Le fabuleux destin d’un mégot parisien

Mégots dans le caniveau by Rédaction Contrepoints

Retracez le parcours d’un mégot de cigarette depuis Paris jusqu’à l’océan.

Par Phoebe Ann Moses.

Sidérant ministère de l’Écologie ! Nicolas Hulot souhaite l’interdiction des pailles en plastique qui finissent dans le nez des tortues. Quant à Brune Poirson, sa Secrétaire d’État, se penche, elle, sur le sort des mégots de cigarettes. Jetés négligemment par des fumeurs inconscients, ils finiraient par tuer les poissons.

Le Monde raconte comment le mégot du fumeur parisien inconscient et pollueur finit par se retrouver au fond de l’océan (Atlantique, tout de même, pour faire une hypothèse favorable, soyons fair-play).

Si vous avez l’impression d’être dans le sketch de la chauve-souris de Jean-Marie Bigard, c’est normal… Attention, voici ce qui s’appelle un « enjeu écologique »…

L’aventure du mégot

Tout d’abord, il faut qu’un fumeur jette son mégot sur le trottoir. Malgré la verbalisation tous azimuts qui sévit sur les trottoirs de France et de Navarre, il reste en effet de téméraires mégots qui font de l’œil aux agents verbalisateurs.

Mais on va supposer que l’agent n’a pas surpris le fumeur en plein jet de mégot, et que le mégot va séjourner un peu sur le trottoir. Il attend alors sagement le passage de l’aspirateur de l’agent de nettoyage urbain.

Las, il peut arriver que l’aspirateur néglige des recoins, et alors là, c’est la liberté qui se profile pour le mégot ! Il se met à attendre désespérément la pluie qui le poussera dans le caniveau, espérant de toutes ses fibres nicotinées que la pluie libératrice arrivera avant le passage le lendemain de l’agent de nettoyage urbain.

Ses vœux sont exaucés : comme les aspirateurs urbains se mettent parfois en grève, la pluie arrive avant eux et le ruissellement des eaux entraîne le mégot vers le caniveau. Il doit franchir des grilles : on ne gagne pas si facilement sa liberté de flotter dans l’océan :

« Ces grilles réduisent fortement la concentration de déchets dans les eaux pluviales ou les rejets urbains de temps de pluie, mais laissent passer quantité de mégots », souligne Johnny Gasperi, maître de conférences au Laboratoire eau, environnement et systèmes urbains (LEESU, université Paris-Est-Créteil et École des Ponts ParisTech).

En tous cas, si les conditions s’y prêtent, le mégot va alors entamer une traversée des eaux jusqu’à la station d’épuration. La Station d’épuration est un peu au caniveau ce qu’est l’Étoile Noire au TIE Interceptor : impossible d’y échapper.

Et pourtant, si. Comme l’explique le maître de conférences au Laboratoire eau, environnement et systèmes urbains :

« Les stations font d’abord un dégrillage de l’eau pour évacuer tous les macrodéchets. » Et les mégots, ainsi que tous les autres détritus pêchés (résidus de plastique, cotons-tiges, etc.), finissent alors brûlés ou dans un centre d’enfouissement des déchets.

Les choses se compliquent en cas de grosse averse. « Lorsqu’une grande masse d’eau arrive, le surplus est stocké dans des cuves. Mais une fois ces ouvrages saturés, le trop-plein est directement déversé dans les cours d’eau. » À Paris, ces eaux non-traitées se retrouvent dans la Seine. Et les mégots avec.

Il faut donc que, parvenu à ce point de son aventure, le mégot cumule deux facteurs : échapper au dégrillage et subir une très forte averse.

Bon. Admettons.

Les eaux de pluie – chargées des détritus amassés – sont déversées dans les cours d’eau généralement sans être traitées.

Attention, c’est ici que le drame se joue :

Et une fois que les mégots plongent dans un cours d’eau, aucun filtre n’entrave leur course jusqu’à l’océan.

Ce mégot pollueur des océans

Il s’ensuit alors une terrible pollution : le mégot crée une sorte d’infusion de nicotine dans l’océan, de sorte que les poissons deviennent des fumeurs passifs comme l’indique l’intertitre du Monde :

Poissons et micro-organismes aquatiques, fumeurs passifs

Une étude européenne a prouvé que la teneur en nicotine de l’eau de l’océan est toxique pour les organismes aquatiques.

Vous vous demandez probablement comment on sait que la teneur toxique dans l’océan est bien la même que celle proposée dans l’étude. Les chercheurs ont étudié la question.

Un seul mégot de cigarette peut suffire à décimer la moitié d’une population de poissons nageant dans un litre d’eau.

Évidemment, les résultats de l’étude semblent moins probants que prévu puisqu’on lit, après seulement sept lignes, que :

les analyses menées, dont la liste a été établie sur la base de la bibliographie scientifique réalisée, n’ont pas permis de boucler le bilan de masse de façon aussi satisfaisante qu’espérée, mettant ainsi en avant la complexité de la matrice étudiée.

Mais ce n’est pas grave : puisqu’on a décidé que la réalité devrait coller à la théorie (fumeuse) pré-établie, les chiffres, on s’en fiche ! La science est maintenant affaire d’espoir, comme cela est indiqué…

Tiens et puis tant qu’à faire, l’étude a aussi pensé à tester la toxicité des mégots sur les vers de terre. Et comme les bougres ne voulaient pas mourir à J+7 dans une terre avec 0,6% de mégots, ni même dans une terre avec 1,6% de mégots, on les a ensevelis dans une terre à… 25% de mégots, ce qui a, ô surprise, bien tué 100% des vers de terre. Vous serez sans doute aussi surpris d’apprendre que les laitues poussent moins vite dans un substrat de mégots.

C’est sûr, avec ce genre d’étude, le grand public sera convaincu de la nécessité d’éradiquer les fumeurs et leur mégots, pour le plus grand bonheur des tortues et de chercheurs bien subventionnés.

NB : cet article n’a pas pour vocation à encourager le jet sauvage, trop machinal et puni par la loi, du mégot de cigarette sur le sol. Merci de l’avoir compris.