Un député s’étonne de rendre des comptes en démocratie

Les députés sont-ils mal payés et trop encadrés au nom de la transparence de la vie politique ?

Par Frédéric Mas.

Une vidéo tourne, amuse et scandalise sur les réseaux sociaux. On y voit le député de la troisième circonscription du Haut-Rhin, Jean-Luc Reitzer, se plaindre de sa condition d’élu, mal payée et surtout beaucoup trop encadrée par des règles jugées tatillonnes depuis l’affaire Cahuzac. L’agacement de M. Reitzer se conclut par cette phrase qui peut faire sourire un peu jaune quand on s’intéresse à la politique émaillée de scandales de notre pays : « Franchement, il y en a marre. Nous ne sommes pas des truands ».

La question de la rémunération des députés revient régulièrement, et les partisans de sa revalorisation invoquent régulièrement le même argument : un salaire élevé éloigne des tentations de corruption. Avec une rémunération d’environ 5 300 euros par mois, sans compter certains avantages en nature (transports) ou en matière d’indemnités (IRFM), l’ensemble de nos députés a coûté par exemple en 2016 environ 306 millions d’euros.

Une rémunération dans la moyenne européenne

Si on compare la rémunération des parlementaires français avec celle de leurs homologues européens, on remarque qu’elle est pourtant plutôt dans la fourchette haute. Ainsi, en 2016, The Journal.ie, un site d’information irlandais, avait comparé le salaire de tous les parlementaires européens rapporté à celui de leur revenu national moyen respectif. La France arrivait 9e sur 28, avec 85 713 euros pour un revenu national de 36572 euros.

Il semble donc un peu exagéré de prétendre que nos élus nationaux sont mal payés. La complainte de M. Reitzer peut être d’autant plus mal perçue que pour beaucoup, un salaire de plus de 5300 euros le classe en France dans la catégorie enviée – mais aussi honnie – des riches. S’estimer mal payé avec un tel salaire dans la France d’aujourd’hui interroge sur le rapport que nos élus entretiennent avec la vie quotidienne de ceux qu’ils sont censés administrer.

La plupart des Français ne peuvent pas espérer avoir un salaire aussi élevé, ou pas avant une longue carrière, et ses augmentations, loin de se faire automatiquement, récompensent en règle générale l’initiative et l’innovation, pas vraiment l’attentisme. Certains mauvais esprits ajouteront qu’avec le rôle de plus en plus important donné à la fois à l’exécutif et à l’Union européenne dans l’élaboration de la loi commune, celui des parlementaires est devenu particulièrement modeste, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore.

Si avec un tel salaire, la tentation de la corruption reste élevée, ce n’est peut-être pas d’argent que manquent certains de nos élus – nous ne mettons pas ici en cause M. Reitzer – mais de ce qui fait selon Montesquieu le principe de la République, à savoir la Vertu. Le gouvernement représentatif moderne, qui en est une version aux standards plus efficaces mais aussi un peu plus terre-à-terre1, prétend en faire l’économie, mais force est de constater qu’un peu de probité pourrait nous faire faire des économies d’échelle. Reste à savoir comment s’y prendre pour l’attirer dans un domaine notoirement peu propice à son développement.

Rendre des comptes

Seulement, le député Reitzer ne se plaint pas uniquement de son salaire. Ce qui suscite sa colère, ce sont toutes ces règles mises en place pour contrôler l’usage de l’argent public par les députés après l’affaire Cahuzac, et au nom de la transparence. C’est effectivement assez nouveau dans la culture politique française de rendre des comptes pour éviter le gaspillage. Notons que ce sont des précautions assez courantes dans la vie de n’importe quel salarié, qu’il travaille dans le public ou dans le privé.

Il y a aussi sans doute là une évolution positive des mœurs : l’esprit monarchique des institutions françaises s’étiole, et se voit remplacé petit à petit par l’esprit démocratique d’accountability, comme disent les Anglo-américains. Certains se lamenteront de l’américanisation des mœurs, d’autres remarqueront que c’est une manière comme une autre de combattre cette corruption qui peut tenter nos représentants si mal payés…

  1. Sur le sujet, lire l’indispensable livre de Bernard Manin, Les principes du gouvernement représentatif, Paris Flammarion.