Démocratie participative à Lille : une mascarade !

Martine Aubry by Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

A Lille c’est le grand tralala de la démocratie participative : comment des élus parviennent-ils encore à faire illusion avec une pareille arnaque ?

Par Nathalie MP.

La ville de Lille se flatte de toujours conserver « une démocratie d’avance ». La preuve, c’est Pierre Mauroy1 qui a institué les Conseils de quartier plus de 20 ans avant que la loi n’en fasse l’obligation aux villes de plus de 80 000 habitants à partir de 2002.

Et c’est encore lui qui a demandé à un ancien recteur de l’Université catholique de Lille, Michel Falise, de plancher sur le concept de « démocratie participative » avec comme résultat la création du premier Conseil communal de concertation de France en 1996.

Démocratie participative. L’expression a de quoi surprendre. Le système démocratique dans lequel nous vivons n’est-il pas, selon les mots du Président américain Abraham Lincoln « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » ? La participation requise ne consiste-elle pas justement à choisir nos représentants lors d’échéances régulières appelées élections ?

C’est précisément là où rien ne va plus. Depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980, c’est-à-dire depuis l’époque où l’on a abandonné toute idée d’avoir un budget à l’équilibre et où le chômage s’est mis à s’envoler, on constate aussi une inexorable désaffection des électeurs pour la « chose publique ».

Hormis pour l’élection présidentielle qui continue à mobiliser les électeurs, les taux de participation sont en chute. C’est particulièrement vrai pour les municipales (voir le graphique du Figaro) et c’est encore plus vrai à Lille où les scores de participation sont de 15 à 20 points en dessous de la moyenne nationale :

Participation au premier tour des élections municipales, régionales et législatives :

Sources : municipales, Lille 20012008 et 2014régionaleslégislatives.

Crainte d’un procès en illégitimité ? Crainte d’une perte d’influence sur leur électorat ? Les deux à la fois apparemment, puisque les élus n’ont de cesse de construire en parallèle une « participation citoyenne » en invitant les habitants à s’investir dans moult comités avec la promesse qu’ils seront eux-mêmes les acteurs des transformations de leur cadre de vie.

Aussi, de nombreuses instances forcément dédiées au dialogue, à la proximité, à l’écoute et à l’échange et forcément riches des talents citoyens de tous les habitants, sont venues compléter le vaste dispositif des Conseils de quartier. Rien qu’à Lille, on compte aussi un Conseil municipal d’enfants, un Conseil lillois de la jeunesse, un Conseil lillois des aînés et un Conseil des résidents étrangers. Sans oublier les commissions, les ateliers, les comités… où siègent les mêmes personnes, ou d’autres, ou encore des membres « éphémères », dans un véritable charivari de transversalité et d’expertise citoyenne !

En ce début d’année 2018, Lille innove à nouveau. Madame le Maire, c’est-à-dire Martine Aubry, a eu une idée géniale : il faut rendre chaque Conseil représentatif du quartier ! Il est amusant de penser que les Conseils de quartier n’étaient donc peut-être pas si représentatifs que cela auparavant. Mais peu importe ; ce qui compte aujourd’hui, c’est de donner l’impression que tout change et que la volonté populaire sera plus que jamais écoutée et prise en compte.

En réalité, quelques habitants de bonne volonté égarés dans ces Conseils par le hasard du tirage au sort sont rapidement tombés de haut (leur turn-over est d’ailleurs très élevé). Il ne leur aura pas fallu beaucoup de réunions pour constater que si les mots ouverture, co-décision, transparence et patati et patata sont systématiquement sur toutes les lèvres et dans tous les beaux discours sur la démocratie participative, l’ensemble du système est strictement informatif et consultatif et ne sert que la promotion de l’équipe municipale et son emprise sur l’électorat.
Pire, on ne traite en Conseil de quartier que de sujets mineurs tels que la subvention de 200 € pour le rallye lecture de l’école primaire ou le programme de la sortie culturelle annuelle des personnes âgées. Débat :

– 10 h : rassemblement en mairie, 10 h 15 : départ, etc.. Tout le monde est d’accord ?
– Ben, heu, oui …
– Voté à l’unanimité. Sujet suivant… Ah, Madame Trucmuche, vous vouliez ajouter quelque chose ?
– Oui, il faudrait demander aux gens d’arriver à 9 h 55 pour éviter les retards car après, tout le programme est bousculé et les personnes âgées n’aiment pas rentrer chez elles tard le soir.
– C’est noté, merci Madame Trucmuche.

Bref, on s’y ennuie ferme pendant des heures et des heures.

Quand surgit une question qui préoccupe vraiment les habitants – je pense notamment à une série d’agressions qui avaient eu lieu en quelques semaines dans mon quartier, ou à un tracé de ligne de bus particulièrement mal fichu – on vous répond : ah, ce n’est pas nous, c’est la police nationale, c’est la communauté urbaine, etc… Au mieux, le Président du Conseil prend note et dit « qu’il va voir ».

Tant il est vrai que derrière quelques petits dossiers parfaitement anodins et derrière l’excuse de la non compétence administrative, toute la finalité des Conseils de quartier consiste avant tout à faire descendre la bonne parole municipale dans les chaumières. Les adjoints (aux finances, à la sécurité, à la propreté, à la culture etc…) font régulièrement le tour des Conseils, discourent pendant une heure de leur gestion magnifique et invitent les conseillers à relayer leur formidable action dans la population.

Mais dès lors que des dossiers importants arrivent sur la table, même l’information et la consultation ne sont plus de mise. C’est par exemple ce qui s’est passé à Lille à propos de la construction d’une tour d’habitation de 56 m de haut dans un quartier où le PLU limitait les hauteurs à 21 m. Et c’est ce qui s’est passé à propos de la totémique rue de Paris que Martine Aubry a décidé de renommer rue Pierre Mauroy de façon purement discrétionnaire. Dans les deux cas, les Conseils de quartier n’ont jamais été ni avisés, ni saisis, ni consultés, ni impliqués dans quoi que ce soit de participatif et la concertation fut des plus sommaires.

Le gros loupé sur le plan de circulation mis en place fin août 2016 n’a pas arrangé les choses. Le mois suivant, la démocratie participative lilloise était sur la sellette sous le titre « Les instances participatives à Lille : coupables ou non coupables ? » Pour l’équipe municipale, il devenait urgent de procéder à quelques retouches afin de redonner un peu de crédibilité au processus participatif.

Ajoutez à cela que le cap de mi-mandat a été franchi et que les prochaines élections municipales de 2020 sont dans toutes les têtes. Or un récent sondage de l’IFOP indiquait que si 58% des électeurs sont satisfaits de Martine Aubry, il ne sont paradoxalement que 34% à souhaiter sa réélection.

Tout a donc été changé. Ou plus exactement, dans un contexte de grande similitude avec l’organisation antérieure, quelques éléments susceptibles de relancer la machine électorale ont été ajoutés : l’âge minimum des conseillers de quartier est abaissé à 16 ans (le PS a vraiment un besoin urgent de se reconstituer !), les séances des Conseils de quartier deviennent ouvertes au public et le nombre d’élus municipaux siégeant d’office a été réduit. Par contre, ils restent présidés par un élu municipal désigné par la mairie et non pas choisi par les membres du Conseil. Il ne faudrait pas que de tels Conseils se mettent à exister en dehors de l’onction municipale.

Un budget participatif leur sera affecté. Nouveauté très relative car c’était déjà le cas et le plus gros servait à faire des travaux d’aménagement dans les écoles primaires (du ressort des municipalités) et les mairies de quartier. Enfin, les « Ateliers de quartier » et les « Rendez-vous de quartier », présentés comme nouveaux, ne sont jamais que les anciennes commissions thématiques et les anciennes réunions avec les habitants.

En outre, le règlement intérieur prévoit que  :

En cas de défaillance grave, l’élu à la Citoyenneté peut sur proposition du Président, procéder à la radiation d’office du conseiller jugé inapte à assumer ses responsabilités. (..) La radiation peut être prononcée dans le cas où son comportement général est notoirement incompatible avec l’exercice de ses fonctions.

Les réunions des Conseils de quartier devenant publiques, il est simplement hors de question de laisser libre cours à la moindre dissonance. L’opposition de droite y voit non pas une ouverture, mais une façon supplémentaire de cadenasser la parole ; elle a donc décidé de s’en retirer. A noter que pour la Voix du Nord du 8 décembre 2017, les nouveaux Conseils de quartier sont un « grand bond en avant ». Un titre à double tranchant, je trouve.

Que tout le tralala de la « démocratie participative » soit une vitrine municipale et un système d’embrigadement au service de la longévité électorale des équipes en place avant d’être une prise en compte effective des avis des citoyens sur des sujets de vie quotidienne n’est pas un grand secret.

À Paris, Anne Hidalgo a montré assez clairement combien l’avis négatif des Parisiens concernant la fermeture des voies sur berge à la circulation automobile lui importait peu. À Lille, Pierre Mauroy avait dit dès le départ qu’il ne créait pas des Conseils décentralisés  pour installer des contre-pouvoirs dans les quartiers.

Ce qui est aberrant et difficilement compréhensible, c’est que des élus parviennent encore à faire illusion avec une pareille arnaque, même affublée de titres ronflants et citoyens !

Sur le web

  1.  Pierre Mauroy (1928-2013) : Sénateur du Nord, Président de l’Internationale socialiste, Premier secrétaire du PS, maire de Lille (1973-2001) et Premier ministre de Mitterrand (1981-1984).