Les « ressources humaines » vues par Envoyé Spécial

Capture d'écran de l'émission "Envoyé Spécial" sur YouTube

Par Antoine Lafond, chargé de Communication RH et Marque Employeur.

Début mars, au cours d’un repas de famille, mon père m’a averti qu’un « reportage cinglant sur les ressources humaines » passerait dans l’émission présentée par Élise Lucet, « Envoyé spécial ». À cette annonce, je n’ai pu m’empêcher d’esquisser un sourire narquois.

Pour vous plonger dans le contexte, afin que vous compreniez mieux ma réaction, je suis un ancien journaliste (certainement pas de la trempe de celle des journalistes du programme susmentionné), qui vient d’achever sa reconversion en RH (après une formation de 25 mois). Le traitement médiatique de la fonction m’intéresse, donc, forcément…

J’ai vite compris, en lisant le sommaire de l’émission, que « nous » allions (encore) en prendre pour notre grade (pour rester poli). Le résumé du reportage parle d’un « directeur des ressources humaines » qui a officié dans des « multinationales », et dans divers secteurs. Cet « homme » (toujours pour rester poli), aurait « congédié au total 1 000 personnes », précisant, au passage, que cela représenterait « un salarié tous les sept jours ».

Le court texte parle également du « ranking forcé », ou forced ranking, pour les anglophones. Une pratique « en vogue dans de nombreuses entreprises », selon votre témoin. Et que dire du titre ? Un surnom très évocateur et qui suffit à planter le décor : « l’exécuteur » ! Le sensationnalisme à l’état pur.

Pour Virginie Vilar et Laura Aguirre de Carcer, les « journalistes » (vous savez pourquoi je mets leur profession entre guillemets) qui ont réalisé ce reportage, Didier Bille, le DRH « bourreau », est ce que l’on peut appeler le client parfait : direct, sans filtre, n’hésitant pas à donner des détails croustillants, face à la caméra, et jouant parfaitement le jeu. Par exemple, on ne dit pas « Comment licencier quelqu’un », mais on donne plutôt des « Astuces pour licencier ». Pardonnez mon langage, mais ça fleure l’exagération à plein nez. Que cette tournure vienne du témoin, ou de la rédaction de l’émission, importe peu. Elle est là. Écrite et bien mise en évidence. Informer c’est choisir, et rien dans ce reportage n’est innocent.

A-t-on le point de vue d’autres professionnels des ressources humaines ? Non. A-t-on l’expertise d’un juriste en droit social ? Non. A-t-on des explications sur les procédures de licenciement et notamment sur la mise à pied à titre conservatoire ? Non. Précise-t-on qu’une mise à pied à titre conservatoire ne débouche pas systématiquement sur un licenciement ? Non. Précise-t-on la différence entre un licenciement pour faute et un licenciement pour insuffisance professionnelle ? Non. Voit-on la réalité ? Non. Le spectateur ne voit qu’une réalité.

Oui, licencier des collaborateurs est une des missions des ressources humaines. C’est un fait. Mais la manière de s’en séparer ne dépend pas de la fonction RH, elle dépend de l’homme ou la femme qui incarne la fonction. De sa personnalité. De ses valeurs. De sa déontologie. De son éthique.

Le problème, c’est qu’un RH gentil, ce n’est pas vendeur, que ce soit à la télévision, ou au cinéma. Vous ne savez pas ce que cela fait, vous qui exercez un métier mis en lumière par Les hommes du présidentSpotlight, ou plus récemment Pentagon Papers. « Nous », ce sont des images de chemises déchirées, d’un homme In the air ou d’une femme trop Corporate.

Montrez une autre réalité ! Personne ne vient faire de reportage, lorsqu’un professionnel des ressources humaines recrute son millième candidat. Personne ne vient faire de reportage, lorsqu’un professionnel des ressources humaines sauve, ou tente de sauver des emplois. Personne ne vient faire de reportage, lorsqu’un professionnel des ressources humaines met en place une politique de gestion prévisionnelle des emplois et compétences (GPEC) gagnante. Personne ne vient faire de reportage dans les écoles de ressources humaines, pour voir ce que l’on y apprend. Pensez-vous que j’y ai appris à être un « exécuteur » ?

Je sais que j’aurai à congédier des collaborateurs, et je sais quelle procédure je devrai appliquer (imposée par le Code du Travail, soit dit en passant). Mais si un jour on me demande d’appliquer les « astuces » de Monsieur Bille, c’est-à-dire « inventer », « exagérer », « scénariser », ou encore pratiquer le forced ranking, alors je passerai mon tour, quitte à être « remercié » par ma hiérarchie. C’est une question d’estime de soi. Les turpitudes de Monsieur Bille n’engagent que lui. Il est particulièrement malvenu de laisser croire que les pratiques détestables de ce personnage seraient banales dans la profession et que la maltraitance envers les salariés serait notre quotidien.

Alors chère Élise Lucet, voici ce que je vous propose, à vous et aux journalistes de l’émission. Venez faire un tour dans les formations RH et discuter avec les étudiants et les intervenants professionnels qui donnent des cours. Venez vivre le quotidien des responsables ressources humaines, qui font leur travail de manière éthique et déontologique. Venez vous rendre compte que les RH ne sont pas des « exécuteurs » aux pratiques condamnables, au moins moralement.

Certes, ce sera moins choc et explosif qu’un prétendu directeur des ressources humaines qui milite pour un management par la peur, ou qui incite à la magouille, mais vous montrerez (enfin) une autre réalité. Celle que l’on ne montre pas assez. Celle qui fait peut-être moins vendre, mais qui m’évite des réflexions à table le dimanche.

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