Carlos Ghosn : le pouvoir est trop sérieux pour être confié à un seul homme

Carlos Ghosn visiting Norway By: Norsk Elbilforening - CC BY 2.0

Opter pour l’application d’une Constitution dans son entreprise c’est choisir l’antidote à tous les despotes. OPINION

Par Bernard Marie Chiquet.

Carlos Ghosn est-il vraiment coupable de ce dont on l’accuse ou est-il la victime d’une cabale ? Tout cela n’est-il qu’un moyen pour certains, chez Nissan, de se débarrasser d’un capitaine d’industrie adulé par beaucoup et honnis par d’autres ? Considéré jusque-là comme celui qui a sauvé Nissan et Renault de la faillite, Carlos Ghosn serait devenu, en seulement quelques heures, cet homme dont le goût pour l’argent n’a d’égal que la soif de pouvoir.

Sans doute la justice fera-t-elle son travail. Mais ce que cette affaire révèle va bien au-delà du numéro 1 mondial de l’automobile Renault-Nissan-Mitsubishi et de Carlos Ghosn. Ce dernier est en effet la parfaite incarnation d’un management et d’une organisation qui démontrent leurs limites au XXIe siècle. Carlos Ghosn serait un despote éclairé, qui émane d’une entreprise concentrant les pouvoirs entre quelques mains, sans vrais contre-pouvoirs mais avec une séparation claire entre ceux qui décident et ceux — la très grande majorité — qui exécutent.

Il est temps que les entreprises et leurs patrons s’interrogent sur la meilleure manière de bâtir une organisation qui s’appuie sur des règles explicites et communes à toutes et à tous, gage de stabilité et de performance. Une organisation au service de l’entreprise plutôt qu’au service d’un homme ou de quelques-uns.

L’organisation hiérarchique, mère de tous les despotes

Incontestablement, Carlos Ghosn est un patron hors du commun. Il est celui qui, après avoir sorti Renault et Nissan de graves difficultés, en a fait le numéro 1 mondial de l’automobile. Jusque-là insensible aux critiques et autres pressions politiques en France et au Japon, l’homme tombe aujourd’hui pour une histoire affligeante si elle est avérée.

Au cours de ses années à la tête de l’entreprise automobile, il a su asseoir un pouvoir absolu bâti sur des qualités exceptionnelles de vision et d’exécution. Il a su aussi tirer le meilleur, à son profit, de l’organisation hiérarchique qui caractérise son entreprise comme nombre d’autres groupes industriels. Fort de son aura, il aurait rendu le groupe dépendant de sa personne, et mis l’organisation à son service. Car, comme dans la plupart des entreprises où l’organisation pyramidale continue de sévir, le patron et ses managers peuvent devenir tout-puissants. Même si les patrons ne peuvent pas tous se targuer d’avoir les qualités et l’aura d’un Carlos Ghosn.

Dès lors, il est assez clair que le système pyramidal agit comme un frein pour le développement de l’entreprise. Le collaborateur enfermé dans un rôle de simple exécutant ne peut saisir le sens de ses actions, se projeter ou s’engager pour l’entreprise ou ses collègues. Parallèlement, le patron et ses managers restent enfermés dans un modèle qui les écarte de leur vraie valeur ajoutée, les focalise sur leurs pouvoirs plutôt que sur l’entreprise et sa raison d’être. Pour sortir de cette impasse dans laquelle beaucoup d’entreprises se trouvent, il convient de mettre un terme au règne de ce « patron absolu », ou de ce « Roi-Soleil » et faire place à une organisation réinventée, construite sur des règles explicites, communes et vraiment appliquées par tous : une Constitution. Ce qu’écrivait déjà Thomas B. Macaulay au XIXe siècle, « A good Constitution is infinitely better than the best despot » (Une bonne Constitution est infiniment mieux que le meilleur des despotes).

La Constitution : un antidote contre les despotes

L’idée de la Constitution repose sur la volonté de réinventer son organisation et de la bâtir sur des règles partagées, une gouvernance qui s’applique à tous et d’abord au patron. Dans le cas de Carlos Ghosn, quelles sont les règles communes qui s’appliquaient à lui ? Sans doute aucune puisqu’il est le système, qu’il incarne l’entreprise au point, parfois, de se substituer à elle.

Mettre en place une Constitution, c’est mettre un cadre commun, qui positionne quoi qu’il arrive l’entreprise au premier plan. C’est éviter les excès au profit de certains. Rien d’illusoire là-dedans. L’entreprise et sa raison d’être priment sur tout le reste. La Constitution est la colonne vertébrale sur laquelle tout repose. Il ne s’agit pas de descendre un monarque absolu de son trône pour le remplacer par un despotisme inversé où le corps social serait à son tour dépositaire de tous les pouvoirs et de tous les droits. D’ailleurs, en ces temps agités qui ont vu certains enfiler leurs gilets jaunes, on saisit mieux l’importance de ces fameux corps intermédiaires qui font office de filtre, permettent à l’information de se diffuser et à chacun de prendre part à la conversation voire aux décisions.

Opter pour l’application d’une Constitution dans son entreprise c’est choisir l’antidote à tous les despotes. C’est choisir de déployer une organisation construite sur une gouvernance claire, distribuée et qui s’impose à tous, patron inclus. C’est prendre parti pour la plus totale transparence des processus de décision qui animent l’entreprise. C’est poser les bases d’une organisation décentralisée, construite sur des équipes et des collaborateurs vraiment autonomes et responsables. Pour utiliser une image, si l’organisation était un arbre, sa Constitution serait ses racines et sa raison d’être la sève. Avec une Constitution, l’organisation passe enfin de l’ère du despote, éclairé ou non, à celle d’un leadership distribué où chacun est en mesure d’exprimer ses talents et d’exercer une forme de souveraineté.

Loin de vouloir étouffer des talents exceptionnels comme ceux de Carlos Ghosn et d’autres chefs d’entreprises ou managers, la Constitution est bien au contraire l’opportunité pour eux, comme pour tous les autres, d’exprimer leurs talents, leurs aspirations, au service de l’entreprise et de tous ses collaborateurs. Ni plus, ni moins.