Le chercheur de la Liberté, selon Émile de Girardin

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« Par Liberté, par Puissance individuelle, j’entends donc la restitution à l’Individu de tout ce qui lui a été indûment pris par l’Etat ».

Par Gabrielle Dubois.

« Liberté » est certainement le mot qui s’est rencontré le plus souvent sous la plume d’Émile de Girardin. Dans ce douzième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, M. de Girardin dévoile comment l’Homme peut retremper à la grande source de l’humanité.

Émile de Girardin, libre penseur du 19ème siècle, n’était pas un utopiste et savait que l’Homme n’est pas libre. Mais il rejoignait Gautier qui affirmait que l’Homme n’est pas perfectible, en ajoutant que l’Homme a le pouvoir de changer la société pour s’améliorer.

Lisons donc M. de Girardin qui s’est désolé, en son 19ème siècle, d’avoir semé sa Liberté sans la voir germer. Car c’est ce qu’on devrait faire, mais c’est ce qu’on ne fait pas.

La liberté pour Girardin

« Par Liberté, j’entends l’aplanissement immédiat ou graduel de tout ce qui fait obstacle au développement et à la plénitude de la puissance individuelle.

Par Puissance individuelle, j’entends tout ce que l’homme dont la raison a été cultivée peut penser, dire, faire en ayant le raisonnement pour unique et souverain juge de ses pensées, de ses paroles, de ses actions.

Par Liberté, par Puissance individuelle, j’entends donc la restitution à l’Individu de tout ce qui lui a été indûment pris par l’Etat ; j’entends leur indépendance réciproque mettant fin à toute tutelle publique, à toute servitude légale. »

Quand la liberté ne sera plus qu’un mot

« Quand rien ne fait plus obstacle à l’entier développement des facultés de l’homme. Quand par la culture chaque homme est tout ce qu’humainement et socialement il peut être. Quand entre tous les individus d’un État il ne subsiste plus d’autres causes de supériorité et d’infériorité que les inégalités de nature, inégalités intellectuelles et inégalités physiques. Alors la Liberté est un mot qui perd toute valeur, car il n’avait de sens que celui qu’il empruntait à la servitude ou à la captivité. De même que la Force est un mot qui n’a de signification que celle qu’il emprunte à la résistance. Sans la résistance comment concevoir la Force ? Sans la servitude ou la captivité comment concevoir la Liberté ? »

« Je nie que l’homme libéré de toute sujétion soit libre. Il n’est pas libre, car il dépend de sa raison et sa raison ne dépend pas de lui. Il n’est pas libre, car il n’est pas plus en son pouvoir de naître avec une raison droite qu’il n’est en son pouvoir de naître avec une complexion robuste ou avec un ovale parfait. Il n’est pas libre, car il n’est pas plus en son pouvoir de ne pas naître idiot que de ne pas naître difforme. Il n’est pas libre, car il n’est pas plus en son pouvoir de ne pas naître que de ne pas mourir. Il n’est pas libre, car il n’est pas plus en son pouvoir de ne pas croître intellectuellement que de ne pas croître physiquement. Il n’est pas libre, enfin, car il n’est pas plus en son pouvoir de ne pas penser qu’il n’est au pouvoir de l’arbre de ne pas pousser, au pommier de ne pas porter de pommes. »

La société doit être un sol fertile

Mais il ne suffit pas que le pommier soit d’une bonne nature pour donner de bonnes pommes. Il faut encore que le sol et l’exposition lui conviennent, qu’il ne soit pas privé de soleil ou de pluie par le voisinage d’un arbre plus grand ou d’un mur.

« Ce qui est vrai pour le pommier n’est pas moins vrai pour l’homme. Un homme pensera autrement et n’agira pas de même, selon qu’il sera né dans un siècle ou un autre, à New-York ou à Milan, sous tel degré de barbarie ou de civilisation, selon qu’il sera resté inculte ou qu’il aura été cultivé. Si l’importance et l’influence du milieu social sont incontestables, si la société, l’instruction, la civilisation sont à l’homme ce que le sol, la culture, l’exposition sont à l’arbre, la conclusion que renferme cette comparaison se tire d’elle-même : c’est qu’il faut que la société, l’instruction, la civilisation soient tout ce qu’elles peuvent être pour que l’individu soit tout ce qu’il doit être. »

Responsabilité de l’homme, responsabilité de la société

« L’homme qui ne mûrit pas faute de civilisation n’est pas plus responsable de ce manque de maturité que la pomme n’est coupable de rester aigre et verte quand elle est privée de soleil. Si cela est vrai, que doit faire, je ne dis pas tout homme qui gouverne, je dis tout homme qui pense.

Il doit, dans l’intérêt de sa propre conservation, dans l’intérêt de son entier développement, dans, l’intérêt de sa complète sécurité, se servir de la puissance de déduction qui est en lui pour améliorer de toute la quantité qu’il représente le milieu social sur lequel il agit, et qui, à son tour, réagira sur lui. Car moins ce milieu sera imparfait, plus la sécurité sera grande, plus l’existence sera commode, plus la salubrité sera générale, plus la santé sera garantie, plus la longévité sera probable, plus la vie, enfin, sera exempte de risques de toute nature. L’homme aura semé pour récolter… la société rendant à l’individu ce qu’elle aurait reçu de lui, l’individu rendant à la société ce qu’il aurait reçu d’elle. »

Nous ne sommes pas supérieurs aux hommes des premiers siècles

« Je crois au progrès de la société. Ce progrès s’appelle civilisation. Je m’explique : l’homme supérieur qui naît dans notre siècle ne naît pas supérieur à l’homme des premiers siècles. L’homme n’est pas en progrès sur lui-même. Par lui-même, il n’est ni supérieur ni meilleur ; il n’a pas acquis de facultés nouvelles ; il ne voit pas plus loin, il ne marche pas plus vite ; n’a ni plus de génie, ni plus d’esprit, ni plus de bonté.

Je distingue entre le progrès direct de l’homme, progrès que je n’admets pas, et le progrès indirect de l’homme, progrès que j’admets. »

L’homme imperfectible peut parfaire la société qui l’améliorera à son tour

« Par le perfectionnement des choses, on peut changer le milieu social. Par le changement du milieu social, on peut modifier l’homme : sans valoir mieux pris abstraitement et humainement, étant plus civilisé, conséquemment moins nuisible, il vaudra mieux, considéré relativement et socialement.

Mais qu’on ne s’y trompe point : ce ne sera pas l’être interne, l’être abstrait qui sera amélioré ; ce sera l’être externe, l’être relatif ; ce ne sera même pas celui-ci, ce sera le milieu social, ce sera l’ensemble des choses constituant le progrès continu.

Dire que l’homme civilisé est supérieur à l’homme barbare, ce n’est pas dire que l’homme est supérieur à l’homme ; c’est dire que la civilisation est supérieure à la barbarie, que l’instruction vaut mieux que l’ignorance. »

La civilisation a encore beaucoup à tirer de l’Homme

« Ce à quoi tout gouvernement devrait s’appliquer sans relâche, ce serait à perfectionner sans fin les instruments de culture de l’homme, à rendre de plus en plus complet l’atelier social. L’exercice et le travail sont de puissants modificateurs. Ce que l’exercice et le travail font pour les forces musculaires de l’homme ; l’étude et la pratique le peuvent faire pour ses forces mentales.

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Combien il s’en faut que la civilisation tire encore de l’homme tout ce qui est en lui, corporellement et intellectuellement ! »

L’Homme avide se tue

« Donner à l’Homme toute la force, toute la santé, toute la beauté, toute la longévité qu’il est susceptible d’acquérir, ne serait-ce pas plus utile que de déplacer telle limite internationale au prix de tout le sang et de tout l’argent que coûtent la guerre et la victoire ? Que gagne l’humanité à ce que tel État s’agrandisse aux dépens de tel autre, à ce que tel peuple vaincu soit asservi par tel peuple vainqueur ? Que gagne le Russe à la possession de la Pologne ? En est-il plus robuste, plus heureux, plus libre, plus civilisé ? En vit-il plus longtemps ? Ne vaudrait-il pas mieux faire des centenaires que des opprimés ? En Europe, l’homme ne vit moyennement que trente-cinq ans, lorsqu’il pourrait vivre quatre-vingt-dix ou cent ans. Avec ses mœurs, ses passions, ses misères, l’Homme ne meurt pas, il se tue. »

Apprendre à vivre aux hommes

« Il y a encore autre chose à faire que de transporter les hommes d’un bout du monde à l’autre, en train, en bateau, c’est d’obtenir d’eux par la culture, par la civilisation, tout ce qui est en eux, leur apprendre à vivre de toute leur double vie corporelle et intellectuelle. C’est ce qu’on devrait faire, c’est ce qu’on ne fait pas. Il n’est point un gouvernement qui y songe.

Parlez aux gouvernements de la conquête d’un peuple, parlez-leur de la punition de l’homme, ils vous écouteront, ils vous comprendront ! Mais ne leur parlez point de la culture de l’homme ! Ils ne vous écouteraient ni ne vous comprendraient. C’est un langage encore trop nouveau pour eux. »

Si les gouvernements savent une seule chose, c’est peut-être que s’ils éduquaient les hommes, les hommes se rendraient compte qu’ils n’ont pas besoin d’eux !

La liberté de ne pas penser n’existe pas

« Aussi, ne me fais-je aucune illusion, et sais-je parfaitement que je parle pour n’être pas entendu, que j’écris pour n’être pas lu, que je sème pour ne voir rien germer, rien pousser, rien récolter. Mais c’est en vain que je me le dis, c’est en vain que je me le répète ; ce qui prouve, une fois de plus, que l’être pensant n’a pas plus la liberté de ne point porter d’idées que l’arbre fruitier n’a la liberté de ne point porter de fruits, que ces fruits doivent ou non être cueillis. »

La liberté : faire ce que ne condamne pas la raison

« Par ce mot de Liberté, si l’on entend que l’homme né sans jugement ou grandi sans culture portera devant la loi pénale la responsabilité de ce fait de nature ou de ce fait de société, je suis logiquement contre la Liberté.

Par ce mot de Liberté, si l’on entend que l’homme aura le pouvoir de faire tout ce que ne condamne pas sa raison plus ou moins bornée, plus ou moins étendue, plus ou moins éclairée, je suis conséquemment pour la Liberté. C’est cette liberté que j’ai toujours invoquée pour tous et contre tous. »

Pour Girardin, ni barrières ni barricades

« L’homme, j’en ai la conviction, j’en ai la certitude, l’homme, pour s’affranchir de tous les esclavages corporels, de tous les servages intellectuels, de toutes les servitudes légales, de toutes les tutelles publiques ; l’homme, pour se retremper à la grande source de l’humanité ; l’homme, pour devenir tout ce qu’il peut être, tout ce qu’il doit être, n’a qu’à se mouvoir dans son intelligence ; il n’a qu’à exercer la puissance, la souveraineté qui est en lui : puissance de déduction, souveraineté de la force immatérielle sur la force matérielle.

Que tout ce qui fait socialement obstacle au plein exercice de la puissance rationnelle constituant la souveraineté humaine s’aplanisse, s’anéantisse ! C’est là un vœu, ce n’est pas un système, je n’ai point de système.

Ni barrières ni barricades : tout mon programme pourrait se renfermer dans ces quatre mots. »

Si nous devions n’avoir qu’une loi peut-être ce devrait être, comme Émile de Girardin, de chercher la vérité. Il ne chercha rien au-delà ni en deçà de la Liberté.