Aravena, l’architecte aux projets libéraux

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Constitucion, Chile by C-Monster(CC BY-NC 2.0)

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Aravena, l’architecte aux projets libéraux

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 22 avril 2018
- A +

 Par Nathalie MP.

J’ignore tout des convictions politiques de l’architecte chilien Alejandro Aravena, mais quand on m’a parlé de ses projets de logements sociaux qui consistent à construire des « demi-maisons » afin de laisser les familles poursuivre elles-mêmes les travaux en fonction de leurs goûts et au rythme de leurs possibilités financières, j’ai eu l’impression que je tenais peut-être là un bon client pour ma rubrique « Les Lib’Héros du quotidien ».

À vrai dire, l’expression « du quotidien » n’est sans doute pas la plus adéquate pour le décrire. Elle renvoie à une certaine obscurité, à un travail de fourmi venu du coeur de la société parmi tant d’autres initiatives individuelles et anonymes. Or depuis 2016, Alejandro Aravena est lauréat du prix Pritzker1 qui est à l’architecture ce que la médaille Fields est aux mathématiques et le Nobel à l’économie, la médecine ou la physique. (Voir photos et repères biographiques en fin d’article.)

Il est donc devenu une star parmi les architectes, mais il n’est pas à proprement parler ce qu’on appelle un « starchitecte », c’est-à-dire un créateur dont la renommée repose sur un bâtiment-objet particulièrement beau et spectaculaire, comme Frank Gehry avec le Musée Guggenheim de Bilbao ou la Fondation Vuitton à Paris par exemple.

Aravena a certes été récompensé parce qu’il « approfondit notre compréhension de ce qu’est vraiment un très beau design », mais surtout – et ce fut interprété comme un tournant dans le monde de l’architecture – parce que :

(…) il montre comment l’architecture, dans ce qu’elle a de meilleur, peut améliorer la vie des gens. Ses constructions donnent des opportunités économiques aux moins privilégiés, atténuent les effets des catastrophes naturelles, réduisent la consommation d’énergie et procurent des espaces publics accueillants.

Voilà qui signe avec éclat le retour en force de l’architecte « social et engagé » sur la scène mondiale. Aravena veut éradiquer la pauvreté et il a même le bon goût de se préoccuper de développement durable et de gestion des ressources, en parfait accord avec la nouvelle mode conceptuelle de l’anthropocène2 qui guide dorénavant toute la réflexion sur l’urbanisme. Nos professionnels du développement social et solidaire devraient exulter !

Eh bien non, pas vraiment. Quand j’ai lu l’article acrimonieux que lui a consacré la revue française d’architecture d’a à l’occasion de son prix Pritzker, article dont l’auteur a aussi répandu les sarcasmes dans le Monde Diplomatique, j’ai compris que si Aravena n’était pas forcément un Lib’Héros affiché, il l’était incontestablement par défaut.

Car que lui reprochent nos vertueux défenseurs de la planète et des opprimés ? Outre que son physique d’acteur hollywoodien ténébreux et sa coquetterie à appeler son entreprise d’architecture « do-tank »3 plutôt que simplement agence les agacent prodigieusement, il est surtout coupable de frayer de beaucoup trop près avec tous les ignobles marqueurs de l’ultra-néo-libéralisme le plus débridé, avec l’intention sournoise de retirer à l’État son monopole du cœur dans l’action sociale.

Entre autres péchés de lèse-étatisme, il est accusé d’avoir cherché l’inspiration du côté de l’économiste libéral péruvien Hernando de Soto Polar dont les travaux, basés sur son analyse des bidonvilles de Lima, portent sur le rôle essentiel du droit de propriété dans le développement.

Il est accusé d’avoir participé au « cities programme » de la London School of Economics (LSE), école prestigieuse où Hayek a enseigné pendant de nombreuses années. Il est accusé d’avoir étudié à la Pontificia Universidad Católica de Chile (ou PUC), de l’avoir pour client et comme actionnaire dans son agence Elemental. Or, les tendances horribilo-libérales de cette université sont connues, ne serait-ce que pour ses relations (largement montées en épingle) avec les « Chicago Boys » de Milton Friedman.

En parlant d’actionnariat, il est aussi accusé de compter le groupe pétrolier COPEC (Compañía de Petróleos de Chile) parmi ses actionnaires. Or la pureté exige que seuls les associés architectes participent au capital des agences. C’est d’ailleurs un point contre lequel, en France, la profession (idem chez les avocats) s’était arc-boutée lorsqu’il avait été question d’ouvrir leur capital dans la loi Macron.

Et il est accusé d’une irrévérence scandaleuse à l’égard du principe, très en vogue à gauche, de la supériorité des « bonnes intentions ». Il considère notamment que son engagement dans l’habitat social n’est pas motivé par une quelconque supériorité morale ou une responsabilité sociale dont les architectes seraient obligatoirement investis, mais plus prosaïquement parce qu’il a identifié un problème complexe auquel, en tant que professionnel, il pense pouvoir apporter des réponses :

These difficult complex issues require professional quality, not professional charity.
(Ces questions difficiles exigent de la qualité professionnelle, pas de la charité professionnelle.)

Quelle est donc la réponse d’Aravena au défi de la pauvreté et du logement ? Impliquer directement les habitants dans la construction et les faire accéder à un vrai titre de propriété qui va leur permettre de transformer leurs avoirs en capital valorisable.

Tout a commencé en 2004 avec le projet de logement social à Iquique (Chili) connu sous le nom de « Quinta Monroy » – projet qui a attiré les projecteurs sur Alejandro Aravena.

Budget par maison : 7 500 $, cette somme dérisoire devant inclure le prix du terrain, les infrastructures nécessaires et la maison elle-même. Aravena a accepté la contrainte, mais l’a transformée : avec un tel budget, on ne peut construire que la moitié d’une « bonne maison ».

C’est ainsi qu’est née l’idée de la « demi-maison » et de la construction incrémentale. Aravena et ses équipes d’Elemental ont donc édifié ce que les familles modestes ne peuvent pas construire elles-mêmes, surtout dans une région sismique où les structures demandent une ingénierie particulière, et les familles sont ensuite appelées à participer au projet en comblant selon leurs besoins et leurs possibilités financières les espaces libres laissés volontairement au sein de la structure d’ensemble.

Sur le plan de l’urbanisme, la qualité structurelle et visuelle d’ensemble s’en trouve améliorée car si la construction incrémentale est typique de l’évolution de l’habitat dans les bidonvilles, elle est souvent anarchique et ne débouche pas sur un espace public agréable. Voici ce que donne le Avant / Après à Iquique :

    

Le financement de la demi-maison initiale peut être fait sur fonds publics, sur l’épargne des familles ou sur la participation financière d’un mécène (encore un reproche adressé à Aravena).

Concernant les fonds publics, le Chili a adopté depuis longtemps l’idée du « bon habitation » : plutôt que de s’engager lui-même dans la construction puis la location des logements (avec tout l’électoralisme que l’on connaît chez nous dans l’attribution des HLM), l’État alloue directement les fonds aux familles, charge à elles de s’entendre avec un constructeur, l’idée étant de laisser le marché faire émerger toutes sortes de solutions plutôt que de construire des barres d’immeubles qui ne satisfont personne et n’appartiennent à personne.

Le financement de la partie complémentaire est laissé à la charge des familles –  2 000 à 3 000 $ en général, plus leur contribution concrète à la construction. C’est un élément essentiel du dispositif car comme le dit Aravena, ce système permet de sortir de l’enfermement provoqué par l’assistanat :

Lo que hemos visto en nuestros proyectos es que aumenta la autoestima y la disciplina de los beneficiarios. Quieren dejarles a sus hijos algo que ellos mismos lograron conseguir.
Ce que nous avons constaté dans nos projets, c’est qu’ils augmentent l’estime de soi et la discipline des bénéficiaires. Ils souhaitent laisser à leurs enfants quelque chose qu’ils ont eux-mêmes contribué à obtenir.

Peu après son obtention du Pritzker, Aravena a reçu la visite d’une personne de la municipalité d’Iquique venant lui annoncer qu’une famille avait vendu sa demi-maison complétée par ses soins pour la somme de 65 000 $. Une belle réussite pour la famille en question, une belle récompense pour lui et une belle confirmation des thèses d’Hernando de Soto Polar sur la propriété !

Les petites polémiques qui ont surgi dans les rangs collectivistes dans la foulée du Pritzker d’Alejandro Aravena témoignent un fois de plus de l’esprit sectaire et autoritaire qui les anime : les bonnes intentions valent plus qu’un bon résultat et la solidarité doit obligatoirement transiter par l’anonymat castigateur de l’impôt car seul l’État le plus large possible peut avoir de bonnes intentions.

Comparé à ce programme dans lequel des professionnels des bons sentiments à défaut d’avoir de bonnes idées font de leur mieux pour s’attirer les faveurs et les subventions de l’État, Alejandro Aravena, avec ses demi-maisons qui inaugurent un quotidien porteur d’avenir, apparaît donc bien comme un « Lib’Héros ».

Sur le web

  1.  Le Prix Pritzker a été créé en 1979 par la famille Pritzker qui détient notamment la chaîne internationale des hôtels Hyatt. Via la Fondation Hyatt, il offre une récompense de 100 000 $ et une médaille en bronze à un architecte vivant qui a montré un apport significatif à l’architecture.
  2.  Terme (non officiel) qualifiant la nouvelle ère géologique dans laquelle la Terre serait entrée en raison de l’impact global significatif des activités humaines sur l’écosystème.
  3.  Le « think-tank » est une entité dévolue à la réflexion, le « do-tank » est une entité résolue à l’action, au « faire ».
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  • jesuisunhommelibre
    22 avril 2018 at 19 h 15 min

    Merci de nous avoir fait découvrir cette expérience édifiante.

  • Pour le même type de construction en France il ne faut surtout pas, au moment d’étendre la maison, oublier de faire le dossier d’autorisation de travaux à la Mairie, si plus de 20m² de surface de plancher (penser à se renseigner sur la définition légale du terme au préalable) est créée il faut déposer un permis de construire et fournir l’ensemble des justificatifs requis – dont le « diagnostic énergie » établi par un cabinet spécialisé. Et bien évidemment, ne pas oublier de faire la déclaration pour les impôts, au moment du dépot du dossier, mais aussi plus tard sur sollicitation du fisc.
    Ah, et aussi, déclarer au fisc la fin du chantier quand il est terminé au sens fiscal (là aussi, se renseigner au préalable sur ce que signifie « fini » au sens fiscal), et le déclarer à la mairie locale quand il est terminé au sens de l’autorisation qui a été délivrée.
    Bon, si on enlève la partie administrative et qu’on part du principe qu’une personne peut faire avec son bien tout ce qui ne nuit pas à autrui le principe de ces maisons est effectivement très sympa.

  • Les commentaires sont fermés.

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