Macron piégé par la technostructure

Le Figaro a révélé que Macron reprochait à ses ministres d’être prisonnier de leur technostructure. Il n’aura pas été long à comprendre que son fétichisme du gouvernement profond conduisait à une impasse politique.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Emmanuel Macron et Federica Mogherini (Crédits : World Economic Forum, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Macron piégé par la technostructure

Publié le 3 août 2017
- A +

Par Eric Verhaeghe.

Le 28 mars 2017, Emmanuel Macron alors candidat avait fait de tonitruantes déclarations sur la composition de son gouvernement. Il annonçait alors qu’il ne recruterait pas « d’apparatchik » de partis mais qu’il privilégierait des ministres compétents, issus de la société civile. Lors de leur nomination, le même Président a expliqué que les ministres ne bénéficieraient que de cabinets drastiquement réduits.

Moins de deux mois après, les dégâts sont déjà visibles : les ministres « compétents » sont prisonniers d’une administration qui leur mâche le travail et les ramène au degré zéro de la politique.

Macron, candidat de la technostructure

On n’a peut-être pas assez dit, pendant la campagne et aux premières heures de la Macronie, que Macron était d’abord le candidat de la technostructure. La composante jeune-turc de l’idéologie présidentielle a souffert d’un dédain de la part des commentateurs et analystes politiques.

Elle est pourtant au cœur de ce qui se passe en France depuis le 7 mai 2017. Rétrospectivement, l’histoire jugera même sans doute que l’élection d’Emmanuel Macron a constitué une tentative de la dernière chance pour le gouvernement profond et pour la technostructure qui le cortique de sauver ses meubles dans un monde qui bascule vers un autre chose numérique et civil.

Profondément, Macron porte l’idéologie énarchique qui repose sur la conviction intime que l’État est le sauveur de la modernité, mais qu’il en est empêché par une classe politique décadente.

D’où l’idée que le renouveau français passe forcément par une mise entre parenthèses de ces élus (tous des apparatchiks) et par un triomphe des experts et des hauts fonctionnaires (qui eux, bien entendu, ne sont pas des apparatchiks).

Pour le comprendre, il faudrait ici mener une étude quasi-ethnographique sur le mépris que les énarques et les bercyens portent pour la démocratie parlementaire. L’opinion publique française n’a pas conscience d’être sous la pression d’une technostructure convaincue qu’elle seule est la garante de l’efficacité politique et que le Parlement constitue un obstacle essentiel sur ce chemin.

La grande force d’Emmanuel Macron, qui se vantait il y a peu encore de sa « virginité parlementaire », est d’avoir rallié sous cette bannière anti-parlementaire tous ceux (libéraux compris) qui partagent le diagnostic d’une dangereuse sclérose française. Le temps d’une campagne, Macron a crédibilisé l’idée qu’une France gouvernée par des experts et des technocrates trouverait les solutions qu’aucun gouvernement n’a mise en place depuis trente ans pour sortir le pays des rails déclinants qu’il suit.

Macron soutenu par le gouvernement profond

Dans cette fédération des énergies anti-parlementaires coalisées autour du jeune Président, il faut évidemment souligner le poids structurant du gouvernement profond, qui a cru avec une probable bonne foi à la réussite de cette idéologie, comme il y avait cru le 10 juillet 1940, lors de l’expérience technocratique la plus retentissante dans la France du siècle dernier.

Rappelons-nous du soutien accordé à Macron par des piliers systémiques comme Pierre Bergé et sa puissance de feu médiatique. Rappelons-nous que c’est Jacques Attali qui a sorti Macron de l’ombre. Ce faisant, c’est bien ce gouvernement profond européiste, hégémonique, cristallisé autour des valeurs du vivre ensemble et de la diversité, qui a parié sur la victoire d’un jeune haut fonctionnaire.

Ce soutien, disons même cette paternité, constituera pour Emmanuel Macron la principale difficulté à surmonter. Tôt ou tard, le Président devra payer ses dettes à ce petit monde qui l’a soutenu mais qui porte en lui un antagonisme profond avec les aspirations majoritaires du pays. Avoir eu l’illusion qu’il suffirait de recruter quelques experts pour contourner l’obstacle relevait de la naïveté.

La politique rattrape Macron au galop

Il aura suffi de deux mois pour que les illusions se dissipent. Non, la présence d’experts dans un gouvernement ne suffit pas à réduire le débat politique à de simples questions d’expertise. C’est même le contraire qui se produit : l’absence de politique renforce le besoin de politique.

La rapide baisse de popularité de Macron, qui vient de battre le record sondagier de François Hollande, le montre. La technocratie n’hypnotise pas les peuples. Il ne suffit pas de prendre, comme Édouard Philippe, des airs de garçon bien élevé et propre sur lui quand on explique qu’on ne sait pas où on va, pour que la pilule soit moins amère.

Au passage, la curée n’en est probablement qu’à ses débuts. Par exemple, en cas de difficulté, le gouvernement a un truc : il annonce une étude préparatoire chargée de proposer des mesures. La blague joue sur tous les sujets : le RSI, la fiscalité locale, la réforme des retraites. Le gouvernement Philippe ne pourra éternellement cacher aux Français qu’il n’a aucune idée sur la façon de décliner les promesses de Macron en recourant à cette grosse ficelle déjà éculée sous Hollande.

Face à la vacuité politique qui règne en France, une certitude est désormais acquise. Le mythe d’une classe politique coupable de tous les maux s’effondre. Le mythe d’une technostructure compétente aussi.

Reste à savoir jusqu’où le quinquennat Macron déroulera la pelote de la désillusion française. L’échec prévisible d’Emmanuel Macron n’est pas un échec comme les autres : il signe l’effondrement de l’espérance en une transformation pacifique et maîtrisée de nos institutions…

Sur le web

Voir les commentaires (20)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (20)
  • Bien vue la mise en place d’EM avant les élections. Il aurait aussi été bien vue, de détailler tous événements, pendant les élections et des méthodes pour parvenir au résultat ! l’élection d’EM ! En passant par la complaisance des médias à ne pas s’acharner sur ses déclarations de revenus! La dite pseudo affaire Fillon à bien servit d’écran de fumée et ne pas parler expliquer son programme! Le projet du PS soutenu par BH surréaliste aussi dangereux pour le Pays que ceux du F de G et du FN, la gauche n’en voulais pas d’avantage! La culture du tous pareils à joué à la fois pour le nombre d’abstentions que pour faire élire !E. Macron avec soit, une majorité issue d’une minorité ! La démocratie avec ce système est respectée!! Sauf qu’il n’aura pas de vraie majorité pour soutenir un programme incohérent! on en à la preuve tous les jours à l’Assemblée Nationale !

  • Cet article est un peu décevant. L’article attribue (généreusement) à Macron une certaine volonté de réformer le pays, et souligne à juste titre que celle-ci se heurte à l’immobilisme d’une administration pléthorique qui y voit (forcément) une menace. On pourrait en conclure – par exemple – qu’une réforme d’ampleur doit commencer par la fin du statut de fonctionnaire, pour permettre à un nouveau gouvernement de remplacer la hiérarchie administrative si nécessaire. Mais l’article se contente d’expressions douteuses comme « Etat profond » ou « technostructure », qui ne ne signifient rien, ou si peu. Dommage!

    • Au contraire ces mots signifient quelque chose, il suffit de tomber ici ou là sur les rares interviews de ces hauts fonctionnaires pour voir la justesse de cette analyse. Ils savent toujours mieux que tous ce qu’il faut faire et vous l’expliquent sans la moindre once de doute.
      Et en effet ce problème n’a pas du tout été évoqué durant ces élections alors que pour une fois on parlait d’un ton « nouveau » de réformer la France.

      Le problème de la France est avant tout la main-mise de cette caste (et surtout son idéologie) sur les rouages d’un pays de plus fortement administré.

      On voit bien à l’oeuvre aux USA le deep state, version américaine de l’état profond ; sans prendre partie pour ou contre les mesures et la politique de Donald J. Trump, il a longtemps évoqué au cours de sa campagne sa volonté de rendre le pouvoir aux américains et aux Etats contre l’administration de Washington ; les fonctionaires fédéraux (jusque dans le staff de la Maison Blanche) distillent dépuis sont arrivé au pouvoir des informations confidentielles (les leaks) pour le mettre en difficulté et font preuve de plus de loyauté envers le deep state qu’envers la démocratie représentative.

      • Je suis d’accord avec vous sur l’arrogance des hauts fonctionnaires. Mais que signifie la « loyauté envers le deep state »? C’est qui le « deep state »? La seule chose qui existe ce sont des élites coupées des réalités et qui ont intérêt à maintenir la structure étatique en l’état car ils en vivent. Cela n’a rien de « profond » ou de caché, c’est une simple collusion d’intérêts – ils ne sont même pas loyaux entre eux car ils sont prêts à s’entredéchirer pour le premier poste venu. Utiliser cette expression d’Etat profond me semble donc inutile, et risque de décrédibiliser le discours, car cette expression est utilisée par un tas de gens souvent à l’antithèse des idées libérales.

        • L' »Etat profond » c’est une expression courte qui désigne exactement ce que vous écrivez.

          https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_profond

          • Merci pour la référence. J’en comprends tout de même que cette notion est extrêmement malléable. Si on vise par là l’idée qu’au delà des institutions représentatives, il existe une administration (c’est à dire à la fois des hauts fonctionnaires, mais aussi le « petit » employé de base….) qui par sa stabilité peut faire échec aux politiques que les institutions représentatives veulent mettre en place, je suis d’accord – et je comprends que c’est le sens originel. Par contre, je pense que cette notion est aujourd’hui employée essentiellement dans un tout autre sens: l’idée que des gens très riches et en petit nombre parviennent à influer sur le gouvernement de façon continue et exercent de fait le pouvoir réel (et, selon des variantes, parviennent à cacher des actes délictueux tel qu’assassinat politique, etc. et/ou sont tous juifs, tous illuminati, ou autres). Or si le lobbying est évidemment une réalité importante, ce second sens de l’Etat profond est une imposture: parce que les élites changent, ont des intérêts divergents, mais surtout parce que ce second sens suppose que les dirigeants politiques sont uniquement des marionnettes à leur solde qui parviennent à mentir tout le temps à tout le monde au seul profit de cet « Etat profond », ce qui est simplement très improbable.

    • Ce pays est foutu … voila la conclusion.

      Inutile de rêver de solutions miracles comme la diminution du nombre de fonctionnaires : vous avez bien vu avec Fillon que quiconque serait tenté ce genre d’idée se ferait écarteler en place publique.

      Je suis profondément allergique aux théories du complot et aux ennemis invisibles, mais l’ENA (et l’éducnat) est devenu un tel bastion idéologique que les gens qui y baignent sont tout simplement incapables de se rendre compte que le monde tel qu’ils le voient n’est absolument pas le monde tel qu’il est.

      Que penser d’autre d’une école qui met en exergue un texte (sujets et meilleures copies de l’ENA, économie 2016) récompensé par une note de 16/20 qui se conclue par « il est essentiel de remplacer l’utilisation des énergies fossiles par du travail humain, de
      développer l’économie du care et d’affecter les gains de productivité à la réduction du temps de travail. »

      Bref que penser d’un système qui choisit comme élite des intégristes de la décroissance revendiquant une contre révolution industrielle ?

  •  »
    il signe l’effondrement de l’espérance en une transformation pacifique et maîtrisée de nos institutions…
     »
    Ouai.
    Et ça c’est inquiétant.

  • macron est à 36 % de satisfaits ; pendant que les gens sont en vacance , on met à la rue des retraité ( valeurs actuelles ) , mais on loge des migrants dont je me demande d’ailleurs s’ils ne vont pas à la longue remplacer les abstentionnistes qui ont boudé les présidentielles ; aprés tout on ne mord pas la main qui vous nourrit …. les allocs scolaires vont être payé ce mois ci , mais plus besoin de justificatif pour les ados de 16 à 20 ans…. l’insécurité s’étale comme une nappe d’huile mais pas un mot la dessus …..les maisons de retraite publics vont devoir se démerder avec leur vieux via les baisse des aides mais aucune coupe prévu dans l’acceuil des migrants …..ce pays va rapidement s’enfoncer dans le chaos , mais ce n’est pas macron et cie qui vont en faire les frais ;

  • Je pense que le gouvernement Philippe pourrait être efficace si Macron ne s’ingéniait pas à lui savonner la planche!

    • Philippe est de la même école que Macron! Ces gens sont des clones fabriqués par l’ENA.

      • Certes, il a fait l’ENA également mais ce n’est pas du tout le même type d’homme que Macron! En tant que maire du Havre, il a su faire ses preuves et a été très performant et très apprécié.

  • Il l’est tout autant qu’eux, d’où son immobilisme depuis son élection! A part parader devant les media déguisé en pilote de chasse, ou suspendu à un hélico comme un sauveteur, il n’a strictement rien fait, à part des mirages pour amuser la galerie dans l’espoir de tromper les citoyens!

  • Je me souviens d’un temps ancien (1965?) où un peuple moins imperméable aux nuances faisait la différence entre technocrates et techniciens.
    Pour faire court, les techniciens experts en analyse de la réalité ont été remplacés par des technocrates experts en emballage.
    Dans ce nouveau gouvernement je ne vois guère d’amélioration du rapport techniciens/technocrates parmi les ministres et leurs conseillers. Autrement dit, il n’y a toujours pas de pilote dans l’avion France.
    A qui la faute? peut-être à ceux qui s’acharnent depuis 45 ans à détricoter l’éducation d’un peuple désormais privé d’esprit critique et de tolérance à la frustration donc incapable d’élire ou d’accepter des dirigeants compétents et courageux.

  • Votre haine envers macron vous égare.
    Il faudrait donc penser maintenant que les « élites politiques anciennes », ce que j’appelle les vieux politicards ringards, seraient finalement très efficaces, et seules garantes de la démocratie ?

  • Bien vu. Seuls les nouveaux députés, dont la moitié est élue pour la première fois, notamment les femmes, qui représentent 40% de la Chambre, peuvent retourner la situation en prenant Macron au mot sur sa promesse de république citoyenne. Je crois que c’est Corinne Lepage qui analyse le mieux cette situation.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Une micropolémique idiote en chasse une autre. Un jour, ce sont les propos grotesques de Sandrine Rousseau qui agitent médias et réseaux sociaux. Un autre, le col roulé de Bruno Le Maire, ou encore le match de foot entre élus RN et LFI (qui ne se fera pas).

Attention ⚠️ à la communication sur les petits gestes - le col roulé, la doudoune, l’étendoir à linge…- . Des millions de français dans la pauvreté, la précarité et d’autres débordés par l’inflation la perçoivent comme du mépris et de la provocation de la part d... Poursuivre la lecture

Un entretien mené par Matthieu Creson pour la la Revue Politique et Parlementaire. 

 

Pascal Salin est économiste, professeur émérite de l’université Paris-Dauphine, et fut président de la société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996.

Parmi les ouvrages qu’il a publiés, citons notamment La Vérité sur la monnaie (Paris, Odile Jacob, 1990), Libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2000), Français, n’ayez pas peur du libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2007), Revenir au capitalisme pour éviter les crises (Paris, Odile Jacob, 2010), La T... Poursuivre la lecture

L’âge de la retraite semble avoir beaucoup d’intérêt pour les candidats, il n’en a pratiquement pas pour les retraités actuels et futurs.

Certes l’âge de la retraite est désormais au cœur de la campagne électorale. Dans son allocution de lundi soir le Premier ministre a annoncé non seulement son soutien inconditionnel au candidat Macron (ce qui était surprenant et courageux) mais aussi sa certitude que les tout premiers jours du nouveau président (« reconduit » a-t-il dit avant de corriger pour « réélu ») seraient consacrés à la réform... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles