Wikipédia, cette huitième merveille du monde qui n’était pas censée exister

À ce jour, il y a sur Wikipédia 27 milliards de mots dans 40 millions d’articles en 293 langues. En plus, tout est gratuit. Retour sur cette révolution de l’information inédite dans l’histoire de l’Humanité.

Par Jeffrey Tucker.
Un article de la Foundation for economic education

Au VIème siècle, Saint Isidore de Séville entreprit de rédiger un livre qui condenserait toute la connaissance humaine. On peut vraiment parler d’ambition ! Le résultat fut époustouflant : vingt volumes et 448 chapitres réunis sous le titre d’Etymologiae.

Et quelle longévité ! Ce livre fut un best-seller pendant mille ans. Pour contextualiser, cela reviendrait aujourd’hui, pour connaître les faits, à se tourner vers un livre écrit en 1017. Disons simplement qu’il nous manquerait quelques bribes d’information.

Après l’invention de l’imprimerie, écrire des encyclopédies était devenu une tâche aisée mais la méthode n’avait pas changé : un expert réputé transmettait ses connaissances au reste du monde.

Wikipédia fut fondée le 15 janvier 2001, une date magnifiquement symbolique, un nouveau millénaire ! – marquer la naissance d’une nouvelle façon de découvrir, d’accumuler et d’itérer les flux d’informations à l’ère numérique.

L’expertise d’une seule personne était suffisante tant que c’était tout ce que nous permettaient nos outils. Mais aujourd’hui nous pouvons utiliser le crowdsourcing et la collaboration. Cela crée une nouvelle forme d’expertise, un nouveau type de socle pour la connaissance mondiale, un socle qui extrait les informations dispersées parmi des sources diverses et les assemble dans un unique portail partagé pouvant être rendu universellement accessible. Et plus important encore : les erreurs peuvent être rectifiées. Indéfiniment. C’est là l’essence même d’un système complexe adaptatif. Il n’y a pas de finalité mais un progrès perpétuel.

À ce jour, il y a sur Wikipédia 27 milliards de mots dans 40 millions d’articles en 293 langues. Ai-je mentionné que tout cela était gratuit ? Alors oui, cela a mis au chômage les autrefois inévitables vendeurs d’encyclopédies qui faisaient du porte à porte.

La démonstration du concept

Partout dans le monde, nous aimons et adorons Wikipédia. Et nous savons aussi qu’elle n’est pas la source ou l’autorité ultimes. C’est un point de départ pour nos recherches. Quand on y découvre des erreurs connues, on les rectifie. Vous avez un problème avec un article ? Prenez l’initiative et corrigez-le. Ce n’est pas parfait mais chaque imperfection découverte devient une opportunité d’évolution. C’est de cette façon, un jour à la fois, une modification à la fois, que Wikipédia est devenue une ‘merveille du monde’.

Cela n’a pas toujours été le cas. Pendant les dix premières années de son existence, cette plate-forme a été ridiculisée, rabaissée, dénoncée, moquée et rejetée. Puis un jour, nous nous sommes réveillés et nous nous sommes rendus compte que : « Attendez mais c’est devenu génial en fait ! » (Wikipédia a un bon article sur ses critiques à travers les ans).

L’idée qui a rendu possible Wikipédia n’est pas un accident. Jimmy Wales, son fondateur, a étudié le travail de F.A. Hayek, en particulier L’utilisation de la connaissance dans la société. Hayek y a expliqué l’impossibilité de centraliser une connaissance à la fois fiable, vraie et opérationnelle. Il a montré que c’est la raison pour laquelle les marchés fonctionnent.

Ceux-ci dépendent d’une connaissance localisée, spécialisée et soigneusement calibrée ; c’est ce que nous avons de mieux des extrémités du système. En agissant et en choisissant, les individus puisent dans une connaissance décentralisée et diffuse. La connaissance rendant possible ce que nous appelons la société n’est pas accordée à un seul esprit, qu’il s’agisse d’un intellectuel ou d’un agent de la planification. Elle est indiscernable et est même inaccessible à tous sauf à l’acteur.

Wikipédia a pris cette source de pouvoir qui se trouve au sein des marchés et a construit une plate-forme ayant donné naissance à un marché de la connaissance. Comme Wales l’explique, l’ancienne manière de rassembler des informations fiables était de les rassembler de l’extérieur vers l’intérieur ; et ensuite les experts triaient ce qui avait de la valeur et devenaient la source de distribution de cette connaissance. La nouvelle façon donne au contraire l’opportunité à n’importe qui connaissant un sujet de contribuer à la construction de ce marché de la connaissance.

Quelles sont les règles ?

Le premier réflexe de n’importe quel critique a été de dire que cela ne pourra jamais fonctionner, compte tenu de l’absence de règles. Mais souvenez-vous de la première règle des systèmes adaptatifs : les problèmes créent des solutions. Pour Wikipédia cela a résulté en un ensemble de normes en constante évolution. On pourrait voir cela comme un marché pour les règles. Contrairement aux règles étatiques, elles sont ouvertes au changement, prennent leur source dans l’humilité et sont appliquées grâce au consentement volontaire. C’est quelque chose que nous choisissons.

Le contraste avec les encyclopédies de l’ancien monde est édifiant. L’éditeur assignait à un expert reconnu l’écriture d’un article reflétant le consensus parmi les experts. Les résultats étaient gravés dans le marbre jusqu’à la prochaine édition. Il y avait une véritable stagnation puisque rien ne pouvait être remis en cause ou changé. Les dernières découvertes académiques en date n’y changeaient rien. Ces encyclopédies étaient merveilleuses pour ce qu’elles étaient, mais aujourd’hui nous avons quelque chose de bien mieux.

Saint Isidore est désormais le saint patron d’Internet. Nous ne pouvons malheureusement pas converser avec lui mais Jimmy Wales en est un excellent substitut.

Traduction Contrepoints

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