De l’architecture en général et du brutalisme en particulier

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L’architecture aujourd’hui n’est souvent que la somme arrangée de l’horreur normative. C’est un art qui a un pied public et un pied privé, et c’est là tout son drame.

Par Julien Gayrard.

Une scène du film Les Monstres de Dino Risi montre Vittorio Gassman quitter la cabane dans laquelle il vit avec femme et enfants, planté sur le terrain vague des nouvelles banlieues romaines. Il marche sur un sentier naturel puis s’enfonce dans un passage souterrain, un passage en béton, il n’y a que de grandes marches s’enfonçant entre des murs de soutènement. La lumière de son ombre portée sur chaque marche finit sur le mur d’en face. Il n’y a rien d’autre. Le gros-œuvre aura suffi. Et l’ombre du comédien disparait sous la voûte.

Cette scène m’a rappelé mes séances de contemplation de l’escalier qui servait de toiture à la Casa Malaparte. Je sautais alors par-dessus le grillage qui clôturait la villa et je restais assis là, écrivant, dessinant, traduisant – j’étais traducteur alors – c’était une sorte de négatif du passage souterrain, il n’y avait heureusement rien qui bordait l’escalier, l’effet brutaliste était assuré. L’effet formel. Savez-vous que les ponts de Venise ne possédait parfois pas de garde-corps ? Et savez-vous pourquoi ?

L’architecture et la norme

C’est qu’un noble vénitien n’avait pas à accrocher son corps de ses mains à une quelconque rambarde pour pouvoir traverser. Non. L’élégance de sa démarche devait s’associer à la sûreté de son pas pour accéder à son palais. Voilà toute l’affaire. Et voilà bientôt trente ans que je fais aussi l’architecte. Ou ne le fais-je qu’à petits pas ?

Car lorsqu’il s’agit de dessiner un escalier pour un bâtiment public qui devra en outre accueillir du public, toutes sortes de publics, de toute mobilité, outre le fait qu’il me faille dessiner une marche dont la somme du double de la hauteur par la profondeur du giron doit mesurer 64 centimètres pour une profondeur de 28 centimètres, il faudra encore que la volée ne dépasse pas 12 marches et si plus de trois personnes le traversent à la fois, – on parle alors d’unités de passage, selon un module ordonné en 90, 140, 210… – il faudra alors que j’installe sur son autre bord un autre garde-corps, lequel ne devra pas faire moins de 100 centimètres et proposer des sous-lisses dont l’écartement ne fera pas plus de 11 centimètres afin qu’un enfant n’y loge pas sa tête, et 9 centimètres pour la lisse basse.

Ai-je prévu la rampe pour la personne à mobilité réduite ? Celle-ci ne devra pas avoir une pente supérieure à 5 % pour une longueur d’au maximum 8 mètres, et 8 % seront tolérés pour une longueur de 5 mètres au plus. Il faudra par ailleurs que le palier propose une rotation de 150 centimètres et je devrai ajouter des bandes podotactiles sur les marches, destinées aux mal-voyants et y associer un rail de guidage au sol pour la canne des non-voyants.

Le massacre se poursuivra sur la totalité du bâtiment dont le formalisme n’exprimera plus que la somme des normes et standards du Code de la construction et du Code du travail. L’architecture aujourd’hui n’est souvent que la somme arrangée de l’horreur normative.

On peut alors rêver de ce qui faisait d’elle autrefois un art formel. Il reste le privé. L’architecture est un art qui a un pied public et un pied privé, et c’est là tout son drame. Il n’y a plus que son intérieur qui soit encore privé, c’est-à-dire libre de tout, et encore. Voilà qui pourrait aussi servir de philosophie personnelle…

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