Radio France : ce que signifie la révocation de Mathieu Gallet

Les difficultés auxquelles se confronte aujourd’hui l’ancien du cabinet de Frédéric Mitterrand, révoqué par le csa de sa mission à la tête de Radio France, illustrent l’aversion de notre époque pour les Rastignac.

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Radio France : ce que signifie la révocation de Mathieu Gallet

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 31 janvier 2018
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Par Éric Verhaeghe.

Mathieu Gallet n’est ni un prolétaire, ni un grand bourgeois. Il est issu des classes moyennes de province, celles qui expriment de plus en plus souvent leur malaise et leur désaffection pour un régime qui leur tourne le dos. Vu à travers ce prisme, l’affaire Gallet permet une superbe décomposition spectrale de la réaction nobiliaire qui asphyxie la France depuis quelques décennies.

Mathieu Gallet, ce jeune ambitieux venu de province

Mathieu Gallet n’a pas fait de grande école. Il a fait Sciences-Po Bordeaux, puis un DEA à l’université de Paris-I. Il est à l’image de ces centaines de milliers de jeunes Français qui ne brillent pas, pour des raisons diverses, par un parcours « aristocratique » à la française, fait de Polytechnique, d’ENA ou de HEC mais qui estiment ne pas démériter pour autant.

Il n’a pas trente ans, et il est déjà condamné, comme il se doit dans ce pays, à des emplois moyens, ni prolétaires, ni dirigeants. Mais… Gallet a de l’ambition et il veut réussir.

S’engage alors ce que la France adore à certaines époques, et déteste à d’autres (comme aujourd’hui) : une course à la Rastignac qui va se terminer en drame.

Le cirage de pompe en cabinet

Gallet aime les paillettes. Il se tourne très tôt vers la culture et le pouvoir. Ses pourfendeurs soutiennent qu’il utilise à cette fin des réseaux minoritaires, et attribuent à ce jeu de coulisses sa nomination par Frédéric Mitterrand comme directeur adjoint de cabinet au ministère de la Culture.

Quand bien même ces allégations seraient vraies, faut-il s’en offusquer ? En quoi ces réseaux sont-ils plus choquants que les écuries du Conseil d’État où, avant chaque nomination d’une équipe gouvernementale, des conciliabules se tiennent à la bibliothèque du Palais-Royal pour déterminer qui ira où ?

Car le grand public ne le sait pas assez, mais la France est un pays de pouvoir distribué : on n’entre pas dans un cabinet ministériel, on n’accède pas à un poste exposé si la machine, la technostructure, ne l’a pas décidé pour vous. Ce ne sont pas, ou pas seulement, les compétences qui priment, mais l’allégeance à un système narcissique où n’a de chance de réussir que celui qui ressemble et qui cultive la ressemblance avec ceux qui sont au pouvoir.

C’est ainsi que la République, à petits feux, se meurt, à force de consanguinité et de collusion.

La réaction nobiliaire frappe

Depuis 30 ans, le pouvoir en France ne cesse de se resserrer sur un noyau de plus en plus restreint de gens qui se ressemblent et qui ont la conviction d’être la quintessence des sauveurs dont le pays a besoin. Malgré les réseaux qui le soutiennent, Gallet ne tarde pas à en prendre conscience. Il sait que l’INA dont il a pris la présidence est pour lui une sorte d’impasse (le fameux syndrome du « trop haut trop tôt »).

Avec son manque de diplômes ronflants, son origine sociale ordinaire et son manque d’entregent parmi les vrais réseaux qui tiennent la machine, il devra en rabattre. Il a beau dégager des résultats positifs à l’INA et montrer ses talents de dirigeant d’entreprise publique, il comprend que ce qui paie n’est pas la compétence, mais l’esprit de cour.

Alors Gallet se donne les moyens de réussir et de franchir l’obstacle suivant. En dehors des règles, il passe des marchés de « stratégie », c’est-à-dire de lobbying personnel.

Tel est le prix à payer pour les Rastignac modernes, qui se heurtent à la réaction nobiliaire. Le système leur ferme les portes, alors ils reviennent pas la fenêtre ou par le soupirail.

Comment réussir quand on a très peu de chances d’y arriver

Dans la liste des contrats passés au crible par la justice, on en retrouve des bien connus qui fonctionnent sur un mode simple : tu donnes 10.000 euros par mois à un gars pendant un an, et tu as un accès illimité à son carnet d’adresses. Il te présente toutes les personnes utiles qu’il connaît et à auxquelles il a l’habitude de cirer les pompes.

Ce genre d’affaires est particulièrement juteux quand ce consultant en courtisanerie est membre du Siècle et te présente tous les grands décideurs susceptibles de faire ta carrière. Après, c’est à toi de faire ta vente et de convaincre, après force révérences, d’être pistonné pour le job de tes rêves.

Ainsi fonctionne l’élite parisienne. Elle n’a pas beaucoup changé depuis les années 1780, telles que l’excellent film de Patrice Leconte, Ridicule, l’a décrite. Gallet le comprend et tente sa chance avec intelligence, au fond : il décroche ainsi la présidence de Radio-France.

La réaction nobiliaire fait son oeuvre

Qu’un outsider décroche si jeune un emploi d’insider ne pouvait que heurter la noblesse parisienne. Cette réussite était d’autant plus insupportable que les résultats de Gallet sont inattaquables, et qu’ils privent les porte-voix de la réaction nobiliaire de leur argument favori : le système doit rester entre nos mains car nous sommes seuls compétents pour le gérer.

Disons même que Gallet constitue une menace pour l’entre-soi parisien. Il parvient à démontrer que des réformes peuvent survenir, qui fonctionnent même si elles bousculent les certitudes acquises et les préjugés bien-pensants. Ce genre d’extravagance ne peut durablement rester impunie.

Alors, l’attaque ne s’est pas faite attendre. Les fameux contrats hors marché sont tombés sur le tapis. Et de Rastignac, on est passé à Julien Sorel.

Certaines mauvaises langues ont établi un lien entre la chute de la  présidente de l’INA qui avait succédé à Gallet et la remontée à la surface des marchés irréguliers du président de Radio-France. Ce lien est à prouver, mais il est plausible que la technostructure, qui déteste ceux qui lui prennent des postes sans respecter les règles de concours aristocratique qu’elle a imposées, ait adoré voir Gallet tomber.

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  • Il faut privatiser Radio France.
    Les petits Rastignac n’auront alors de compte à rendre qu’aux auditeurs, aux annonceurs et aux actionnaires, et non pas à la technostructure.

  • L’auteur l’a bien défini : nous sommes dans une structure « de cour ». Et tout comme les nobles avaient des places réservées de par leur naissance à des postes supérieurs, nous avons les mêmes mécanismes comme l’expliquent l’auteur.
    228 ans et toujours le même sytème.

    • Les fonctionnaires ont pris la place de l’aristocratie d’alors, il possèdent la même arrogance, la même passion pour le pouvoir et l’argent et ils occupent les même palais que les princes d’antan. Partout dans le monde les parasites s’organisent de la même manière.

  • Faut plaindre les pigistes de la PRAVDA tombés en disgrâce ? A quand un article de EV sur l’exode du pauvre TROTSKI ?

  • L’affaire semble bien alambiquée, on n’est pas sûr de bien suivre toute l’analyse, mais le mieux serais qu’il n’y ait pas de Radio France…

  • Bof !…
    Il travaille à la fin des années 2000 comme conseiller chargé des questions audiovisuelles au ministère de la culture.
    Sans que la commission de déontologie soit saisie (son patron avouera plus tard que s’il avait été saisi, l’avis aurait été négatif), il est nommé à la tête de l’INA.
    Plus tard, on découvre qu’il menait grand train, avec des frais somptuaires exorbitants. Faut-il rappeler que l’INA est financé en partie par des fonds publics, c’est-à-dire par vous et moi ?
    Puis des contrats publics passés sans appels d’offre. Bref, il écope d’un an de prison avec sursis pour délit de favoritisme.
    Alors, comme dans l’affaire Fillon, le coupable de ce cluedo sans complot est… la « victime »… dans le bureau avec le carnet de chèque !

  • Si on adhère à l’idée de la Cour fermée de la noblesse d’État, on ne peut pas soutenir le cas de Mr Gallet qui utilise les fonds publics pour se refaire un bureau à 100k€. L’audiovisuel public vit au-dessus de nos moyens en cumulant la redevance et la publicité. Quant on veut se faire une place, on doit aussi être irréprochable…

  • Ce que je trouve d’abord bizarre dans cette analyse est le fait que M. Gallet soit considéré un Rastignac, tandis que ceux déjà solidement accrochés aux branches et qui l’ont « aidé » à tomber non. Quand toutes leurs prouesses, leurs agissements et leur philosophie de vie prouvent chaque jour le contraire…

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