Maurice : les dangers d’un développement peu inclusif

Le problème de Maurice réside dans les politiques et l’environnement socio-économique qui favorisent la rente et la cartellisation.

Par Samad Ramoly.
Un article de Libre Afrique

Si le développement de Maurice est incontestable, il n’en demeure pas moins que malgré tous ses atouts l’ile n’a pas réussi à répondre aux attentes du plus grand nombre. Une grande partie de la population reste en marge. Il y a dix raisons principales à cela.

Premièrement : des institutions publiques peu fiables. Il faut des chefs inspirants et une équipe engagée et dévouée pour créer des institutions fiables. Ce n’est pas le cas à Maurice.

Deuxièmement : l’affaiblissement de l’état de droit. Tant que les lois et les réglementations de Maurice ne seront pas régulièrement mises à jour et appliquées sans discrimination, la culture de l’impunité, le manque de transparence et de responsabilité prévaudront, et le pays continuera à susciter la méfiance et le cynisme.

Troisièmement : un système très peu incitatif. Les plafonds de verre et la lutte constante pour joindre les deux bouts et s’offrir un habitat décent, sont contraires à la volonté affichée d’avancer vers un modèle développement inclusif à Maurice. Un tel contexte finit par démotiver les citoyens, par attiser des maux sociaux tels que les problèmes de santé, par nuire à la productivité du travail, et provoquer la fuite des cerveaux.

Quatrièmement : un État providence soutenant des entreprises paresseuses. Cela est possible grâce à la dépréciation persistante de la monnaie. À l’époque de l’indépendance, 13 roupies équivalaient à 1 livre sterling. Aujourd’hui, il faut au moins 47 roupies, avec un pic désastreux à 66 roupies en 2007. Le pouvoir d’achat est de plus en plus restreint, les coûts d’emprunt sont élevés, ce qui réduit les revenus disponibles. La corruption endémique et le chômage structurel constituent un parasite systémique massif qui plonge les ménages et les entreprises dans un cercle vicieux. L’État vit au dessus de ses moyens, ce qui propage une idée d’irresponsabilité qui atteint le tissu social et les entreprises.

Cinquièmement : une incitation à l’accaparement des terres. Non seulement les puissants propriétaires terriens ont bénéficié d’une évaluation terriblement gonflée de leurs terres, mais les étrangers ont été autorisés à acheter ces biens. Cette mesure a eu un impact très négatif sur la souveraineté alimentaire de l’ile. Pour désamorcer le fort ressentiment populaire, il est urgent de procéder à une réforme agraire complète et avisée.

Sixièmement : un recul de la décentralisation. À l’exception des premières années qui ont suivi l’indépendance, l’élaboration des politiques a été confiée à des technocrates et à des charlatans à l’esprit borné. Il faudrait à l’inverse promouvoir une culture fondée sur l’expérimentation, l’apprentissage rapide et avec des améliorations progressives, ainsi que des mécanismes incitatifs afin de pousser les gens à supprimer les incohérences et à relocaliser une partie des décisions pour gagner en efficacité grâce à des choix contextualisés.

Septièmement : des infrastructures de mauvaise qualité. Il y a eu un rattrapage tangible dans la connectivité interne et externe, mais dans l’ensemble la tentative a simplement réussi à combler une partie du retard, sans vraiment rattraper les besoins actuels. L’ile, surnommée le « tigre tropical », peut être débordée par le premier cyclone ou par de simples précipitations. La mauvaise exécution des travaux, l’absence de maintenance et les coûts élevés liés à des appels d’offres opaques, ont amplifié les dysfonctionnements et les perturbations systémiques.

Huitièmement : un recul de la créativité et de l’esprit d’entreprise. Dans le cursus scolaire, la sur-spécialisation, l’apprentissage par cœur et l’obsession des examens qui fabriquent des troupeaux de moutons, ne peuvent que conforter ceux qui au sommet cultivent le statu quo. Ils forment à peine le capital humain nécessaire pour faire face à la compétition mondiale et les ressources humaines formées ne sont pas préparées à l’entreprenariat.

Neuvièmement : le développement de la haine de soi. La réticence à utiliser la langue locale (un créole mauricien) est une illustration du rejet de leur culture par les Mauriciens eux-mêmes. On se demande comment l’ile est devenue tellement vulnérable au soft power étranger, incarné par les récits « exotiques », peu sophistiqués et envahissants depuis l’avènement de la république. Les populations ont grandi baignées dans une sorte de mimétisme au lieu de cultiver leurs racines. Dans ce bain cosmopolite elles ont perdu leurs repères et ne savent plus qui elles sont.

Dixièmement : une cohésion sociale malade. On note dans le pays un très faible sens de la coopération entre les parties prenantes qui puisse transcender la croyance et la couleur de la peau. Lorsque certains observateurs affirment que l’Ile Maurice  moderne a su éviter la bête du communautarisme, les plus avertis feront la grimace. En effet, le repli identitaire est dangereusement vivant et les différences sont toujours sordidement instrumentalisées par les politiques.

Ainsi, le problème de Maurice réside dans les politiques et l’environnement socio-économique qui favorisent la rente et la cartellisation. Pour répondre à ces maux, il faudrait urgemment un nouveau leadership au sommet, une vision, une réelle politique de décentralisation, des innovations, une protection de l’environnement et de l’équité.

Le vrai changement se produira avec l’émergence d’une classe de citoyens conscients qui ne tombera pas dans les méfaits de la précipitation et dans le sophisme. Il faut sortir du modèle où la sphère politique empiète sur les sphères commerciale et médiatique. Les bonnes politiques peuvent être promues à la même vitesse que les mauvaises, surtout à l’échelle d’une petite nation. Même si un revirement semble peu probable, il n’est pas impossible ! L’ile doit irrémédiablement avancer vers un développement inclusif.

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