Charlie Hebdo se plante sur la catastrophe de Gênes

Comment expliquer à nos amis Italiens que le Charlie qui crache aujourd’hui sur le drame du pont Morandi et sur la détresse de migrants n’est pas le même Charlie dont le président de la République Française louait hier le grand talent et le courage ?

Par Olivier Maurice.

La dernière Une de Charlie Hebdo n’a pas fait beaucoup de bruit en France. À croire que les gens se sont habitués ou résignés aux frasques provocatrices du journal d’extrême gauche. Il n’en est pas de même de l’autre côté des Alpes, où la caricature d’un ouvrier de couleur déblayant les débris d’un pont autoroutier effondré, assortie de la légende « construit par des Italiens, nettoyé par des migrants » fait le tour des réseaux sociaux et jette de l’huile sur le feu dans un contexte politique déjà plus que tendu.

Même si la violence de l’image ne surprend pas de la part d’un journal qui participe à une mouvance qui a pris en grippe le dernier gouvernement italien, cette énième tentative d’humour potache relance le débat sur la sempiternelle question qui a déjà fait couler beaucoup d’encre : celle de la liberté d’expression.

Un révélateur

N’importe qui peut dire n’importe quoi, mais le plus évident est de pouvoir prendre un peu de recul et de trouver ainsi les motivations des auteurs, à défaut d’y trouver quelque chose de drôle.

La Une de Charlie confirme ce que tout libéral dit depuis bien longtemps : qu’il n’y a aucune différence entre l’extrême droite et l’extrême gauche : l’une et l’autre prenant plaisir à se baigner dans les mêmes thèmes nauséabonds, soit pour les promouvoir, soit pour faire mine de les dénoncer et en accuser le camp opposé. Ainsi le migrant est forcément noir et balayeur, l’Italien est forcément incompétent et fainéant et le Français forcément exempté de toutes ces tares qui n’existent que chez les inférieurs étrangers.

La bêtise ne se lit pas plus au premier qu’au second degré. Elle se lit tout simplement par les thèmes abordés.

Charlie confirme ici, qu’à l’instar des Longevernes et des Velrans, les seuls capables de faire la différence entre extrême droite et extrême gauche sont les protagonistes eux-mêmes. La Une de Charlie n’étant que la représentation imagée du même slogan scandé par les deux parties : nous sommes arrogants, racistes et xénophobes. Et nous en sommes fiers !

Peut-on rire de tout ?

La question n’est pas de savoir si on peut rire de tout, mais bien d’essayer de déterminer ce qui nous permet de rire ou non de tout.

D’un point de vue scientifique, la preuve statistique n’a pas vraiment besoin d’être établie. L’être humain est capable de rire de tout. Il suffit de consulter les chiffres d’audiences des diverses émissions télévisées entre 18 et 21 heures ou d’ouvrir le fil de n’importe quel réseau social pour avoir la confirmation immédiate que la nature humaine lui permet de rire d’absolument tout, et principalement d’absolument n’importe quoi.

Du point de vue de la morale, la réponse est aussi immédiate : on ne peut pas rire de tout. Qu’importe si les limites que nous nous imposons ou que nous aimerions que les autres s’imposent soient justifiées ou non : elles existent. Et nous voudrions bien qu’elles se matérialisent concrètement, ne serait-ce que pour éviter d’avoir à se mordre les lèvres au sang afin de ne pas aller casser la figure à l’outrecuidant qui se moque de nous. La morale est la matière qui fonde ce consensus qui permet aux humains de vivre ensemble sans se déchirer en permanence.

Ainsi on peut rire de tout, c’est dans la nature humaine. Mais on ne peut pas rire de tout non plus, cette limitation est également dans la nature humaine.

Cette apparente contradiction illustre parfaitement ce qu’est une liberté : une capacité qui n’a d’autre maître que soi-même, d’autres limites que la responsabilité et les conséquences de ses actes.

Liberté et droit

Mais il ne faut pas se tromper : dans nos démocraties libérales, ce n’est pas la liberté d’expression qui est mise en œuvre, mais un droit positif : celui de la protection de la parole, et encore, d’une certaine parole.

Cette confusion correspond à deux conceptions opposées, au même clivage qui oppose aux États-Unis les liberals aux libertarians. Les démocrates considèrent que c’est le rôle de l’État de protéger les libertés en définissant des droits positifs, en établissant des lois et en les faisant respecter, que les libertés ne sont concevables qu’en étant strictement encadrées. Les libéraux estiment que la liberté existe quand l’État se retire et laisse aux individus et à la justice le règlement des conflits.

Tout ceci est très clairement explicité par John Locke dans la Lettre sur la tolérance :

On peut employer tant d’avis et de raisons que l’on voudra, pour contribuer au salut de son frère ; mais la violence et la contrainte ne doivent jamais être de la partie, et l’autorité n’a point ici de lieu.

La fin de la phrase est la plus importante : l’autorité n’a point ici de lieu, l’État n’a absolument pas à intervenir dans les divergences d’opinion. Il n’a ni à faire voter des lois, ni à mobiliser des forces de police, ni surtout à lever des impôts pour les mettre en œuvre, ni non plus à s’en mêler pour protéger une partie ou une autre. Il n’a pas à Être Charlie, pas plus qu’à ne pas Être Charlie.

Cela éviterait, entre autres, aux gens de devenir massivement Charlie pour se rendre compte quelques années plus tard qu’ils ont soutenu (et pour certains financé) un journal qui affiche maintenant ouvertement son racisme et sa xénophobie.

Alors, toujours Charlie ?

L’État doit rester en dehors du conflit d’idée et n’intervenir que lorsque les actions des uns ou des autres font du tort à ceux qui sont étrangers au conflit. Et j’ose croire que la majorité n’a rien à voir avec ce concours d’arguments vaseux et d’actions violentes qui oppose les frères jumeaux des différents totalitarismes qui se battent pour que la couleur du drapeau soit rouge, noire, verte ou d’une quelconque autre couleur.

Dans le fond, ce sempiternel conflit entre un camp du bien et l’autre camp du bien est étranger à la plupart d’entre nous : nous payons (et fort cher) un État pour qu’il s’occupe de régler ces problèmes de couleur de drapeau et pour qu’il nous tienne éloignés des fanatiques et des fous furieux.

C’est l’incurie de cet État incapable de mener ses missions, incurie multipliée par sa manie de vouloir s’occuper de tout et l’inconséquence de tribuns prêts à tout pour se faire réélire, qui alimente les extrêmes. En jetant constamment de l’huile sur le feu et en usant et abusant du deux poids deux mesures, en sanctuarisant la démagogie des plus extrêmes et des plus bruyants, tout en stigmatisant de plus en plus les anonymes, l’État joue à un jeu bien dangereux et montre là un bien triste exemple.

Comment expliquer à nos amis Italiens que le Charlie qui crache aujourd’hui sur le drame du pont Morandi et sur la détresse de migrants n’est pas le même Charlie dont le président de la République Française louait hier le grand talent et le courage ?

 

 

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