantes mais anachroniques, n’a guère en commun avec l’Ancien Régime.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Beaucoup parlent de « jacquerie fiscale » à propos des Gilets jaunes. Des comparaisons sont faites avec des révoltes provoquées par l’impôt dans la France d’avant la Révolution.

Les Gilets jaunes s’inscrivent-ils dans l’héritage de ces « phénomènes de refus collectif », pour parler comme les historiens de l’Ancien Régime ? Mais peut-on comparer la France actuelle avec la France ancienne ? La société d’avant 1789 n’était-elle pas très différente de la nôtre ?

Le vocabulaire de la rébellion

« Les poings se tendent, les bouches se tordent, les bâtons fouettent l’air, les pierres volent bas, le sang coule, les feux rougeoient. » Ainsi Jean Nicolas décrit-il la rébellion dans la France d’Ancien Régime. La comparaison est tentante.

Le vocabulaire juridique du temps évoque les « attroupements » et « assemblées illicites » qui peuvent se métamorphoser en « émotions populaires », « émeutes » et « séditions ». Et les « contrariétés d’opinion » deviennent des « rébellions ». Certaines provinces sont plus promptes à l’esprit rebelle tel le Languedoc, qui inclut l’actuelle Haute-Loire, l’Île de France ou la Bretagne. La colère contre le fisc constitue le premier déclencheur de rébellion, près de quatre émeutes sur dix.

Un système d’impositions complexe et opaque

La France d’Ancien Régime connaît un système d’impositions complexe et opaque, comme le nôtre, mais selon d’autres critères. Du règne de Louis XIII au règne de Louis XVI, le poids de la fiscalité n’a cessé de s’alourdir, surtout par le biais des impôts indirects, notamment la gabelle, qui pèse sur le sel. Mais cette fiscalité touche avant tout les paysans et relativement peu les élites sociales. La taille, principal impôt direct, était réparti et collecté par les taillables eux-mêmes. En effet, la paroisse était solidairement responsable. En cas de retard intervenait un personnage détesté, l’huissier des tailles. Comme le dit le curé Lambert en 1721 : « Il y en a peu qui soient assez heureux pour se faire un mérite de la nécessité de payer la taille. »

La plupart des impôts indirects étaient prélevés par de grandes compagnies financières connues sous le nom de Fermes générales. Ce nom devait devenir un sujet d’exécration universelle.

En raison des « libertés », « franchises » et autres « privilèges », d’énormes différences existaient entre les provinces. Le sel pouvait se vendre de deux à trente fois plus cher selon les lieux : en Bretagne, il ne coûtait presque rien, il était hors de prix dans le bassin parisien. Les boissons subissaient les « aides » et les autres marchandises les « traites ». Les adversaires du libre-échange auraient été à leur aise : partout des barrières et des bureaux d’octroi, autant de « douanes intérieures ». On consommait local et mal, et les marchandises extérieures étaient vendues au prix fort !

Justice et fraude sous l’Ancien Régime

La justice d’Ancien Régime n’était pas réputée pour sa douceur : la fraude sur le sel était passible éventuellement des galères, pour les plus faibles de la flétrissure au fer chaud et pour les plus pauvres du fouet. Mais les faux-sauniers, contrebandiers du sel, en troupe armée risquaient la peine de mort.

En septembre 1776, une déclaration royale s’indignait des « désordres préjudiciables » à la perception des revenus du fisc : « Nous n’avons pu voir sans surprise que des gens malintentionnés ont cherché à troubler la perception de nos droits, en abusant nos peuples de l’espérance de la suppression de ces droits. »

Rien à voir avec nos Gilets jaunes. Sous la France d’Ancien Régime, la fraude fiscale est bien considérée. La contrebande est une activité importante et les contrebandiers sont des héros populaires, tel le fameux Mandrin. Les habitants n’hésitent pas à agir, collectivement et violemment pour favoriser la contrebande, reprendre la marchandise confisquée ou s’en prendre au personnel fiscal.

Le sang coule

Et le sang coule : au moins 400 tués du côté des rebelles et plus de 300 du côté des employés des Fermes entre le début du règne personnel de Louis XIV et la Révolution française, sans compter plus de 2 000 blessés, tous camps confondus. Le temps passant, on se tue moins et l’on se blesse davantage. Et souvent, on s’acharne sur les cadavres, ici on arrache les yeux, la langue et le cœur, là on arrache les mâchoires et on met les crânes en pièces.

L’armée, loin de toujours favoriser le maintien de l’ordre, participe assez souvent aux désordres. Les soldats, n’étant que mal et très irrégulièrement payés, ne sont pas les derniers à trafiquer. Les magistrats, très attachés aux statuts particuliers, n’apprécient guère la centralisation niveleuse de la monarchie absolue. Les Parlements, les cours supérieures de justice, ne cessent d’invoquer la justice et la liberté contre la gabelle. Les édiles municipaux ne sont pas en reste. Bref, là aussi, rien à voir avec notre France fonctionnarisée.

Les fonctionnaires mal vus

Les fonctionnaires, d’ailleurs, sont très mal vus : agents du fisc, commis et gardes sont les cibles de la colère populaire. Comme le dit joliment Jean Nicolas, c’est « une époque où l’ordre d’État est encore mal intériorisé et où le respect dû à la fonction publique ne s’étend pas jusqu’aux agents subalternes. »

L’ordre fiscal est encore moins intériorisé. Cela explique les solidarités entre couches populaires et membres privilégiés des trois ordres. Les clercs, les hobereaux et les bons bourgeois jugeaient sans sévérité la délinquance populaire. Ils n’hésitaient pas à soutenir les révoltés, voire à participer aux scènes de violence.

Peu d’éléments communs

Et puis aucune révolte « nationale » dans cette France d’Ancien Régime, il s’agit de troubles locaux, voire provinciaux, liés à des lieux et à des circonstances bien délimités. La Révolution n’est d’ailleurs pas le résultat d’une rébellion populaire.

Bref, ces « révoltes fiscales » ne présentent guère de points communs avec nos Gilets jaunes réclamant moins de taxes mais plus de fonctionnaires, plus d’égalité et le rétablissement d’un impôt (l’ISF).

La France actuelle, en dépit de comparaisons amusantes mais anachroniques, n’a décidément guère en commun avec l’Ancien Régime.

 

– À lire : Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789, Le Seuil 2002, 609 p.

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