Faut-il sauver la langue corse ?

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Faut-il officialiser la langue corse ? C’est possible, mais ce n’est pas sans poser quelques problèmes…

Par Yves Montenay.

Ou comment disparaissent les langues non officielles

C’est une vieille question dans beaucoup de pays qui s’uniformisent linguistiquement, et notamment en France. Cette question a été une fois de plus d’actualité avec la revendication de co-officialité du corse, et la réflexion « Si la langue corse n’est pas co-officielle, elle est morte ».  À mon avis, c’est vrai techniquement. Reste à savoir s’il faut sauver telle ou telle langue, et au prix de quels problèmes…

Langue officielle et langue locale

Faisons un tour d’horizon géo–historique purement technique et indépendant des questions d’identité.

Il faut distinguer les pays où la scolarisation est incomplète de ceux où la scolarisation est totale et dans une langue unique comme c’est le cas en France et de nombreux autres pays, et enfin évoquer le cas tout à fait différent de ceux où la scolarisation est totale mais plurilingue, parce que la langue locale est co-officielle, ce que demandent justement les Corses.

Pour simplifier je vais appeler « langue officielle » celle de l’école et de l’administration et « langue locale » les autres langues.

Dans les pays où la scolarisation est partielle

Dans les pays où la scolarisation est incomplète, les langues locales ne sont pas menacées à court terme, car les non scolarisés ne connaissent que peu ou pas langue officielle et il faut donc que ceux qui sont scolarisés la pratiquent dans la rue, et même dans leur famille si leurs parents ou grands-parents n’étaient pas scolarisés, ce qui est fréquent en Afrique.

Néanmoins la langue officielle contamine des langues locales pour plusieurs raisons :

  • elle est nécessaire dans certaines situations, et a souvent un prestige social (le français au Maghreb et ailleurs)
  • elle a un vocabulaire plus étendu (dans le cas du français, tout le corpus littéraire, pédagogique, juridique, commercial, scientifique…), et ce vocabulaire gagne les langues locales. Bien entendu ce raisonnement s’applique d’autant plus que la langue locale n’est pas écrite, n’a pas sa propre littérature et est parfois spécialisée géographiquement et professionnellement (en Afrique, la langue des pêcheurs habitant les rives d’un fleuve). Et il s’applique d’autant moins que la langue locale (le provençal en France) a au contraire une littérature, et s’est développée dans un milieu qui génère en partie le même vocabulaire que la langue officielle.
  • Donc la langue locale évolue, ce qui pose un problème supplémentaire pour ses partisans, car si on la fige pour qu’elle devienne officielle ou du moins soit enseignée avec une version écrite, elle ne reflétera plus les variantes locales (il y a trois dialectes différents en Corse), sera toujours en retard dans son rapprochement avec la langue officielle (cas des Créoles des Antilles françaises, ou de l’occitan formel ) et ne sera plus vraiment une langue locale parlée par la population. Bien entendu ce genre de considération est écarté par les partisans de l’officialisation des langues locales, même si ils l’admettent en privé.

Dans les pays où la scolarisation est totale

Lorsque la scolarisation est totale et en langue officielle seulement, s’applique souvent la règle de la disparition de la langue locale en trois générations.

  1. Dans un premier temps les enfants adoptent entre eux la langue de l’école (et leurs parents les y encouragent souvent en pensant à leur avenir professionnel).
  2. Devenus parents à leur tour, ils continuent à parler la langue officielle autour d’eux et la transmettre à leurs enfants.
  3. Seuls les contacts avec les grands-parents maintiennent une certaine connaissance de la langue locale, qui disparaît avec eux.

C’est ce qui s’est déroulé en France depuis un peu plus d’un siècle, avec la disparition des langues locales sur la majorité de leur territoire, leur survivance probablement provisoire chez les personnes âgées de leurs anciens bastions (bretons par exemple) et dans des familles militantes appuyées par une scolarité privée.

Cette évolution est assez avancée en Corse où les locuteurs ne seraient que 60 à 80 000 sur 330 000 habitants, et cette transmission des locuteurs à leur enfants ne serait que de 3 ou 4 % … d’où la nécessité des fameux villages de montagne où l’on envoie des enfants totalement francophones apprendre quelques éléments de corse. D’où l’insistance sur la co-officialisation, urgente pour que la langue ne disparaisse pas.

Et que se passerait-il alors ?

Les nombreux exemples de co-officialité sont instructifs.

Attention, je pense à la co-officialité à un même endroit, ce qui serait éventuellement le cas en Corse, et non à une séparation géographique comme en Suisse ou en Belgique (hors Bruxelles), où, linguistiquement, ces pays sont divisés en régions officielles unilingues où le concitoyen venant d’une autre région doit abandonner sa langue maternelle, même si cet abandon est adouci par le fait que tout Suisse doit en principe avoir de bonnes notions des langues officielles des autres régions.

La consultation des boîtes aux lettres de la Suisse romande montre qu’une partie notable de la population est composée de germanophones assimilés. Et probablement réciproquement à Zurich.

J’ai particulièrement étudié le cas des rares communes bilingues de Suisse, celui de Bruxelles, du Luxembourg, celui du français hors Québec au Canada, et celui du gallois et gaélique au pays de Galles et en Irlande, mais les quelques échos d’ailleurs font apparaître des problèmes analogues. En gros c’est compliqué, parfois coûteux, mais ça peut marcher si une grande partie de la population y est favorable et prête en supporter les inconvénients.

Les répercussions sur l’emploi

Un des problèmes est celui des répercussions sur l’emploi. En effet, l’officialisation suppose que tout citoyen puisse être servi par l’administration, et au moins dans une partie de l’enseignement dans la langue devenue co-officielle.

Or là où la population n’est pas linguistiquement homogène (Montréal, Toronto, pays de Galles, Ajaccio,…), ça veut dire qu’il faut que les fonctionnaires soient bilingues. Ces emplois ne sont donc pas accessibles à tous, et en particulier à ceux qui viennent d’autres régions ; en pratique cela crée une inégalité en faveur d’une partie des locaux au détriment de leurs concitoyens. De plus n’est pas certain qu’il existe suffisamment de gens qualifiés bilingues pour certaines spécialités.

Toute la question est de savoir si les Corses sont prêts à cela. S’il est normal que les militants l’exigent, parce que sinon la langue aura bientôt disparu, je suis personnellement un peu sceptique sur la suite quand la population mesurera la complication que cela entraînerait.

Et de toute façon, même quand la co-officialité est bien respectée, la langue majoritaire, comme l’anglais hors Québec au Canada, ou encore l’anglais au pays de Galles et en Irlande, finit par faire disparaître la langue locale, encore une fois sauf exceptions très locales ou militantes. Cela fait dire aux sceptiques : « que de mal pour pas grand-chose ! »

Cela n’empêche pas une certaine liberté avec des créneaux pour les cours de corse dans l’emploi du temps scolaire, mais je crois que la loi française le permet déjà.

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