Antiliberté selon Gustave Flaubert

Liberté et auteurs du 19e siècle, épisode 11 : Gustave Flaubert

Par Gabrielle Dubois.

« On déteste la liberté dans notre chère patrie. » C’est ce que nous dira Gustave Flaubert, dans ce onzième épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle.

Gustave Flaubert (1821-1880) est le grand écrivain auteur de Madame Bovary, Salammbô, ou encore L’éducation sentimentale, mais nous ne vous ferons pas l’insulte de vous tracer rapidement sa biographie… !

Sa correspondance est énorme et il n’y mâchait pas ses mots. Église, État, politiciens, Hommes, chacun en prenait pour son grade. Les quelques gros mots de cet article sont de ce grand bonhomme au « bon rire qui secouait sa vaste poitrine et faisait se voiler dans leurs longs cils ses beaux yeux bleus au regard doux. ». Judith Gautier.

Cet article pourrait vous interesser

Quelques extraits de la correspondance de Flaubert :

La liberté de lire

Engueulades des journaux et haine des prêtres chatouillent Flaubert

« Le curé de Canteleu tanne contre moi et la Bovary. Il défend à ses paroissiennes de me lire, il leur arrache mon livre des mains. Vous allez me trouver bien bête, mais je vous assure que ça a été pour moi une grande joie de vanité. Cela m’a plus flatté comme succès que n’importe quel éloge.

Que serait-ce, me suis-je dit, si je faisais de vrais livres, c’est-à-dire si j’étalais des principes ! Si j’avais voulu peindre des tableaux lascifs, narrer des anecdotes piquantes. Enfin, j’ai été attaqué par le gouvernement, par les prêtres et par les journaux. C’est complet. Rien ne manque à mon triomphe. Ah, quels foutus crétins, nom de Dieu ! »

L’antiliberté

« Cette manie du rabaissement au pays de l’égalité et de l’antiliberté est profondément française. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie.

L’idéal de l’État, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre, absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits : « Il faut tout régler, tout refaire, reconstituer sur d’autres bases », etc. Il n’est pas de sottises ni de vices qui ne trouve [sic] son compte à ces rêves. »

La conscience humaine s’endort dans un hébétement

« Je trouve que l’homme maintenant est plus fanatique que jamais, mais de lui. Il ne chante autre chose. L’homme ne trouve rien de plus grand que cette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager.

Ainsi la France, depuis 1789, délite d’un réalisme idiot. L’infaillibilité du suffrage universel est prête à devenir un dogme qui va succéder à celui de l’infaillibilité du pape.

La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé à l’autorité du nom, au droit divin, à la suprématie de l’esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l’antiquité ; la Victoire était sainte, les dieux la donnaient, elle était juste. Au Moyen-Âge, elle se résignait et subissait la malédiction d’Adam (à laquelle je crois au fond).

Cet article pourrait vous interesser

Mais voilà maintenant qu’épuisée de tant de fatigues, la conscience humaine paraît prête à s’endormir dans un hébétement sensuel. »

Liberté dans l’art

« Qu’est-ce donc que l’égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la nature elle-même ? L’égalité, c’est l’esclavage.

Voilà pourquoi j’aime l’Art. C’est que là, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions. On y assouvit tout, on y fait tout, on est à la fois son roi et son peuple, actif et passif, victime et prêtre. Pas de limites dans l’art ; je me suis souvent, ainsi, bien vengé de l’existence ; je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume ; je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages.

L’Art ne réclame ni complaisance ni politesse, rien que la foi, la foi toujours et la liberté. »

La liberté de rire

« Moi je ris de tout, même de ce que j’aime le mieux. Il n’est pas de choses, faits, sentiments ou gens, sur lesquels je n’aie passé naïvement ma bouffonnerie, comme un rouleau de fer à lustrer les pièces d’étoffes. C’est une bonne méthode. On voit ensuite ce qui en reste. Il est trois fois enraciné dans vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais ? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pourvu qu’on vive. Il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j’entends la liberté de l’idée, dont je déclare impie toute limite. »

Les socialistes

« C’est une chose curieuse comme l’humanité, à mesure qu’elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d’inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis.

Ô socialistes ! C’est là votre ulcère : l’idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L’adoration de l’humanité pour elle-même et par elle-même, cela qui conduit à la doctrine de l’utile dans l’Art, aux théories de salut public et de raison d’État, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l’immolation du droit, au nivellement du Beau. Ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent, passez-moi le calembour. »

La liberté comme un tigre en cage

« Je veux ne faire partie de rien, n’être membre d’aucune académie, d’aucune corporation ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle et le niveau. Bédouin, tant qu’il vous plaira ; citoyen, jamais. J’aurai même grand soin, dût-il m’en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que la reproduction en est permise, afin qu’on voie que je ne suis pas de la Société des gens de lettres, car j’en renie le titre d’avance.

Ah, ah ! je n’aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d’aspiration à la liberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m’atteler ensuite à un omnibus et trottiner d’un pas tranquille sur le macadam commun. Non, non. Je crèverai dans mon coin comme un ours galeux, ou bien l’on se dérangera pour voir l’ours. »

La politique est morte

« Est-ce qu’il s’agit de politique, maintenant ? Les citoyens qui s’échauffent pour ou contre l’Empire ou la République me semblent aussi utiles que ceux qui discutaient sur la grâce efficace ou la grâce efficiente. La politique est morte, comme la théologie Elle a eu trois cents ans d’existence, c’est bien assez. »

L’État, cet être fantastique et odieux

« Depuis 1815, on n’a guère fait autre chose que de disputer sur la forme extérieure qu’il convient de donner à l’être fantastique et odieux appelé l’État.

L’expérience prouve, il me semble, qu’aucune forme ne contient le bien en soi. Orléanisme, République, Empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de n’en plus avoir du tout. À bas les mots. Plus de symboles ni de fétiches. La grande moralité de ce règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu’un peu moins odieux.

Je vous baise sur les deux joues. Votre vieux toujours indigné. Flaubert. »

La liberté à outrance

Il était un autre homme, contemporain de Flaubert, qui aimait la liberté à outrance et que nous avons déjà croisé : Émile de Girardin (cf. Liberté, Égalité, Femmes, selon Émile de Girardin.)

Cet homme, qui ne montrait jamais son cœur, qui méprisait l’opinion publique et qui ne fit jamais un pas pour la conquérir, aimait la liberté à outrance. C’était un enfant terrible qui mettait le feu aux quatre coins de Paris rien que pour s’amuser. Mais presque aussitôt il s’épouvantait de l’incendie et il jetait le premier seau d’eau !

Dans le prochain épisode de cette série Liberté et auteurs du 19ème siècle, je vous propose des extraits de ses pensées sur la Liberté.