D’une modification de la loi de Say par Jacques Rueff

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Le point de vue de Jacques Rueff à propos de l’influence de la monnaie sur la demande et l’offre globale.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Dans un précédent article, qui remonte à presque deux ans aujourd’hui, nous avions décrit la fameuse loi des débouchés, de l’économiste français Jean-Baptiste Say. Nous avions alors écrit :  

Cette loi stipule, en quelques mots, que les produits s’échangent contre des produits : que la monnaie, le “numéraire”, n’est qu’un intermédiaire aux échanges, et que si les marchands cherchent à obtenir du numéraire, de l’argent, en vendant leurs produits, ce n’est que dans le but d’obtenir d’autres produits en échange ; et qu’alors tout produit supplémentaire créé ouvre par son existence même un débouché à d’autres produits, à condition qu’il ait une utilité recherchée par les consommateurs. Ceci étant, une crise de surproduction ne peut se produire du fait des nouveaux débouchés.

Nous allons cependant nous intéresser à l’avis de Jacques Rueff, qui sort des sentiers de la théorie classique des auteurs tels que Jean-Baptiste Say, David Ricardo, etc … pour qui la monnaie n’est “qu’un voile sur les échanges.”

Il prend le contrepied de leur vision en disant que la loi de Say “ n’est vraie qu’autant que la quantité de monnaie en circulation est constamment au niveau du montant global des encaisses désirées.”1

Que cela signifie-t-il ? Jacques Rueff aborde le problème par la loi de Say dans son livre Le lancinant problème des balances de paiement. Il explique, en somme, que de tout temps, comme dans la théorie classique, que les balances de paiements sont toujours à l’équilibre, loin de la thèse de Keynes pour qui cela dépend de facteurs internes aux pays, et que ses structures ne peuvent être modifiées qu’à la marge.

Jacques Rueff pondère cependant la thèse des classiques, pour lesquels les influences sur la monnaie (l’inflation et le crédit par exemple) n’ont aucune influence sur les structures productives du pays (la monnaie est considéré comme neutre). Jacques Rueff remarque que

hors les cas de fuite devant la monnaie ou de déficit budgétaire – exceptions essentielles, il est vrai, – la balance des paiements d’un pays est toujours équilibrée. 

Ainsi chaque fois qu’il y a existence d’encaisses monétaires non désirées, offre et demande globales se trouvent déséquilibrés.

Les balances de paiement sont nécessairement équilibrées et, loin des discours accablants sur le déficit de notre balance commerciale, par un jeu de déficit/excédent de balance commerciale compensé par entrée/sortie de capitaux dans le pays. Ainsi,

les chiffres cités plus haut montrent que toutes les balances commerciales des pays riches sont en déficit, malgré tous leurs efforts pour exporter beaucoup et pour importer peu, alors que celles des pays pauvres sont en excédent.

Ainsi, Jacques Rueff nous rappelle que la France a quasiment tout le temps connu des déficits commerciaux, et que les seules fois où elle a connu des excédents, c’était lorsque “le paiement de l’indemnité de guerre que nous avait imposée le traité de Francfort introduisait un élément de passif exceptionnel dans la balance des paiements de la France.” 2 Mais qu’est-ce donc qui explique pareil ajustement entre sortie de marchandise et entrée de capitaux, et inversement ? Jacques Rueff l’explique simplement :

Les pays riches possèdent des ressources en monnaies étrangères qui n’apparaissent pas dans leur balance commerciale, et notamment les revenus des valeurs étrangères que détiennent leurs nationaux. Pour que leur balance des paiements soit en équilibre, il faut que leur balance commerciale soit en déficit, et c’est bien ce qui arrive en pratique. À l’inverse, les pays pauvres ont emprunté à l’étranger. Ils ont à payer chaque année le service de ces emprunts. Pour que leur balance des paiements soit équilibrée, il faut que leur balance commerciale soit en excédent, et encore l’expérience montre qu’il en est bien ainsi.

La seule chose qui peut donc expliquer un déséquilibre de la balance des paiements, qui dans l’histoire, à tendance à naturellement s’équilibrer, c’est l’existence d’encaisses monétaires non désirées3, et ceux par des politiques de déficit budgétaire et des politiques de monnaie active, qui créent des “droits vidés”, comme les appelle Jacques Rueff, et qui ne trouvent pas demandeur. Là où donc Jacques Rueff diverge avec Jean-Baptiste Say, repose sur les conditions d’égalisation de l’offre et de la demande. Jacques Rueff pose donc l’identité telle quelle :

Demande d’un échangeur pendant une séance de marché = montant des ventes opérées par lui au cours de cette séance + excédent des créations sur les destructions de monnaie effectuées pour son compte pendant la même période – variations entre le début et la fin du marché de l’encaisse qu’il souhaite détenir.

Cette identité que Jacques Rueff dégage le conduit à dire que

le gros de la demande, en toute période, est fourni par la valeur des offres. C’est de cette constatation que la fameuse théorie des débouchés, de Jean-Baptiste Say, est l’expression approximative, donc inexacte. En réalité la demande globale s’écartera de la valeur globale des offres – et le niveau général des prix variera – toutes les fois qu’une divergence existera entre les variations, pendant la période considérée, de la quantité de monnaie en circulation et du montant global des encaisses désirées.

La leçon donnée par Rueff s’éloigne donc de la fameuse neutralité de la monnaie des classiques, qui n’existe que tant que les niveaux de variations entre la quantité de monnaie en circulation et les encaisses désirées restent similaires.

  1. “Est désiré, tout élément d’encaisse que son titulaire ne désire pas remplacer par une richesse de nature non monétaire.” Jacques Rueff.
  2. “De 1870 à 1914, la France, pays riche, titulaire d’un important portefeuille de valeurs étrangères, a toujours eu une balance commerciale en déficit (1), sauf pendant les années 1872 (+ 255), 1873 \ + 246), 1874 (+ 279) et 1875 (+ 345). Or, pendant ces années, le paiement de l’indemnité de guerre que nous avait imposée le traité de Francfort introduisait un élément de passif exceptionnel dans la balance des paiements de la France. L’apparition d’un excédent de balance commerciale ne permet pas, évidemment, d’affirmer qu’il est dû exclusivement au transfert de l’indemnité de guerre. Sa simple existence montre cependant que, au cours de ces années, la balance commerciale a réagi dans le sens que la théorie permettait de prévoir.” Jacques Rueff.
  3. Soyons clairs sur ce que nous nommons encaisses désirées : “L’ensemble des encaisses nécessaires et thésaurisées détermine le montant des encaisses que leurs titulaires ne désirent pas remplacer par des biens de nature non monétaire. Pour cette raison, nous les qualifions « d’encaisses désirées». »  Jacques Rueff.