Grande Guerre : chiffres et clichés

Poilu, Fort Carré By: Metro Centric - CC BY 2.0

Le centenaire de la guerre de 14-18 a été l’occasion de renforcer de nombreux clichés : l’enfer des tranchées, l’Etat-major va-t‘en guerre, le sauvetage par les américains qui ne correspondent pas vraiment avec la réalité des chiffres.

Par Olivier Maurice.

Il y a quelques années, j’avais pu voir lors d’une exposition sur la Grande Guerre une frise historique similaire à celle-ci estimant le nombre de victimes mondiales lors des années 1914 à 1918.

À l’heure des célébrations de la fin de ce tragique conflit, j’ai voulu partager cette illustration ici réduite aux forces françaises (merci au site grande-guerre-14-18 qui a reconstitué à partir d’un échantillon de 13 398 soldats une estimation des pertes par mois), tant elle est porteuse d’une vérité (celle des chiffres) que l’on a tendance à oublier derrière les différentes tentatives d’explication, voire de récupération.

Relativiser l’enfer des tranchées

La guerre napoléonienne du début du conflit fut une incroyable boucherie. La moitié des pertes militaires ont eu lieu lors des 14 premiers mois de la guerre, un quart lors des 4 premiers mois. Les deux premiers mois de la guerre furent trois fois plus meurtriers que le plus fort de la bataille de Verdun.

Il aura quand même fallu un peu plus d’un an de pertes effroyables, les offensives inutiles en Artois et en Champagne pour que s’installe définitivement la guerre de tranchée qui, bien que mettant les soldats dans des conditions de vie terribles, réduisit considérablement le nombre de victimes.

Si on associe autant les tranchées avec la Première Guerre mondiale, c’est sans aucun doute suite au récit des survivants. Les soldats de la guerre en képi (il a été décidé d’équiper les soldats du casque d’Adrian qu’en juin 1915) ne sont pour la grande partie pas revenus pour raconter les effroyables massacres des premiers mois de la guerre.

Les chiffres montrent clairement que la grande majorité des décès au front après 1915 sont liés à des opérations militaires (offensives, défense de Verdun, grande bataille de France etc.) et non aux fameux 1 000 morts par jour que l’on a l’habitude d’entendre.

Les tranchées si décriées ont surtout permis d’arrêter le carnage.

La culture défensive

Une fois la première année passée, les pertes françaises sont, à l’exception du Chemin des Dames, dues à des réponses aux offensives allemandes (Verdun, l’offensive Ludendorff de 1918) ou à l’appui français à des offensives anglaises (bataille de la Somme, offensive des Flandres). L’expérience offensive de Nivelle au Chemin des Dames sera d’ailleurs très rapidement arrêtée.

C’est sans doute de cette période que provient la culture militaire défensive française, qui aboutira ensuite à la ligne Maginot.

Les chiffres montrent que la position défensive des forces françaises et la volonté d’économiser des vies humaines ont profondément marqué le reste de la guerre dès 1916. On monte sans doute en épingle l’importance des fusillés et des mutineries de 1917, qui, sans nier leur existence, relèvent d’abord d’une tendance générale d’économies en vies humaines : les rébellions, comme les victimes se concentrent surtout au le début du conflit.

La guerre moderne

La contre-offensive de fin 1918 (de mi-juillet à novembre) qui mena à la victoire se caractérise par un nombre bien faible de victimes comparé au reste de la guerre, si on considère son ampleur et sa rapidité.

On impute souvent le retournement de situation au renfort des troupes américaines auprès de l’armée française, mais le faible nombre de morts américains que l’on constate également infirme cette explication.

Il s’est produit petit à petit entre mai 1917 (le chemin des Dames) et juin 1918 un changement radical dans l’action des armées alliées, et c’est ce changement bien plus que l’aide américaine qui est responsable du retournement de situation.

Cette nouvelle méthode de combat se concrétise le 4 juillet 1918 lors de la bataille du Hamel. Là où il fallait auparavant des jours de préparations d’artillerie et le massacre de vagues d’assaut successives, il suffit d’une heure et demie et des pertes réduites (moins de 1 000 morts) aux troupes australiennes pour atteindre tous leurs objectifs et pour stopper net l’offensive allemande.

En utilisant pour la première fois l’action combinée des fantassins, des blindés et de l’artillerie, appuyés et ravitaillés par l’aviation, cette bataille méconnue préfigure les actions qui allaient suivre et permettre de remporter la victoire. Tout comme elle préfigure l’armée de métier défendue plus tard par De Gaulle, le Blitzkrieg allemand et les actions combinées modernes.

Mais il est sans doute bien compliqué d’expliquer que la victoire qui mit fin à 4 ans de souffrances et de sacrifices repose sur une innovation militaire qui en moins de deux heures montra qu’on pourrait ensuite mettre fin au conflit en moins de trois mois.