Carmen censuré à Florence

Aujourd’hui, on réécrit les œuvres du passé, comme Carmen de Bizet, pour satisfaire les fantaisies idéologiques des nouveaux moralistes.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Aujourd’hui comme hier, Carmen offusque les bien-pensants.

Carmen avait fait scandale en 1875.

Enfin, vous n’y pensez pas, à l’opéra-Comique, le théâtre des familles, montrer la mort d’une femme ! Les conservateurs poussaient de grands cris effarouchés.

Les conservateurs d’aujourd’hui, les champions de la censure tous azimuts, se recrutent dans les rangs des « progressistes ».

Enfin, vous n’y pensez pas ! Montrer aujourd’hui la mort d’une femme, victime de la « violence masculine » !

Ainsi en ont décidé, de concert, le vertueux directeur et le non moins vertueux metteur en scène, Léo Muscato, au Teatro del Maggio (Florence) applaudis des deux mains par l’encore plus vertueux Olivier Py, qui avait déjà sauvé Carmen d’une mort affreuse, à Lyon, en 2012.

Une remarquable incompréhension

Comment peut-on être tombé aussi bas dans la bêtise crasse et l’incompréhension ?

Transformant de façon radicale la nouvelle de Mérimée, Meilhac et Halévy, les anciens complices d’Offenbach, avaient fait du personnage de Carmen une femme libre qui refuse justement d’être le jouet des hommes.

Carmen est prête à tout pour conserver sa liberté, prête à mourir. Et elle agit, bien qu’elle sache que le destin l’attend. Sans la fatalité qui pèse sur son parcours, l’itinéraire de Carmen perd toute signification.

Refusant toutes les conventions de son temps, Bizet introduisait le drame dès le prélude et construisait toute sa partition pour aboutir au duo final, point d’orgue étincelant et brutal. Musicalement les choses sont claires, Don José est un être faible et jaloux. Carmen un personnage tellement fort qu’elle n’a même pas besoin de ces grands solos usuellement employé sur la scène lyrique.

Faire tuer José par Carmen c’est tout simplement n’avoir rien compris à l’œuvre.

Et Carmen dans tout ça ?

Que devient Carmen ? Elle endosse le rôle de Don José : un pauvre type qui n’a d’autre argument que le coup de couteau.

Pardon, le couteau c’est trop sanguinolent pour notre metteur en scène soucieux d’éviter les éclaboussures.

Ne pas faire mourir Carmen c’est aussi aller contre la musique. C’est diminuer, affadir le personnage de Carmen, tomber dans la banalité.

Tout le monde sait cela.

Tout le monde, bien sûr, sauf les metteurs en scène « conscientisés » qui veulent le bonheur des femmes malgré elles.

Tout le monde, bien sûr, sauf les metteurs en scène qui ne comprennent rien à la musique et qui confondent l’opéra et le théâtre. Pour eux, les « textes » ne sont que des « prétextes » à imposer la « bonne parole » au public.

Des violences conjugales ?

Ils ne comprennent même pas que c’est la musique qui vient en premier à l’opéra et qu’on ne peut modifier arbitrairement un texte sans incidence sur la musique construite sur ce texte.

Pour tout dire, notre bon metteur en scène voit dans la relation entre Carmen et Don José un foyer où « sévissent les violences conjugales ».

Misère et désolation !

À quoi ont donc servi les efforts de Bizet pour transcender une intrigue sordide et donner aux personnages des « habits de lumière » pour reprendre l’heureuse expression de Piotr Kaminski ?1

Mais baste.

La réécriture des chefs-d’œuvre du passé est entamée depuis un certain temps déjà.

Bienvenu dans le « meilleur des mondes » ou 1984. C’est au choix.

Big Mother is watching you.

  1. Je renvoie à la bible de l’opéra qu’il a écrite : Mille et un opéras chez Fayard en 2003.