Ce n’est pas l’État qui a créé la monnaie

Money makes the world go 'round by Linus Bohman(CC BY 2.0)

Une nouvelle fois, l’école autrichienne d’économie prouve sa modernité et son actualité. Aujourd’hui, le Bitcoin rappelle que la monnaie n’a pas été inventée par un État.

Par Stéphane M.

La monnaie est présentée comme une fonction régalienne de l’État. Cependant, Carl Menger a démontré qu’aucun État n’a créé la monnaie. Démonstration d’actualité alors que se développent des monnaies comme le Bitcoin, sans intervention d’un État.

Aux premiers temps des échanges, ceux-ci pouvaient être compliqués. En effet, ils étaient basés sur le troc. Par exemple, vous pouviez vouloir échanger une épée contre une charrue, car une charrue vous serait de plus d’utilité qu’une épée. Ce qui signifie que pour vous, l’épée que vous voulez échanger a moins de valeur que la charrue que vous souhaitez avoir. Il faut trouver quelqu’un dans la situation inverse. Quelqu’un qui a une charrue à échanger contre une épée, car la charrue dont il souhaite se séparer a moins d’utilité que l’épée qu’il souhaite acquérir. Ce qui signifie que pour lui la charrue dont il veut se séparer a moins de valeur que l’épée qu’il souhaite posséder.

Les échanges devaient donc être rares. Et d’autant plus compliqués que le produit était spécifique. Une armure par exemple, ou tout autre objet spécifique, devait trouver son acheteur. Mais il fallait aussi que l’acheteur ait en échange un produit, ou des produits, qui intéressent le vendeur. L’échange est très difficile.

Pour pouvoir échanger un objet, les gens se sont adaptés. Ils se sont dits qu’il valait mieux échanger une épée contre un produit dont ils n’avaient pas besoin, mais qui pourrait être échangé plus tard contre le produit qu’ils désiraient. Il fallait un produit donc échangeable contre n’importe quoi, que quiconque accepterait. Un produit qui pouvait se conserver sans trop de peine aussi, le temps de trouver un autre produit en échange. Pour cette fonction, un produit a été naturellement adopté : le bétail.

Comme l’écrit Carl Menger :

Une vache est une marchandise d’une durabilité considérable. Son coût d’entretien est insignifiant quand des pâtures sont disponibles en abondance et où l’animal peut être gardé à ciel ouvert. Et, dans une culture où chacun tend à posséder un troupeau aussi grand que possible, le bétail n’est habituellement pas mis sur le marché en quantité excessive quel que soit le moment.

C’est ainsi que le bétail a longtemps servi de monnaie. Dans la Grèce antique par exemple, au moins jusqu’à l’époque d’Homère. Même les amendes étaient imposées en bétail. De même chez les Romains, le bétail était la monnaie, pour les amendes aussi, au moins jusqu’en 454 avant Jésus Christ. Et aussi chez les Arabes, et aussi en Asie Mineure, chez les Hébreux, et en Mésopotamie. Dans d’autres contrées, d’autres marchandises ont pu faire office de monnaie, comme les dattes par exemple, dans l’oasis de Siwa (Égypte).

Mais le développement de la civilisation, la division du travail, et la formation de villes habitées par une population qui se consacre à l’artisanat, tout cela a rendu le bétail moins intéressant. Moins vendeur. Pour un artisan en ville, le bétail, c’est contraignant. Il impose un sacrifice économique : une terre, par exemple. Par conséquent, une autre forme de monnaie devient nécessaire.

Le cuivre entrait dans la fabrication de la charrue du paysan, des armes du guerrier, et des outils de l’artisan. L’or et l’argent devenaient recherchés pour l’ornement. Ces matières devinrent alors monnaies. Car elles étaient plus pratiques que le bétail dans la nouvelle configuration de la civilisation.

Carl Menger souligne que ces marchandises, ces matières, sont devenues des monnaies sans aucune législation, aucune volonté étatique, aucun contrat, aucune réflexion sur l’intérêt général de ce choix. C’est simplement l’intérêt bien compris de chacun qui a conduit à choisir un bien intermédiaire pour les échange.

Et cela s’est produit pour des civilisations n’ayant pas de contacts entre elles, comme la civilisation européenne et la civilisation de ce qui correspond au Mexique aujourd’hui. À chaque fois, c’est la situation du moment et du lieu qui a influencé sur le choix de la marchandise intermédiaire de l’échange : une marchandise susceptible d’être acceptée par tous. C’est juste un besoin qui a conduit à cette solution. Ainsi est née la notion de monnaie.

L’utilisation de métaux comme monnaie a entraîné d’autres contingences. Un métal peut être altéré, falsifié. Il faut donc s’assurer de son authenticité. Et de son poids. Pour s’assurer de l’authenticité d’un métal, il faut faire des tests. Ces tests font perdre du temps, ont un coût, et font perdre un peu de métal. On doit tester chimiquement le métal par exemple. Et il faut peser le métal.

Une entité digne de confiance peut faciliter l’échange via l’intermédiaire du métal, cuivre, argent ou or. Cette entité peut garantir la pureté du métal, en y gravant une marque reconnaissable. Dans ce cas, il faut encore le peser. Elle peut enfin garantir le poids, en créant des bouts de métal de différents poids, et en y inscrivant une indication correspondant à ce poids. C’est ainsi que sont nées les pièces de monnaies. Elles sont frappées pour garantir la pureté et le poids (encore qu’elles pouvaient être rognées, jusqu’à l’invention des tranches dentées).

L’État peut être cet entité de confiance. Menger écrit :

La meilleure garantie du poids total et de l’assurance de pureté des pièces peut (…) être donnée par le gouvernement lui-même, puisqu’il est connu et reconnu par chacun et a le pouvoir d’empêcher et de punir les crimes contre la frappe de monnaie.

L’État peut donc garantir l’authenticité de la monnaie, du fait de son pouvoir. On notera que cela se rapproche de la conception de l’État par Ludwig von Mises comme organe de coercition. Et on remarquera la méfiance de Menger envers l’État. L’État peut être l’organisme de confiance. Il ajoute par la suite que l’État a accepté ce rôle, mais a mal utilisé son pouvoir, pour faire oublier d’où vient la monnaie.

On a ainsi presque oublié que la monnaie est à la base une chose qui s’est imposée d’elle même pour l’échange. On pense qu’elle est une construction imaginaire, imaginé par l’État et instituée pour son caractère pratique. Et même qu’elle repose sur des « caprices législatifs » ! (legislative whims) Menger est très sévère envers l’État, et ne paraît clairement pas lui faire confiance.

Tout ce qui précède provient du chapitre « La théorie de la monnaie », du livre Principes d’économie de Carl Menger. Ce sont des éléments de la pensée de Carl Menger, fondateur de l’école autrichienne d’économie, qui sont résumés. Étant souligné que tout ce que contient ce chapitre n’est pas abordé ici. La pensée de Carl Menger est très riche.

On remarquera à quel point sa pensée est d’actualité. En effet, aujourd’hui ce développent ce qu’on appelle les cryptomonnaies, dont le célèbre Bitcoin. On s’interroge sur la qualité de monnaie du Bitcoin. Si on extrapole l’argumentation de Menger, si le Bitcoin est choisi comme monnaie, il est une monnaie. C’est un objet virtuel, conçu pour être rare, la rareté garantissant la valeur, et utilisé comme monnaie. Cela dit, dire que le Bitcoin est une monnaie ne présage pas de son cours, ni du fait qu’il s’imposera comme monnaie définitivement ou non. Ce n’est pas une spéculation sur l’avenir du Bitcoin. C’est la constatation qu’il a été choisi comme monnaie par certains.

Et le Bitcoin est une monnaie non étatique. C’est ce qui gêne aujourd’hui, tant nous rattachons la monnaie à l’État. Menger nous rappelle que l’État n’a pas inventé la monnaie. Il se produit aujourd’hui le même phénomène qu’hier. Des gens choisissent une monnaie, parce qu’elle leur convient. Et donc parce que les monnaies existantes ne leur conviennent pas.

Une nouvelle fois, l’école autrichienne d’économie prouve sa modernité et son actualité. La théorie autrichienne des cycles est revenue dans l’actualité avec la crise des subprime. Aujourd’hui, le Bitcoin rappelle que la monnaie n’a pas été inventée par un État, comme l’a démontré Car Menger.

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