Mohamed ben Salman : la contradiction à l’état pur

Le prince héritier saoudien, réformateur et moderniste vu de l’extérieur, reste attaché aux bonnes vieilles pratiques du pouvoir, comme le siphonnage des deniers publics par exemple.

Par Antoine Rodriguez.

Qui est réellement Mohamed ben Salman, prince héritier et homme fort incontesté d’Arabie saoudite ? Le « fils préféré » du roi Salman et son arrivée sur le devant de la scène saoudienne, fait couler beaucoup d’encre.

À la baguette s’agissant de toutes les réformes importantes et des interventions extérieures du royaume, le jeune prince de 32 ans multiplie les fonctions – Premier ministre, responsable de la défense et de l’économie, chargé de piloter la politique pétrolière – et éclipse même son monarque de père, cantonné désormais à un rôle de signataire de décrets.

Poignée de sociétés-écrans

L’intervention militaire au Yémen pour épauler les forces loyalistes contre les rebelles Houthis ? C’est lui. La crise diplomatico-économique avec le Qatar démarrée en juin dernier ? C’est encore lui.

Le vaste plan de réforme économique et sociétale « Vision 2030 » qui doit mettre un terme à la dépendance du pays vis-à-vis du pétrole ? C’est toujours lui. Celui que l’on surnomme « MBS » de manière quasi-officielle n’a pas attendu que son père lui laisse le trône pour grimper dessus – officieusement en tout cas. Ni pour esquisser les grandes lignes de sa (future) politique, faite de libéralisation des mœurs à l’intérieur des frontières et de suprématie régionale.

MBS est également à l’origine de la plus grande purge jamais organisée dans le royaume, début novembre dernier, dans le cadre d’une vaste opération anti-corruption. Plusieurs centaines de personnes, dont certains ex-ministres, des hommes d’affaires et des princes, se sont ainsi retrouvés enfermés, sur son ordre, dans cette prison dorée qu’est le Ritz-Carlton de Riyad.

Des dépenses publiques mal employées

La raison ? Chaque année, près de 10 % des dépenses publiques sont effectivement consacrées à des fins d’enrichissement personnel ; en décembre dernier, MBS avait déclaré au New York Times « qu’il n’était pas possible que nous restions dans le G20 et que nous continuions à nous développer avec ce niveau de corruption. »

Une déclaration et une intention louables. Qui auraient pourtant davantage d’impact si le prince héritier s’astreignait à la diète qu’il impose aux notables saoudiens. Car tandis que, d’une main, il conduisait la purge dans son pays, de l’autre, MBS se portait acquéreur de l’une des demeures les plus chères au monde, évaluée à quelque 300 millions de dollars.

Une transaction qu’il avait tenu à garder secrète en la dissimulant sous une poignée de sociétés-écrans, basées en France et au Luxembourg, qui appartiennent en réalité à la Eight Investment Company, une société saoudienne détenue par la famille royale.

« Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais »

Un écart de conduite que certains, en Arabie saoudite, ont trouvé choquant, d’autant plus que la population est astreinte depuis quelques années à une cure d’austérité comme elle n’en a jamais connue. Et découvre cette année les joies de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), entre autres taxations nouvellement créées par le pouvoir pour résorber le déficit du royaume.

Un paradoxe qui n’inquiète décidément pas le prince héritier qui, après s’être offert un manoir français l’année dernière, a récidivé en s’adjugeant cette fois-ci la toile la plus chère du monde, le Salvator Mundi de Léonard de Vinci, pour 450 millions de dollars.

De quoi laisser penser que la doctrine du règne à venir de Mohamed ben Salman pourrait être « faites ce que je dis, mais pas ce que je fais » ? Ce qui est sûr, c’est que le prince héritier enchaîne les contradictions depuis qu’il est aux manettes à Riyad, souhaitant apparaître ouvert et moderne, mais recourant aux bonnes vieilles pratiques éculées du pouvoir.

Injonction paradoxale

Alors que, d’un côté, MBS souhaite libéraliser des mœurs saoudiennes très rigoristes – concernant notamment les droits des femmes – et ouvrir la société au monde, de l’autre, il détricote ces avancées en versant dans l’excès de pouvoir.

Sur la scène internationale, également, sa politique est teintée de paradoxes. Comme celui de vouloir à tout prix s’allier avec les États-Unis, jusqu’à soutenir les décisions les plus controversées de son président au Proche orient.

Comme au Yémen, où l’Arabie saoudite bombarde depuis deux ans indistinctement groupes armés et populations civiles – Riyad, d’ailleurs, est sous le coup d’une enquête de l’ONU pour violation des droits humains. La liste des paradoxes auxquels est en proie le prince héritier est longue, et celle-ci ne semble pas près de s’arrêter…