Nouvel antisémitisme : l’occasion manquée

Combattre le nouvel antisémitisme mérite mieux que la tribune parue dans Le Parisien, qui multiplie amalgames et raccourcis.

Par Olivier Maurice.

Le manifeste « contre le nouvel antisémitisme » paru dans le Parisien le week-end dernier ajoute une nouvelle pierre à la construction du mur contre l’infâme que la France tente d’ériger depuis l’affaire Dreyfus.

À en voir ses derniers reliefs, la bête immonde est loin d’être morte : on a clairement de quoi s’interroger sur l’humanité des auteurs des meurtres de Sarah Halimi ou de Mireille Knoll.

Mais on a aussi de quoi s’interroger sur l’effet que peut avoir un texte qui commence par statuer que « l’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, c’est l’affaire de tous » et qui en conclusion « attend que l’Islam de France ouvre la voie », voie qui en l’occurrence serait que les autorités théologiques frappent d’obsolescence certains versets du Coran.

Donc l’affaire qui nous concernerait tous serait ainsi réglée par la réécriture d’un texte ? Un coup de baguette magique et… hop… disparue la bête immonde qui a quand même, entre l’Est ou l’Ouest, entre les pogroms et la Shoa, fait un nombre de victimes dont la comptabilité rendrait fou celui qui tenterait de l’établir ?

Mettre tous les musulmans dans le même sac

Demander aux autorités théologiques de frapper d’obsolescence des versets du Coran pour faire cesser l’antisémitisme, c’est un peu comme si on demandait aux autorités libérales de censurer le passage de la Lettre sur la ToléranceJohn Locke appelle à l’exclusion des athées.

N’importe quel libéral vous répondra qu’associer dans la même phrase « autorité libérale » et « censure » est déjà doublement ridicule (parce qu’une autorité libérale, ça n’existe pas et qu’en plus aucun libéral n’opérerait de censure), mais qu’en rendre responsable un livre prônant la tolérance et écrit il y a 300 ans des crimes commis aujourd’hui par des voyous sans foi ni loi l’est encore plus.

N’importe quel libéral vous dirait aussi que si des gens ont pris comme caution de leur intolérance un texte sur la tolérance, ces personnes doivent avoir un sérieux problème.

En appeler à une autorité théologique en matière d’Islam, c’est remuer plusieurs siècles de schismes, de prises de pouvoir dynastiques et abonder dans la thèse du califat (l’existence d’une autorité théologique légitime), thèse que défendent les intégristes et que repousse la grande majorité.

C’est aussi paraître totalement incohérent : la suppression du sultanat et du califat par Mustafa Kemal Atatürk ayant été légitimé par l’occidentalisation de l’ancien Empire Ottoman, occidentalisation que rejettent justement les intégristes.

Enfin, laisser entendre que le Coran serait pris au pied de la lettre, c’est non seulement prendre de haut les musulmans en ne leur prêtant aucun esprit critique, mais c’est aussi nier le rôle de l’imam (le guide) qui est justement d’éviter la lecture rationaliste qu’utilisent les intégristes à des fins de manipulation. C’est surtout laisser penser qu’il existerait une « bonne » manière de lire le Coran, c’est-à-dire de nouveau abonder dans le sens des intégristes.

Clairement, ce n’est pas aux « autorités théologiques » de l’Islam de France que cette requête s’adresse, mais aux intégristes.

Ces derniers ont, on s’en doute, absolument aucune raison d’y répondre affirmativement. Ils sont probablement déjà à se hâter de lancer une campagne de propagande comme ils en ont le secret sur le thème des « infidèles qui veulent brûler le Coran ».

On voit bien d’ailleurs dans la réponse qui n’a pas tardé que cette injonction n’a eu qu’une seule conséquence : renforcer les musulmans dans leur conviction que les Français n’ont absolument rien compris de l’Islam, ni d’ailleurs des rouages qui mènent à la violence terroriste ou antisémite.

Quand le sage pointe la lune…

Ce sujet est pire qu’une discussion de café du commerce : tout le monde y va de sa petite explication et de sa petite théorie pour trouver des explications et des boucs émissaires un peu partout, de l’immigration (à droite) au social (à gauche), de l’insécurité (à droite) au défaut d’éducation (à gauche), sans parler des sourates que personne n’a jamais lu et encore moins commenté de façon contradictoire avec plusieurs personnes afin de se faire une idée sur les interprétations les plus communément admises et que les donneurs de leçons prennent au pied de la lettre tout en expliquant que le problème viendrait du fait que l’on prendrait ces textes au pied de la lettre.

J’irais même jusqu’à dire avec une certaine ironie, qu’au moins ce texte a permis de mettre un certain nombre de gens de bords différents d’accord sur une théorie. Il est juste dommage que ce soit celle-ci.

Rechercher dans le Coran ou dans l’Islam les sources de la folie meurtrière d’une bande de délinquants en mal de sensations (très, très) fortes, c’est faire beaucoup trop d’honneurs à ceux-ci, c’est leur faire crédit d’une cause noble qui n’existe que dans leur imagination et dans le marketing des recruteurs.

Mais d’où vient donc cette haine ?

Par contre, en cherchant un peu, ce n’est clairement pas la littérature occidentale sur le sujet qui manque, à commencer par Karl Marx qui en 1843 écrivait dans un de ses tout premiers livres « Sur la question Juive » ce passage qui résume à lui tout seul tout l’amalgame antisémite :

Quel est le fond profane du judaïsme ? Le besoin pratique, l’utilité personnelle. Quel est le culte profane du Juif ? Le trafic. Quel est son Dieu profane ? L’argent. Eh bien, en s’émancipant du trafic et de l’argent, par conséquent du judaïsme réel et pratique, l’époque actuelle s’émanciperait elle-même.

Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin l’association entre « riche » et « juif ». La lutte des classes, l’égalitarisme, les indignations répétées sur les salaires des patrons, les profits de la finance, le système capitaliste injuste et profiteur déversent depuis un siècle et demi un torrent de haine du riche que l’État a légitimé et que les politiciens ont totalement banalisé.

Comment s’étonner que dans un monde qui nourrit une haine patente de l’argent et de la réussite, qui déclare légitime l’envie et la concupiscence, qui moralise la rançon fiscale… comment s’étonner que les discours haineux ne trouvent un certain écho ?

La bête immonde ne s’attaque pas aux religions, aux races, aux minorités : elle s’attaque à l’autre.

Elle se permet d’agir parce qu’on a normalisé l’intolérance et l’envie, que l’on a glorifié l’indignation, que l’on a érigé chaque citoyen en juge légitime quelles que soient ses lubies, parce que l’on a tout simplement désacralisé la morale et perverti la liberté.

La liberté n’est pas de faire ce que l’on a envie, c’est d’être responsable de ses actes. Et s’il y a un seul appel à faire, c’est celui de renvoyer l’État devant sa responsabilité : qu’il arrête d’accréditer une thèse selon laquelle la haine et la persécution du riche serait juste et qu’il arrête cette grande mascarade qui consiste à esquiver ses responsabilités en se défaussant sur de l’encre posée sur un bout de papier.