Le Manuel du parfait dictateur

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Pourquoi les dirigeants n’ont pas intérêt à bien gouverner. Une analyse essentielle pour comprendre la politique.

Par Élodie Messéant.

À travers The Dictator’s Handbook, Bruce Bueno de Mesquita et Alastair Smith se sont intéressés aux intentions qui animent nos dirigeants depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Une recherche historique de près de dix-huit années pendant lesquelles les auteurs sont partis d’un postulat simple : les calculs personnels sont les forces motrices en politique.

Il n’a jamais été question de savoir bien gouverner. Il n’est pas question non plus d’un prétendu « Nous, le Peuple ». Il s’agit de parvenir au pouvoir, s’y maintenir, et garder le plus de contrôle possible sur les flux de revenus.

Avant toute chose, il est essentiel de cesser de croire que nos dirigeants, quels qu’ils soient, se suffisent à eux-mêmes. Cette idée, communément admise, est erronée. L’exercice du pouvoir n’est pas unilatéral. Kim Jong-un, Adolf Hitler, Joseph Staline, Gengis Khan ou Louis XIV n’ont jamais été seuls à gouverner. En politique, l’autorité absolue n’existe pas.

Les cinq règles de base

Pour conserver le pouvoir, cinq règles élémentaires doivent être suivies :

    • Règles n°1 : garder une coalition aussi étroite que possible. Il s’agit d’un groupe de personnes dont le soutien est indispensable pour se maintenir au pouvoir. La taille de cette coalition diffère selon la nature du régime, mais plus elle est étroite, et plus il est simple de la contrôler. Dans une autocratie au régime militaire, il s’agit de l’armée.
    • Règle n°2 : garder un large sélectorat nominal. Cela consiste à s’entourer de personnes aisément interchangeables afin de remplacer les rivaux potentiels au sein de la coalition ou des influenceurs. Dans une démocratie, il s’agit des personnes qui peuvent voter. C’est la raison pour laquelle certains partis se positionnent en faveur de politiques migratoires, ou pourquoi un suffrage universel direct a été instauré dans la constitution soviétique de 1936.
    • Règle n°3 : garder un contrôle sur les ressources et accroître la dépendance envers l’État. Il vaut mieux que les autres dépendent de vous plutôt qu’ils se nourrissent par eux-mêmes. La redistribution des richesses permet d’enrichir un groupe soigneusement sélectionné. Ainsi, la taxation favorise les groupes qui soutiennent le dirigeant, au détriment de ceux qui l’opposent.
    • Règle n°4 : s’assurer de la loyauté de ses soutiens en les enrichissant suffisamment. Le but est d’éviter qu’ils vous remplacent par quelqu’un d’autre. C’est la raison pour laquelle le parti démocrate aux États-Unis dépense autant d’argent dans des programmes sociaux, ou pourquoi Robert Mugabe avait enrichi son armée face au risque d’un coup d’État militaire.
    • Règle n°5 : ne jamais privilégier l’enrichissement du peuple au détriment de la coalition. Les politiques favorables aux masses ne renforcent évidemment pas la loyauté des membres de celle-ci. C’est la raison pour laquelle Jules César a été assassiné après avoir fait l’erreur d’adopter une série de mesures favorables à la population, comme la réformation du système des impôts, et d’instaurer un contrôle sévère sur les gouverneurs des provinces.

     

  • De façon cynique, mais lucide, les chercheurs démontrent qu’il n’existe pas de différence substantielle entre un autocrate et un démocrate. Là où le premier repose sur une coalition plus étroite pour se maintenir au pouvoir, le second tire sa légitimité d’un plus grand nombre d’individus, et devra donc adapter sa politique en conséquence : « The size of this group determines almost everything about politics. »Par conséquent, les auteurs rejettent la classification binaire, voire manichéenne, qui oppose une démocratie et une dictature. Selon eux, il serait plus pertinent de classer les gouvernements en fonction de la taille de la coalition, critère essentiel pour saisir les subtilités entre ces deux régimes, dont l’opposition s’avère, en réalité, bien trop superficielle.

    Outil essentiel pour comprendre les rouages du pouvoir, cet ouvrage changera définitivement votre vision de la politique.

    Bruce Bueno de Mesquita, Alasdair Smith, The Dictator’s Handbook: Why Bad Behavior Is Almost Always Good Politics, PublicAffairs, 2012, 352 pages.