Du nationalisme et de ses conséquences sur la liberté

Meeting 1er mai 2012 Front National By: Blandine Le Cain - CC BY 2.0

Les courants nationalistes ne sont pas moins dangereux que l’idéologie communiste. Et la liberté reste la première perdante.

Par Alex Nowrasteh.
Un article de Cato At Liberty

De Donald Trump à la montée des nouveaux partis politiques nationalistes en Europe, en passant par la résurgence générale du concept au cours des dernières années, le nationalisme semble être en marche. Le nationalisme est un mouvement politique qui a fait des percées majeures au cours des dernières années tout en prêchant un message de restriction de l’immigration, de protectionnisme commercial et d’un État plus fort voué à la défense des citoyens contre des préjudices (principalement) imaginaires. Mais à part quelques positions politiques et un style de gouvernance, il n’existe pas de bonne définition pratique du nationalisme largement utilisée dans le discours populaire et il n’y a pratiquement aucune tentative de le distinguer du patriotisme.

Mon hypothèse de départ était que le nationalisme doit être quelque chose de plus qu’un tribalisme chauviniste grossier, mais peu ont cherché à s’aventurer au-delà de cette idée. Ces raisons m’ont incité à lire plusieurs milliers de pages sur le sujet — et j’ai beaucoup appris. Voici quelques leçons apprises, doublées d’une taxonomie utile des différents types de nationalisme.

La recherche sur le nationalisme est lamentable

La première chose que j’ai apprise, c’est que l’essentiel de la recherche sur le nationalisme est lamentable. La plupart de ceux qui écrivent sur ce sujet définissent mal leurs termes ou les définissent si largement qu’ils sont dénués de sens. J’aimerais pouvoir remonter le temps et dire à une version antérieure de moi-même de sauter bien des articles et des livres.

Pire encore, de nombreux spécialistes du nationalisme sont soit des critiques, soit des partisans du concept, ce qui les force à faire des déclarations absurdes comme prétendre que le Parti national-socialiste allemand des travailleurs n’était pas un parti politique nationaliste. Il est donc difficile pour un profane comme moi de comprendre ce qu’est le nationalisme.

La deuxième chose que j’ai apprise, c’est qu’il n’existe pas de distinction simple entre patriotisme et nationalisme, mais la distinction de George Orwell s’en rapproche probablement le plus lorsqu’il écrit :

Le nationalisme ne doit pas être confondu avec le patriotisme. Les deux termes sont normalement utilisés de manière tellement vague que toute définition est susceptible d’être contestée, mais il faut faire une distinction entre eux, car il s’agit de deux idées différentes, voire opposées. Par « patriotisme », j’entends la dévotion à un lieu et à un mode de vie particuliers, que l’on croit être les meilleurs au monde mais que l’on ne veut pas imposer aux autres. Le patriotisme est de nature défensive, tant sur le plan militaire que culturel. Le nationalisme, par contre, est inséparable du désir de pouvoir. Le but constant de tout nationaliste est d’obtenir plus de pouvoir et plus de prestige, non pas pour lui-même, mais pour la nation ou l’unité dans laquelle il a choisi de noyer sa propre individualité.

En d’autres termes, le patriotisme est l’amour de la patrie, tandis que le nationalisme est l’amour de la patrie combiné à la haine des autres pays, de leurs peuples ou de leurs cultures. Le nationalisme englobe aussi l’antipathie à l’égard de concitoyens qui sont différents ; c’est pourquoi les nationalistes soutiennent souvent des campagnes d’édification nationale par l’enseignement public pour assimiler les citoyens à une norme, à une langue, et à tout autre moyen de créer une uniformité ethnique, religieuse ou autre, le tout défini par l’État.

5 types de nationalismes

La troisième chose que j’ai apprise, c’est qu’il existe au moins cinq types de nationalisme. Évidemment, le nationalisme d’Edmund Burke ou de George Washington est différent du nationalisme sanguinaire d’Adolf Hitler, mais il n’y a guère que l’historien américain Carlton J.H. Hayes pour classer ces types de nationalisme de manière pertinente en cinq grands types :

1. Le nationalisme humanitaire. Une émanation de la philosophie des Lumières influencée par Henry Bolingbroke, Jean-Jacques Rousseau et Johann Gottfried Herder, qui ont tous mis l’accent sur l’autonomie locale à travers des formes démocratiques de gouvernement basées sur les caractéristiques particulières de chaque peuple, par opposition aux grands empires multi-ethniques qui dominaient alors l’Europe.

2. Le nationalisme jacobin. Une idéologie d’État adoptée par le gouvernement révolutionnaire français pour consolider son emprise sur le pouvoir. Ses quatre caractéristiques étaient la suspicion et l’intolérance à l’égard de la dissidence interne, le recours massif à la force et au militarisme pour atteindre les objectifs du gouvernement, le soutien fanatique envers l’État et un fanatisme missionnaire destiné à agrandir le pays.

3. Le nationalisme traditionaliste. Une brève réaction nationaliste aux Jacobins en faveur du statu quo ante bellum. C’est le type de nationalisme le plus conservateur. Edmund Burke, Friedrich von Schlegel et Klemens von Metternich étaient les partisans les plus connus de ce bref nationalisme. Cette forme de nationalisme n’a pas survécu longtemps, car les changements culturels amorcés par la révolution industrielle l’ont sapée.

4. Le nationalisme libéral. Ce style de nationalisme est à mi-chemin entre les variétés jacobine et traditionaliste. Elle met l’accent sur la souveraineté absolue de l’État national mais, en contradiction manifeste, cherche aussi à limiter le pouvoir du gouvernement de s’ingérer dans la liberté individuelle en proclamant que l’objectif de l’État est de protéger la liberté individuelle et de fournir des biens publics. Si vous avez déjà suivi des cours d’économie, l’idéal du nationalisme libéral se rapproche le plus de ce que les économistes considèrent comme le rôle propre de l’État. Si vous voyez aussi les tensions entre la souveraineté absolue et la protection des libertés individuelles, alors la prochaine phase du nationalisme ne devrait pas vous surprendre.

5. Le nationalisme intégral. Cette étape du nationalisme place la nation et son État au centre de la vie de tous les citoyens. Au lieu d’un État engagé à fournir des biens publics aux citoyens, cette forme de nationalisme met l’accent sur le sacrifice individuel au profit de la nation et de son gouvernement. Elle embrasse aussi fréquemment le culte du sang (la racine latine du nationalisme est natio, qui signifie tribu, groupe ethnique ou division par la naissance) et cherche à étendre l’État pour inclure tous les co-ethniques vivant dans d’autres territoires. Hayes a résumé cette forme de nationalisme comme étant intensément « anti-individualiste et antidémocratique », où toutes les autres allégeances sont absorbées dans la loyauté à l’État national et prônant la loi du plus fort.

La quatrième chose que j’ai apprise, c’est que l’impérialisme est le stade suprême du nationalisme (et non du capitalisme comme le pensait Lénine), et est inséparable du nationalisme jacobin, du nationalisme intégral, du nationalisme traditionaliste, et probablement aussi des autres variétés. Les nationalistes cherchent à étendre leurs pays, et l’impérialisme était un moyen d’atteindre cet objectif. Beaucoup de nationalistes libéraux du XIXe siècle ont étendu leurs empires coloniaux, et les nationalistes intégraux sont allés encore plus loin.

Nationalisme et révolution française

La cinquième chose que j’ai apprise, c’est à quel point la Révolution française est liée à la montée du nationalisme. La plupart des écrivains, en particulier les conservateurs, considèrent la Révolution française comme une folie insensée de la gauche jacobine, qui a balayé les institutions et les traditions pour faire place à l’adoration de la raison.

Ces choses ont fait partie de la Révolution française et de ses conséquences chaotiques, mais cette révolution fut aussi un mouvement profondément nationaliste, favorisé par la création, sous l’Ancien Régime, du « culte de la nation » dans une tentative de réduire le coût de la conscription militaire au XVIIe et au XVIIIe siècle. Il est amusant de voir les conservateurs modernes critiquer la Révolution française d’une part et adopter une forme étrangement similaire de nationalisme jacobin d’autre part dans leurs récents flirts avec le populisme.

La sixième chose que j’ai apprise est que le nationalisme est la deuxième idéologie politique la plus meurtrière du XXe siècle après le communisme. Le regretté politologue RJ Rummel a estimé le nombre de personnes tuées par différents États au cours de l’Histoire. Les États communistes ont tué environ 150 millions de personnes selon ses estimations. Les nationalistes ont tué environ 92 millions de personnes.

Parmi ces 92 millions, figurent les personnes tuées par les nationalistes chinois, japonais, turcs et européens à l’époque coloniale. J’ai exclu les massacres commis par les Russes avant le communisme, les Mexicains et les Pakistanais, car ils étaient moins clairement nationalistes que les autres régimes.

Les conservateurs et les libertariens américains critiquent fréquemment, bruyamment et à juste titre les communistes pour l’héritage de massacre de leur idéologie. Il est temps que nous commencions tous à critiquer les nationalistes pour l’héritage brutal de leur idéologie, certes un peu moins mauvaise, mais mauvaise malgré tout.

Certains nationalistes, comme Thierry Baudet, cherchent à redéfinir le nationalisme de manière absurde, par exemple en prétendant que les nationalistes ne peuvent pas être impérialistes, ce qui, s’il était vrai, signifierait que l’ère du nationalisme européen n’aurait pu commencer avant 1997 environ, lorsque la décolonisation était largement terminée. Quoi qu’il en soit, l’héritage humanitaire brutal des États nationalistes est quelque chose que les penseurs nationalistes sérieux doivent affronter, plutôt que de tenter de changer les définitions comme le font les communistes lorsqu’ils prétendent que l’Union soviétique n’était pas vraiment communiste pour justifier ses crimes.

Le nationalisme est une idéologie politique simple et relativiste qui a une emprise considérable sur des millions d’électeurs et de nombreux gouvernements. L’adaptabilité du nationalisme à la plupart des conditions locales lui permet de prospérer, surtout lorsqu’il est soutenu par un État qui a l’intention d’accroître sa propre puissance dans ses frontières comme en dehors. C’est une idéologie attrayante pour les dirigeants politiques, car elle fournit une justification toute faite et largement acceptée pour accroître le pouvoir politique afin de rendre à la nation sa grandeur.

Traduction par Benjamin Guyot de What Is Nationalism and What Does it Mean for Liberty?