L’interdiction des néonicotinoïdes par l’UE ne protégera pas les abeilles

Honey Bee by Mark Strobl (CC BY 2.0)

Les études de terrain à grande échelle démontrent massivement que les néonicotinoïdes n’ont aucun effet négatif sur la santé des ruches.

Par Henry Miller1.

Cinq ans après l’interdiction temporaire des pesticides néonicotinoïdes par l’Union Européenne, un « comité d’experts » des États membres a finalement voté en faveur d’une interdiction permanente. Ce n’était pas une surprise. Le vote a suivi de peu la publication par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) de son avis consultatif selon lequel les néonics « posent un risque pour les abeilles sauvages et pour les abeilles domestiques », un résultat qui a fait la Une des journaux en Europe et aux États-Unis.

Cependant, tout journaliste qui aurait lu le rapport aurait découvert que l’EFSA n’avait rien trouvé de tel. Ce qu’elle a trouvé, c’est qu’il est très difficile dans le monde réel de la science de prouver un négatif, ce qui explique pourquoi la phrase la plus répétée dans les pages intérieures a été qu’un « risque faible n’a pas pu être démontré ».

La distance entre dire que quelque chose « représente un risque » et l’affirmation singulière selon laquelle « un risque faible n’a pas pu être démontré » est, bien sûr, très grande. En droit pénal, c’est la différence entre la façon dont nous faisons les choses dans les démocraties, où le gouvernement est tenu de prouver votre culpabilité, et la justice de style soviétique, où vous devez prouver votre innocence.

Et, à l’instar des procureurs soviétiques qui voulaient mettre au pas un dissident gênant, rien ne pouvait mettre fin aux poursuites obstinées des régulateurs de l’UE en vue d’une interdiction. Pas une simple distinction sémantique comme celle ci-dessus. Pas la masse des preuves scientifiques qui ont convaincu les organismes de réglementation des États-Unis, du Canada et de l’Australie que les abeilles peuvent se nourrir en toute sécurité sur des cultures traitées avec des néonicotinoïdes.

Ce n’est pas non plus le fait que la crise originelle de « l’abeillecalypse » – la raison pour laquelle les néonics ont été interdits à l’origine – s’est révélée être une fiction complète (en effet, les populations d’abeilles augmentent en Europe et dans tous les autres continents habitables du monde, et ce, depuis la mise sur le marché des néonics au milieu des années 1990 – des faits facilement vérifiables grâce à une recherche Google sur le site des statistiques de la FAO).

Ce n’est pas le fait que le rapport de la Commission ait identifié l’acarien Varroa et les nombreuses maladies qu’il véhicule dans la ruche comme la principale cause des problèmes de santé des abeilles. Ce n’est pas le fait que le même rapport n’ait trouvé que 3 apiculteurs sur 100 et qu’un seul des laboratoires interrogés dans le cadre d’une enquête qui ont indiqué que les pesticides étaient un problème majeur.

Cependant, l’approche de l’EFSA qui consiste à faire fi des preuves a été la plus évidente dans son insistance à émettre des « orientations » réglementaires qui garantiraient qu’elle ne sera jamais capable de « démontrer » un faible risque pour les abeilles, même si le poids des preuves scientifiques démontre précisément ce faible risque.

Habituellement, quand les gens trichent, ils essaient de le cacher. Comme je l’ai expliqué dans des articles précédents, la « feuille de triche » de l’EFSA – le document qui explique comment ils ont truqué le processus – est disponible pour tous sur le site web de l’UE, ici. Connu sous le nom de Bee Guidance Document (document d’orientation sur les abeilles), ou BGD en abrégé, il a créé le cadre réglementaire utilisé par l’EFSA pour réaliser ses évaluations. Le journaliste d’investigation David Zaruk a montré que le groupe de travail qui a rédigé le BGD a été piraté par des activistes anti-pesticides en 2011, et qu’une fois le document accepté par l’EFSA, « la conclusion de précaution a été intégrée au processus ».

Même des pays membres de l’UE qui militent activement pour une interdiction n’ont pas eu le courage de voter pour cela. Comme ils le savent tous, si les critères du BGD étaient appliqués à d’autres évaluations des risques, aucun insecticide actuellement utilisé en Europe – y compris les pesticides « biologiques » tels que l’huile de neem – ne pourrait jamais être approuvé (les agriculteurs biologiques utilisent de nombreux pesticides que la société Xerces considère comme « hautement toxiques » pour les abeilles, notamment les pyréthrines, la roténone, la cévadille, le spinosad, le sulfate de cuivre, ainsi que le « savon insecticide » et « l’huile horticole »). En droit, le BGD n’est toujours pas approuvé, mais cela ne semble pas avoir eu d’importance pour les régulateurs.

La principale difficulté pour l’EFSA a été qu’elle avait besoin d’une sorte de justification scientifique pour interdire les néonicotinoïdes, et les meilleures preuves scientifiques que nous avons, provenant d’études de terrain à grande échelle, démontrent massivement que les néonicotinoïdes n’ont aucun effet négatif sur la santé des ruches. Connues comme « l’étalon-or » de la recherche sur les abeilles, ces études de terrain sont difficiles et coûteuses à réaliser, mais elles sont aussi la seule mesure valable de la façon dont les abeilles sont affectées par les néonics dans le monde réel.

D’un autre côté, les militants écologistes et la plupart des scientifiques universitaires préfèrent les études en laboratoire et en « semi-terrain » dans lesquelles les abeilles individuelles sont gavées de grandes quantités de néonics et, sans surprise, deviennent désorientées ou souffrent d’autres effets indésirables. Ces études sont bien sûr des candidates sûres pour les manchettes, et elles sont relativement peu chères à produire ; c’est pourquoi les scientifiques activistes les ont produites dans le cadre d’une chaîne de montage virtuelle au cours des dernières années (par exemple, ici et ici).

L’EFSA devait fournir le vernis d’une justification scientifique de l’interdiction – à savoir trouver une excuse pour ignorer les études sur le terrain et fonder sa conclusion sur des expériences de laboratoire non pertinentes. Ce vernis, c’est précisément ce que le BGD apporte. Comment ? Simplement en créant des exigences pour les études de terrain qui sont littéralement impossibles à respecter, permettant à l’EFSA de rejeter en bloc ou d’écarter en grande partie les résultats de chaque étude de terrain qui serait réalisée.

Voici deux exemples. Le BGD exige que des études sur le terrain démontrent que le taux de mortalité des abeilles testées dans les champs traités avec des néonics ne dépasse pas sept pour cent. Étant donné que les populations d’abeilles dans une ruche donnée fluctuent normalement jusqu’à 21 %, il est statistiquement impossible de démontrer une si petite variation.

L’exigence du BGD pour la taille des études de terrain est tout aussi impossible. Pour répondre à tous les critères de la BDG, une seule étude nécessiterait une zone d’essai de 448 kilomètres carrés. C’est plus de sept fois la taille de l’île de Manhattan, qui a une surface d’un peu moins de 60 kilomètres carrés, et plus de quatre fois la taille de Paris. Étant donné que les champs d’essai et de contrôle devraient être éloignés de toutes autres cultures, fleurs, haies ou arbres à fleurs qui attirent les abeilles, une telle étude ne pourrait probablement pas être réalisée dans le paysage européen.

En fin de compte, c’était la raison principale pour laquelle les études de l’EFSA ne concluaient pas vraiment que les néonics posaient un risque pour les abeilles, comme elle a dit dans son communiqué de presse. Si les journalistes scientifiques avaient pris la peine de lire le rapport, ce que manifestement personne n’a fait, ils auraient constaté que les scientifiques de l’EFSA avaient répété sans cesse qu’un « faible risque » pour les abeilles « ne pouvait pas être démontré ». Bien sûr, qu’un « faible risque » ne pouvait pas être confirmé… toutes les études sur le terrain qui ont démontré qu’il y avait effectivement un risque nul ont été arbitrairement écartées ou disqualifiées grâce au BGD.

Ne vous attendez pas à entendre parler de tout cela dans la presse grand public. Même les journalistes des grandes revues ne semblent pas prendre la peine de lire les articles scientifiques dont ils font état ; ils se fondent essentiellement sur les communiqués de presse et en régurgitent les conclusions idéologiques.

Aucun d’eux n’a souligné combien il était étrange que l’UE ait fait fuiter son intention d’étendre l’interdiction des néonicotinoïdes à toutes les cultures une année entière avant que l’EFSA ne fournisse son évaluation sur la justification scientifique d’une telle interdiction ; aucun d’eux n’a relevé l’anomalie scientifique de l’interdiction des néonicotinoïdes sur les cultures comme les betteraves à sucre qui ne fleurissent pas et ne produisent pas de pollen, ce qui signifie que les abeilles n’entreront jamais en contact avec elles.

Cependant – d’autres l’ont signalé comme moi –, le document d’orientation sur les abeilles n’est qu’une des nombreuses fraudes qui jalonnent la route de cette interdiction inutile et destructrice.

En plus de l’« abeille-calypse » fictive que l’UE avait promue sans relâche à l’époque, et le rapport de la Commission de 2010 démontrant que les néonicotinoïdes ne suscitaient pratiquement aucune préoccupation, ni pour les apiculteurs, ni pour les scientifiques spécialistes des abeilles, la Commission et l’EFSA ont un bilan constant de partialité et de manipulation dans cette affaire. Certains des faits les plus flagrants comprennent :

  • Le communiqué de presse faux et incendiaire sur l’examen par l’EFSA des néonics que la directrice générale française de l’agence, Catherine Geslain-Lanéelle, avait publié au moment de l’interdiction, après quoi elle a été presque immédiatement récompensée par un poste en or au gouvernement français.
  • Le scandale du « Bee-Gate » – il a été montré que l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), subventionnée par l’UE, a conspiré pour fabriquer des études qui soutiendraient sa « campagne » pour interdire les néonics.
  • La tentative de la Commission Européenne de supprimer un rapport de son propre Centre Commun de Recherche, qui a démontré que l’interdiction avait été un échec et était en réalité mauvaise pour les abeilles.

Cette chicanerie de la politique scientifique et réglementaire de l’UE aura un large effet d’entraînement. Elle alimentera les activistes de la communauté environnementale en Europe et dans le monde entier, qui se sentent maintenant sur une pente ascendante, confortés dans leurs convictions sur ce qu’ils ont toujours soupçonné : que les évaluations scientifiques qui entrent dans le processus gouvernemental de réglementation sont facilement manipulées par ceux qui ont le plus de poids politique.

Le pire aspect de cet abandon des principes au profit de l’opportunisme politique est qu’il mine la légitimité de l’entreprise scientifique elle-même, du moins telle qu’elle est pratiquée dans l’Europe moderne. Cela vaut pour la communauté scientifique au sens large, ainsi que pour les scientifiques de la réglementation de l’EFSA spécifiquement impliqués dans ce processus. La farce des néonics a été jouée en public pendant cinq années entières. Les faits sont à la disposition de tout scientifique, éditeur ou journaliste d’une revue scientifique, et de tout décideur politique qui se soucie d’être bien informé. Pourtant, presque tous ont participé à la mascarade.

Nous savons d’après la propre étude de la Commission Européenne, mentionnée plus haut, que les abeilles sont l’une des principales victimes de cette interdiction. Elles survivront, c’est sûr. C’est le processus d’élaboration des politiques de l’UE qui est en difficulté et l’intégrité des scientifiques européens de la réglementation qui est menacée d’effondrement ou d’extinction.

Sur le web – Traduction par Seppi de « Viewpoint: EU’s neonicotinoid ban is a ‘scientific fraud’ and won’t protect bees »

  1. Henry I. Miller, un médecin et biologiste moléculaire, est Robert Wesson Fellow en philosophie scientifique et politique publique à la Hoover Institution de l’Université Stanford et un ancien administrateur de l’American Council on Science and Health. Il était le directeur fondateur du Bureau de la Biotechnologie à la FDA.