Milton Friedman condamnerait la politique anti-immigration de Donald Trump

Portrait de Milton Friedman, Wikipedia. — RobertHannah89,

Les conservateurs anti-immigration ont le droit de soutenir leur cause comme ils l’entendent. Mais ils n’ont pas le droit d’utiliser Friedman. Il n’aurait jamais été de leur côté.

Par Shikha Dalmia, depuis les États-Unis.

Le regretté Milton Friedman, lauréat du prix Nobel d’économie, était un libéral défenseur du libre marché, qui estimait que l’immigration contribuait à la grandeur de l’Amérique. Pourtant, il est devenu la caution préférée de la droite anti-immigration pour chasser la mouvance pro-immigration du parti républicain.

Et ça marche. Les défenseurs de l’immigration connaissent un fort repli dans le grand parti conservateur, et les ultras qui promeuvent des politiques restrictives sont en ordre de marche.

Comment cette dernière faction a-t-elle accompli cet exploit ? En partie en reprenant à son compte un commentaire général et flou de Friedman selon lequel une immigration libre n’est pas compatible avec l’État providence, en le sortant de son contexte et en le répétant comme un mantra à chaque occasion. Il ne se passe pas une heure sans qu’un droitiste quelconque, quelque part sur les réseaux sociaux, dans des blogs ou des sections de commentaires en ligne, n’invoque la citation de Friedman pour justifier les mesures répressives de Donald Trump aux frontières et ses manœuvres pour réduire l’immigration.

Mais ces conservateurs anti-immigration détournent les idées de Friedman. S’ils prêtaient attention à l’ensemble de ses propos au lieu de sélectionner ce qui leur convient, ils se rendraient compte que, loin d’applaudir les mesures draconiennes de Trump en matière d’immigration, le grand économiste condamnerait le président pour ses idioties.

Friedman était en faveur d’une immigration libre

Friedman est à juste titre vénéré par les conservateurs pour ses travaux universitaires avant-gardistes et sa populaire série télévisée « Free to Choose », qui vantait les vertus du marché sur l’État. Mais il a toujours été clairement en faveur de l’immigration. Dans une enquête réalisée en 1984 auprès des 75 meilleurs économistes américains, Friedman a déclaré sans ambages :

L’immigration légale et illégale a un impact très positif sur l’économie américaine.

Même dans son intervention « What is America ? » de 1978 à l’Université de Chicago, dont les nationalistes tirent la fameuse remarque sur l’incompatibilité entre immigration libre et État providence, Friedman a commencé par souligner combien il est important pour le pays de maintenir sa tradition d’accueil des étrangers. C’est « ce qui nous a permis à nous tous d’être ici » – sans aucun doute une allusion au fait qu’il n’aurait pu lui-même s’adresser à cette auguste assemblée si l’Amérique avait fermé la porte à ses parents juifs venant de Hongrie.

Il a ajouté que les millions d’immigrants qui avaient « inondé l’Amérique avant 1914 » (quand les politiques restrictives ont commencé à gagner du terrain) étaient une bénédiction absolue pour tout le monde – pour eux et pour les Américains déjà dans le pays. « Les nouveaux immigrants ont fourni des ressources supplémentaires, des possibilités supplémentaires pour les gens déjà installés ici », a-t-il déclaré.

Puis il a poursuivi en disant :

C’est une chose d’avoir une immigration libre pour l’emploi, c’en est une autre d’avoir une immigration libre au regard des aides sociales. […] Si vous vous trouvez dans une situation où chaque personne a droit à une part égale d’un gâteau… alors l’effet de cette situation est que la libre immigration signifie une restriction pour tout le monde.

S’il s’était arrêté à ce point, ça aurait été une chose. Mais il ne l’a pas fait. Il a ajouté qu’en dépit de l’État-providence, l’immigration mexicaine était une « bonne chose » pour l’Amérique, en particulier lorsqu’elle était illégale. Pourquoi ?

Parce que tant que c’est illégal, les gens qui entrent n’ont pas droit à l’aide sociale, ils n’ont pas droit aux régimes vieillesses de la sécurité sociale, ils n’ont pas droit à toutes les autres myriades de prestations. […] Ils prennent des emplois que la plupart des résidents de ce pays ne veulent pas prendre, ils fournissent aux employeurs un type de travailleurs qu’ils ne parviennent pas à trouver.

En d’autres termes, selon Friedman, la libre immigration illégale est parfaitement compatible avec l’État-providence, et fermer la porte serait une pure stupidité.

Friedman est décédé en 2006. Mais s’il était encore en vie aujourd’hui, il serait consterné par l’idée qu’on puisse dépenser des milliards de dollars d’argent des contribuables dans le mur de Trump – sans parler de la militarisation de la frontière entre l’Amérique et le Mexique – pour restreindre une bonne chose : des travailleurs étrangers prêts à se défoncer pour mettre sur la table des Américains des aliments bon marché, surtout quand l’économie est au plein emploi.

Mon opinion est qu’il serait également profondément atterré par les descentes de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), la police de contrôle des frontières, qui traque et expulse les travailleurs sans papiers.

Peut-être que Friedman se serait opposé à « l’amnistie » pour les personnes non autorisées, qui pourrait leur donner droit un jour à une « part égale » du « gâteau ». Ou peut-être pas. Après tout, Friedman a formulé ses remarques avant la loi de 1996 sur la réforme de l’aide sociale qui a interdit à tous les migrants temporaires de toucher des prestations fédérales d’aides sociales sous condition de ressources. Même les détenteurs d’une carte verte n’y ont pas droit avant cinq ans. Il n’est donc pas du tout clair qu’il aurait suivi le mouvement anti-amnistie, d’autant plus que la plupart des propositions d’amnistie interdisent également aux prestataires de toucher des aides sociales durant de longues périodes.

L’immigration libre n’est pas incompatible avec un État-providence

Par ailleurs, Friedman avait-il raison de dire que davantage d’immigration signifie une « restriction pour tout le monde » des parts de gâteau de l’État-providence ? Pas nécessairement, selon son propre fils, David Friedman, qui est lui-même un brillant économiste et théoricien libéral. Le plus jeune des Friedman souligne que dans un régime d’immigration « laissez faire », « les immigrants peuvent obtenir des choses qu’ils ne paient pas, mais ils paient aussi pour des choses qu’ils n’obtiennent pas ».

Tout d’abord, les immigrants sont généralement de jeunes adultes dans leurs années les plus productives. Cela signifie qu’une autre société a investi en eux tandis que l’Amérique récolte les dividendes. À ce titre, ils représentent une aubaine ponctuelle pour les caisses de l’État, parce que l’État peut percevoir des impôts auprès d’eux sans avoir à payer pour leurs écoles, leurs soins de santé et d’autres services publics (soit dit en passant, les études évaluant l’impact budgétaire de l’immigration ne tiennent généralement pas compte de cette manne). Étant donné le coût de l’éducation d’un enfant en Amérique, il serait clairement beaucoup plus coûteux pour l’Oncle Sam de générer toute sa main-d’œuvre localement.

De plus, le postulat de Friedman selon lequel davantage d’immigration pauvre signifie moins d’aides sociales pour les autochtones aurait du sens dans un système d’aides sociales où le gros des revenus de transfert va des riches aux pauvres. Mais ce n’est pas le cas en Amérique. La grande majorité des transferts se fait des jeunes (parmi lesquels les immigrants sont représentés de façon disproportionnée) aux personnes âgées (parmi lesquelles les autochtones sont représentés de façon disproportionnée).

L’Oncle Sam dépense 2 300 milliards de dollars en prestations d’aides sociales chaque année. Toutefois, de ce montant, 1 500 milliards de dollars sont consacrés à des programmes pour les personnes âgées comme Social Security et Medicare. Seulement 800 milliards de dollars vont aux pauvres. Au cours de la dernière décennie, les immigrants non autorisés ont versé 100 milliards de dollars de charges sociales dont ils ne percevront jamais rien.

Une étude réalisée par Alex Nowrasteh et Robert Orr du Cato Institute a révélé que, si un immigrant moyen consomme davantage d’aides directes en espèces, d’aides nutritionnelles et de prestations de Medicaid qu’un autochtone moyen, c’est l’inverse qui se produit concernant Social Security et Medicare. Au final, cette étude montre qu’un autochtone moyen reçoit près de 40 % de plus en prestations totales (6 081 $) qu’un immigrant moyen (3 718 $).

Bien sûr, les États ont leurs propres programmes d’aides sociales et leurs propres règles d’admissibilité. Indéniablement, il est difficile de comptabiliser tous les coûts et avantages des divers immigrants. Mais de nombreux économistes estiment qu’il est essentiel d’accroître l’immigration pour prolonger la durée de vie des programmes de prestations de vieillesse, car il s’agit de systèmes par répartition qui deviendront beaucoup plus difficiles à maintenir si on laisse le ratio de travailleurs par retraités, déjà en chute libre (en raison de la baisse de la fécondité et du vieillissement démographique), baisser encore.

Parmi eux, il y a d’ailleurs Julian Simon, le regretté économiste de l’Université du Maryland, ami de Friedman. Simon n’était pas un gauchiste. Il était membre de la Heritage Foundation qui, autrefois, était en faveur de l’immigration. Aujourd’hui, c’est devenu un organisme radicalement anti-immigration qui invoque Friedman pour propager l’idée que « les immigrants sont des parasites qui profitent des aides sociales ».

Bien sûr, la Heritage Foundation a le droit de renier ses propres travaux, et les conservateurs anti-immigration ont le droit de soutenir leur cause comme ils l’entendent. Seulement, ils n’ont pas le droit d’utiliser Friedman. Il n’aurait jamais été de leur côté.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.