Nous avons oublié la Première Guerre mondiale mais nous portons encore le deuil

La génération qui pleure ses fils a disparu. Bientôt, ils ne seront plus qu’une part de l’Histoire. Pourtant, nous nous souviendrons d’eux.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Ossuaire de Douaumont (Crédits : russavia, licence Creative Commons)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Nous avons oublié la Première Guerre mondiale mais nous portons encore le deuil

Publié le 10 novembre 2018
- A +

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume-Uni.

Chaque année je trouve le 11 novembre plus triste encore que l’année précédente. C’est en partie parce que je deviens sentimental – je trouve de plus en plus difficile de réciter une poésie sans trémolos dans la voix – mais c’est surtout parce que ceux qui sont tombés sont désormais plus proches de l’âge de mes enfants que du mien.

Quand j’étais petit garçon, j’étais, comme le sont les petits garçons, instinctivement pro-guerre. Aux environs de onze ou douze ans, j’ai commencé à lire les premiers poètes de la Première Guerre Mondiale, mais j’étais toujours principalement attiré par les éléments héroïques de leurs écrits : leur endurance dans des circonstances monstrueuses. Plus tard, à l’adolescence, la question de savoir si la Grande Bretagne aurait dû s’impliquer (je pense maintenant qu’elle n’aurait probablement pas dû, mais c’est un débat difficile à trancher) me taraudait. Maintenant, je trouve toute cette histoire presque trop mélancolique pour en parler.

Une Cérémonie du Souvenir était organisée à l’école de mes enfants vendredi matin. Nous avons chanté des hymnes familiers, récité des mots familiers et les anciens élèves tombés au front furent nommés. Une petite école, une longue liste : plus de 120 morts. Pour chaque neuf garçons qui ont répondu à l’appel, deux ne sont pas revenus. Dans la liste, j’ai remarqué ce qui semblait être deux séries de trois frères : deux fois trois télégrammes à deux mères qui attendaient impuissantes. Regarder les enfants rassemblés pendant que l’énumération des noms continuait était presque insupportable, plusieurs parents avaient les larmes aux yeux.

Un ancien élève de l’école y était revenu en tant que professeur, puis en était devenu le directeur. Il avait connu presque chacune des victimes de l’école de la Grande Guerre, soit en tant que camarade de classe soit en tant qu’ancien élève : un mort, en moyenne, tous les douze jours pendant quatre ans et quart. Nous ne sommes pas faits pour un deuil d’une telle ampleur .

L’enseignant qui a prononcé le discours nous a dit quelque chose dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Il y a 53 Villages-Reconnaissants au Royaume-Uni : des villages où il n’y a pas de mémorial de guerre parce que chacun de ses jeunes gens est revenu vivant. Quand on pense qu’il y a plus de 16 000 villages dans le pays, on entrevoit l’ampleur de la tragédie.

« Tragédie » est, pour une fois, un mot tout à fait adapté, car la tragédie peut être ressentie par procuration. Ce n’est pas simplement qu’il ne reste presque plus de vétérans de la Première Guerre Mondiale, c’est que presque personne parmi nous ne se souvient avoir perdu des amis ou de la famille dans cet enfer. Bien sûr d’autres sont tombés dans les conflits ultérieurs, et nous leur rendons hommage. Mais, alors que nous approchons du centenaire de la Grande Guerre, notre tristesse est une tristesse de seconde main.

Ne faites pas l’erreur, cependant, de penser que cela en fait une contrefaçon. Comme les tragédiens grecs l’avaient bien compris, nos émotions peuvent être provoquées par l’expérience d’un autre. Les rituels du 11 novembre – le silence, les prières, les mots de Laurence Binyon – sont apparus pour consoler les familles endeuillées. Un siècle plus tard, ils déclenchent, chez nous qui sommes des générations suivantes, la catharsis, au sens strict du terme : le sentiment d’être vidé et nettoyé par la libération émotionnelle.

La génération qui pleure ses fils a disparu, puis ce fut au tour de celle qui pleura ses camarades, puis de celle qui pleurait ses pères, s’accrochant peut-être à des bribes de souvenirs d’enfance. Ensuite, ceux qui sont tombés sont devenus des visages sur des photographies jaunies. Maintenant, ce sont des noms sur des arbres généalogiques. Bientôt, ils ne seront plus qu’une part de l’Histoire. Pourtant, nous nous souviendrons d’eux.

Article initialement publié en novembre 2013.


Sur le Web – Traduit de l’anglais par Laure Lancelle Sanvito pour Contrepoints

Voir les commentaires (22)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (22)
  • L’Histoire n’est plus enseignée par l’Ednat à nos chères têtes blondes, pour la suite logique je pétitionne pour raser les monuments aux morts de 14-18. Il faut éviter, par mesure de salut public, qu’un moutard puisse poser des questions embarrassantes.

  • Que nous ayons oublié la première guerre mondiale est un fait, l’enseignement de l’Histoire n’est pas à la hauteur. Néammoins en faire un jour férié, bof.

    • Pas du tout oublié la première guerre mondiale. Ma grand-mère avait 21 ans en 1914 et elle a été frappée (elle en a pleuré toute sa vie chaque fois qu’elle en parlait) par les trains qui venaient à l’arrière chargés de blessés. Son frère a été blessé éclat d’obus dans la joue et gazé…en 1940 il a fraternisé le temps d’une journée, avec un (à nouveau) envahisseur qui se trouvait être en face de lui à Verdun pendant la première guerre. Fraternité de souffrances, fugace…

  • Je remercie la Grande Bretagne pour être intervenue dans ce conflit et ainsi avoir soulagé la France.
    Merci à son roi George V qui a initié l’entente cordiale, comme son successeur George VI qui a été un soutien sans faille de la France Libre.
    la France doit beaucoup à ces deux monarques anglais et au peuple britannique pendant ces deux guerres.

    • Merci,
      j’en profite pour remercier la reine libérale Mrs Maggie, qui a su anticiper notre époque :
       » Il est important en matière de politique de savoir que vous ne savez pas.
      Ceux qui croient savoir et qui se trompent, mais persévèrent dans l’erreur, sont les gens les plus dangereux à être en charge du pouvoir.  »

      « It is always important in matters of high politics to know what you do not know. Those who think that they know, but are mistaken, and act upon their mistakes, are the most dangerous people to have in charge. »

    • Breizh vos idées sont simplistes et inutiles actuellement des historiens démontrent la responsabilité de la GB dans la guerre 1914-1918

  • Nombre de médias ont bien travaillé pour nous rappeler – ou nous apprendre – ce que furent ces années noires . Dommage que la pollution politicienne se soit invitée .

    • Je ne crois pas que les médias aient si bien travaillé que cela. L’article évoque lui heureusement la détresse des mères, mais qui aujourd’hui, en lisant et écoutant les médias en aura appris quelque chose ? Tout ça est transformé en statistiques, en archivages d’oubli, en cérémonies avec autant de sens que mon dépôt d’un bouquet au monument aux morts l’année de mes quatre ans avec mes camarades de maternelle. C’est du mauvais théâtre, les spectateurs en retiennent à peu près autant que du feuilleton quotidien à la télé, pas plus que les enfants des rescapés ils n’auront compris et assimilé leur « plus jamais ça », trop évident et donc jamais expliqué.
      Les années noires, ce furent celles qui ont rendu possible, voire probable, la déclaration de guerre de 1914. La haine du boche, la volonté de reprendre l’Alsace et la Lorraine : la prééminence de la satisfaction des fiertés des chefs d’état sur la vie simple et tranquille de leurs citoyens. Mon grand-père a été préservé à l’arrière parce que ses quatre frères ainés étaient au feu, et trois n’en sont pas revenus, dont l’un, l’été 18, pour avoir pris la place d’un camarade dans une patrouille en lui disant « Laisse, toi tu es marié et pas moi. » Qui peut imaginer ce que cela signifie sans l’avoir entendu raconter par ceux qui l’ont vécu, et se demander ce qu’il aurait fait à sa place quand c’est un récit virtuel dans un livre ou lu par un enseignant ?

      • @MichelO

        Merci pour votre commentaire particulièrement émouvant.
        Comment pouvoir oublier une guerre ayant fait plus de 18 millions de morts?
        La nécessité de commémorer avec respect ce terrible épisode historique devrait être à jamais une évidence.

        https://fr.wikipedia.org/wiki/Pertes_humaines_de_la_Premi%C3%A8re_Guerre_mondiale

        • Ce qui me désole le plus est qu’on semble avoir oublié comment était le monde avant 14, et combien la guerre peut paraître surprenante ou déphasée par rapport aux relations internationales entre les civils de la classe intellectuelle d’alors. C’est ce risque masqué que nous devons nous rappeler. Pour revenir à mon grand-père, son oncle professeur à l’université de Rennes faisait de fréquents séjours chez ses confrères allemands, publiait avec eux, développait son laboratoire en concertation avec eux. Son frère avait un correspondant linguistique écossais ingénieur chez Cunard qui ne manquait pas une occasion de venir lui rendre visite avec sa jeune épouse. L’été de ses 17 ans, en arrivant début juillet avec ses frères et sa femme, il a annoncé à mon grand-père : cette année, quand on repart à la fin du mois, tu viens avec nous finir tes vacances en Ecosse. Imaginez un peu ! Sauf que c’était juillet 14…
          Après la guerre, 3 morts dans chaque famille dont les deux correspondants initiaux, les relations étaient finies.
          S’il n’y a qu’une chose à enseigner aux nouvelles générations, c’est que le monde d’échanges internationaux amicaux et agréables, celui que j’ai eu la chance de connaître dans ma carrière, peut disparaître en un mois et laisser place à la pire des boucheries par la faute de dirigeants ignorants des aspirations de leurs peuples à être laissés tranquilles. Mais ça n’est pas ça, hélas, que j’entends dans les commémorations.

      • @MichelO

        « Laisse,toi tu es marié et pas moi »…….

        (À lire aussi les extraits et passages de paroles de poilus de jean-Pierre Guéno)

        https://booknode.com/paroles_de_poilus_072639/extraits

  • Je crois que je n’aurai jamais assez de larmes pour pleurer le sort tragique de tous ces ces jeunes et moins jeunes sacrifiés dans des conditions épouvantables.

  • Le plus écœurant c’est que le sacrifice de ces jeunes hommes (124 pour ma commune) pour que la France reste un pays libre, soit bradés par des politicards aussi lâches qu’obtus au nom d’un absurde multiculturalisme dont les deniers attentats ne sont que les prémices d’une époque sanglante et terrible que subiront nos enfants et petits enfants.

  • passionné par la première guerre mondiale , je me demande toujours comment des gars sont montés au front , se faire littéralement trouer la peau , sans se révolter ( hormis en 1915) devant la bêtise des généraux , pour gagner quelques mètres …franchement , ça me dépasse !…

    • Ils sont montés pour « bouffer du boche ». Ca n’est que quand ils ont vu qu’en fait le front restait fixe qu’ils se sont révoltés. Il y a là une leçon pour les électeurs d’aujourd’hui…

    • nanard je suis de votre avis, aussi bien coté Allemand ou Français, Ils avaient une haute estime de la patrie, ne parlons pas des Britanniques au début ils étaient tous volontaire

  • L’Europe s’est suicidée, à son firmament, économique, culturel, diplomatique et la France se complait dans la répétition de ce scénario… 1000 milliards d’euros de prélèvements afin de meurtrir sa propre économie, 22% de couverture vaccinale dans la nation de Pasteur, le pétrole, qui a permis de bâtir la nation, taxé au point de devenir inaccessible, des délires sans fin sur l’innocent CO2, afin de démolir, encore et encore… On est loin de 14-18 ? je ne sais pas… les nations exécutées, la cohésion des peuples s’en est allée et les irrationalités ont pris le dessus

  • Il va falllir penser à raser le monument du mémorial. Il porte en façade une immense croix, Daesh ne va pas aimer ça et Boubakeur non plus.

  • quand des hommes ont été au massacre pour des idées plus ou moins légitimes , en partie contre leur gré et qu’on s’en souvienne je suis d’accord …mais depuis le temps que ça dure et toute cette récupération politique me dégoûte au plus haut point.. et comme dit plus haut quand on voit ce que le pays est devenu et qu’on apprend rien de nos erreurs c’est pitoyable.

    • L’ennui, dans ces commémorations, c’est qu’on ne sait pas très bien si l’on se réjouit de la paix ou de la victoire.

      • @MichelO

        « Se réjouir de la paix ou de la victoire »?
        « Les peuples aspirent à être laissés tranquilles »(Vous l’avez justement souligné).

        Les deux conflits apocalyptiques du 20ème siècle sont bien différents par leur nature et leurs conséquences des guerres multiples ayant marqué l’histoire de l’humanité.
        Ces commémorations nécessaires doivent aussi nous rappeler ce grand tournant de l’ histoire, car de tels conflits mondiaux ne sont plus envisageables sauf à prendre le risque absurde d’ ouvrir définitivement la boîte de Pandore.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
0
Sauvegarder cet article

Par Daniel Tourre.

[caption id="attachment_104198" align="aligncenter" width="614"] Extrait de Pulp Libéralisme, la tradition libérale pour les débutants, Éditions Tulys.[/caption]

Le 11 novembre 1918 marque l’armistice de la Première Guerre mondiale mais malheureusement pas la fin du suicide européen par le nationalisme guerrier ou le socialisme.

Car par-delà ses massacres de masse et ses destructions, cette Première Guerre mondiale marque la fin de l’âge d’or européen, un âge d’or largement libéral.

Dans son auto... Poursuivre la lecture

Par Gérard-Michel Thermeau.

C’était il y a cent ans. Nous commémorons, ce 11 novembre, le centenaire d’un conflit qui a joué un rôle considérable dans l’histoire de la France et du monde.

Bien que les participants en aient tous disparu, cette date du 11 novembre conserve toute sa signification à la différence du 8 mai, date qui ne renvoie pas à grand-chose.

Le 8 mai ne marque ni la libération de la France, ni la capitulation allemande, ni la fin de la seconde guerre mondiale. Et puis les Français, pour des raisons diverse... Poursuivre la lecture

Par Vladimir Vodarevski.

Le 11 novembre commémore l'armistice de la Première Guerre mondiale, aussi appelée la Grande Guerre. Cette guerre est réputée être la première guerre totale. Elle a été atroce pour les combattants, meurtrière, mutilante.

Je viens d'Arras, ligne de front de cette guerre, où se trouve un grand cimetière du Commonwealth. La campagne est parsemée de cimetières du Commonwealth. Des Allemands y ont également enterrés.

Une blessure morale générale

Cette guerre marque une cassure dans l'histoire de l'Euro... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles