Les cloches d’Einstein, de Lajos Grendel

Un voyage en Absurdistan, en Europe de l’Est, au moment de la chute du mur de Berlin. Un roman drôle et grinçant.

Par Francis Richard.

En quatrième de couverture, l’éditrice prévient le lecteur : Nous sommes en Absurdistan, en Europe de l’Est, aux alentours de la chute du Mur. Très vite le lecteur se rend compte qu’il n’y a pas erreur sur le nom du pays où se passe l’intrigue de ce roman.

Dans ce pays slovaque, le parti communiste est omniprésent dans la vie quotidienne des habitants, même la plus intime. C’est un sujet que Lajos Grendeltraite avec humour. Lequel permet heureusement de rendre cette omniprésence supportable.

Ainsi le narrateur s’est-il marié avec Zsófi. Il n’est pas devenu bigame, mais il fait ménage à trois : Le parti nous accompagnait partout comme notre ombre, il s’insinuait même dans notre lit. Il n’aurait pas approuvé d’autres positions que celle du missionnaire…

Lu aujourd’hui, un quart de siècle après sa parution en hongrois, ce livre n’est pas inactuel. Si les hommes de gouvernement occidentaux n’aiment pas la transparence pour eux-mêmes, ils ne sont guère enclins à protéger la sphère privée de leurs assujettis.

L’inquisition dans les pays de l’Est

Les méthodes d’inquisition d’aujourd’hui, enduites de moraline, sont évidemment douces en comparaison de celles pratiquées jadis à l’Est, mais elles ne sont pas moins redoutables, technologie oblige, surtout quand médias et réseaux se mettent à lyncher…

Cet exemple de la dialectique en vigueur à l’époque, que l’auteur caricature à peine, ne peut que laisser rêveur le lecteur d’aujourd’hui, parce que ce discours est semblable à ceux que d’aucuns tiennent tout bas pour justifier les formes de servitude qu’ils imposent :

« Chez nous, tout le monde appartient à l’État. D’un autre côté, nous tous, nous sommes l’État. Cela signifie que nous nous appartenons tout de même. Ainsi qu’à tous les autres. Celui qui appartient à tous, n’appartient à personne, par conséquent il est libre. Mais nous ne sommes vraiment libres que si nous sommes prisonniers les uns des autres. De même que mon meilleur ami est aussi mon pire ennemi. »

Si l’on voulait survivre, à l’époque, il fallait être membre du parti ou du moins en bons termes avec lui. C’est ce qui conduit le narrateur, qui a épousé la fille d’un dignitaire, a accepté le poste de sous-directeur de l’Institut de recherche de l’anabase, c’est-à-dire l’IRA.

Cet institut, émanation de l’Académie slovaque et du Comité central du parti communiste slovaque, dissimule son activité sous couvert d’une maison de couture : il réalise des sondages concernant l’état de la société, sa condition morale et ses perspectives…

Einstein narrateur

Par moments, Einstein apparaît au narrateur. Il personnifie son Moi Inégalable et lui fait entendre la voix de la raison. Mais il ne l’écoute pas toujours et peut alors s’en mordre les doigts, tant et si bien qu’un jour, traumatisé, ses cloches sonnent dans sa tête.

Un des épisodes les plus drôles du livre est celui où le narrateur, après avoir été séquestré, sort dans la rue et apprend qu’il y a eu une grève d’avertissement nationale. Mais il n’arrive pas à savoir s’il appartient au camp des vainqueurs, nous, ou à celui des vaincus, eux :

« A l’heure présente, il n’y a de choix qu’entre nous et eux. Qui n’est pas avec nous est objectivement avec eux, même si subjectivement il ne se situe nulle part. J’ai vite identifié que je m’identifiais à ces nous, il vaut mieux être du côté des vainqueurs, et qu’eux me foutent la paix. »

Les cloches d’Einstein, Lajos Grendel, 224 pages, La Baconnière, traduit du hongrois par Véronique Charaire.

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