États généraux de l’Alimentation : après l’enfumage et la honte, l’espoir ?

Nicolas Hulot Point presse fondation Nicolas Hulot by COP Paris-Domaine public

Après les États généraux de l’alimentation, va-t-on vers une agriculture plus haut de gamme, plus compétitive ?

Par André Heitz.

Les États généraux de l’Alimentation (EGA) se sont terminés comme ils ont commencé : dans la confusion et le dédain, sinon le mépris.

Faux bond présidentiel aux États généraux de l’alimentation

Le président de la République Emmanuel Macron devait clôturer jeudi 20 juillet 2017 la première journée des EGA à Bercy. Il préféra se déplacer en urgence à la base militaire d’Istres, au lendemain de la démission fracassante du chef d’État-major des armées, le général Pierre de Villiers.

On comprend bien qu’il y avait un incendie à éteindre et des assurances à donner après ce qui aura été une incroyable manifestation d’autoritarisme.

Mais gageons aussi que d’autres auraient adapté leur emploi du temps, ou qu’un Jean-Luc Mélenchon aurait trouvé le moyen de répondre à son engagement envers un pan considérable de la société et de l’économie françaises – par un hologramme…

Faux bond ministériel

Le jeudi 21 décembre 2017, le ministre de la Transition Écologique et Solidaire (dans cet ordre…) devait participer à la clôture des EGA et présenter une partie des conclusions. Mais il a déclaré au Monde dans la soirée :

Le compte n’y est pas, ce n’était pas suffisamment conclusif et, donc, ce n’était pas pour moi le temps de conclure.

C’est une véritable insulte à ce que l’on appelle traditionnellement le « monde agricole » et qui est en fait celui de notre agriculture, de notre alimentation et de la gestion de la majorité de notre territoire – lire : de notre environnement.

Déliquescence à tous les étages

Et, au-delà de ce monde, de la société tout entière. Qu’un ministre de l’Environnement puisse ainsi faire preuve de caprice et de désinvolture – comme le firent du reste quelques-uns de ses prédécesseurs – en dit long sur l’état de déliquescence de notre structure gouvernementale.

Pierre de Villiers est contraint à la démission, « coupable » d’avoir vu fuiter son opinion exprimée à huis clos devant la Commission de la Défense de l’Assemblée Nationale – une fuite qui en dit long sur la déliquescence dans notre personnel parlementaire.

Nicolas Hulot reste non seulement en poste mais est courtisé par les médias pour récompense de son coup d’éclat de cour de récréation – ce qui en dit long sur l’état de leur délabrement.

Le compte de la démocratie et du respect n’y est pas

« …le compte n’y est pas… », alors qu’il déclare quasiment dans la foulée : « les conclusions ne sont pas à la hauteur de la qualité du travail extraordinaire et des propositions qui ont été faites dans les ateliers » ? Manifestement, la « qualité du travail extraordinaire » a conduit les participants à ne pas donner suite aux propositions qui auraient fait le bonheur de M. Hulot.

Cela en dit long sur une autre dérive de nos sociétés actuelles : le mépris ouvertement affiché par les milieux « environnementalistes » pour les règles élémentaires de la démocratie. On le retrouve, par exemple, en France dans les sagas du barrage de Sivens et de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou en Allemagne dans les manœuvres d’obstruction au renouvellement de l’autorisation du glyphosate de la ministre Barbara Hendricks.

Cette dérive s’accompagne d’une démission collective des décideurs politiques et de la société tout entière. Ce que M. David Zaruk, alias Risk-monger, a analysé dans « Dix pratiques liant l’environnementalisme au fascisme ».

Des « États généraux » opaques

Des « États généraux » ne sont certes pas un élément fondamental de la démocratie. Mais ses règles doivent leur être appliquées. L’exercice de ces cinq derniers mois n’en a pas fait la démonstration. Il s’est déroulé avec des acteurs choisis de manière arbitraire, certains avec une légitimité de « représentants de la société civile » (autoproclamés) inversement proportionnelle au bruit médiatique qu’ils suscitent. Il a été d’une remarquable opacité.

Et force est bien de constater que quand le gouvernement annonce des mesures et des projets de loi lors de la clôture de l’exercice, celui-ci n’a pu qu’être un exercice de style, un écran de fumée, un écrin pour l’annonce de mesures définies à l’avance et selon les modalités traditionnelles (d’où l’ire de M. Hulot).

Nous devions voir la politique faite autrement… Ce ne fut ni pire, ni surtout meilleur que le funeste Grenelle de l’Environnement qui vit la présidence Sarkozy sacrifier l’agriculture à la paix (qu’il n’a pas eue) sur le nucléaire.

Un bouc émissaire, pour le cas où…

Exercice de style, écran de fumée… et bouc émissaire lorsque les mesures proposées auront fait la preuve de leur inefficacité.

Comment croire, en effet, que la revalorisation du seuil de revente à perte ou l’encadrement des promotions – à titre d’expérimentation sur deux ans… – mettront fin à la guerre des prix qui pénalise l’ensemble de la filière agroalimentaire française ?

Du champ à la poche du consommateur, en passant par le linéaire

Dans « États généraux de l’Alimentation : l’art de l’enfumage », M. Pascal Perri écrit :

En réalité, le Président Macron n’a pas tranché dans la confrontation entre les forces économiques du champ et celles du linéaire.

Celles du linéaire ?

Les organisations de consommateurs, en prenant fait et cause avec Michel-Édouard Leclerc, démontrent finalement qu’ils n’ont pas compris que le consommateur, c’est aussi un producteur. Ils oublient le drame français : 4 millions de Français à la fois consommateurs et chômeurs.

Le consommateur est aussi un électeur…

Et tant pis si le consommateur/électeur détruit – à petit feu tout de même – cette agriculture qui le nourrit, comme le montre la perte de compétitivité de la France sur le marché mondial ou encore la croissance des importations comme celles de la viande de porc ou de poulets. Ou maintient son agriculture en survie grâce à des subventions et des artifices administratifs.

Des États généraux ayant eu leur utilité

Enfin, tout n’est pas perdu. La FNSEA – le syndicat majoritaire de l’agriculture de par le vote majoritaire des agriculteurs, honni par une bien-pensance qui affiche, ce faisant, son mépris pour la démocratie – fait dans la méthode Coué lorsqu’elle gazouille que les EGA

ont créé un sursaut car tout le monde a compris que le dogme du prix bas ce n’est ni une politique ni une stratégie mais une impasse !

Ils n’auront pas été inutiles : les gens se sont parlé, même si on sait qu’il y a eu des dialogues de sourds et des aspirations et revendications irréalistes. Des plans de filière ont été élaborés (voir celui du GNIS, sur les semences et plants, ici – il est déjà combattu par la Confédération Paysanne et le MODEF… les trois lettres « OGM » y figurent une fois !). Ils ont même débouché sur la création – enfin ! – d’une interprofession de la filière apicole

Le gouvernement face à ses responsabilités

Mais il reste à voir ce qu’en feront le gouvernement et le Parlement.

C’est un objectif louable et nécessaire que de relancer la création de valeur et d’en assurer l’équitable répartition pour que les agriculteurs puissent non seulement vivre dignement de leur travail, mais aussi assurer la pérennité de la ferme France et de ses filières agroalimentaires.

Le problème sera la mise en musique. Il faudra trancher entre réalisme et clientélisme – entre construire un cadre pour les milieux économiques et sociaux et donner des gages à la  bien-pensance.

Quand on passe à la transformation des « modèles de production pour mieux répondre aux attentes des consommateurs » et à promouvoir des choix de consommation « privilégiant une alimentation saine, sûre et durable », on entre en effet dans le champ de mines des idéologies, des postures, des gesticulations, des obscurantismes… et des caprices de diva d’un ministre qui exploite à des fins en quelque sorte partisanes son statut de caution « écologique ». D’un ministre également otage de sa clientèle qui, pour s’opposer à la possibilité de chasser au maximum 5 000 oies en février argumente « que ses copains seraient en colère ».

Le gouvernement et le Parlement saisiront-ils que les « attentes des consommateurs » et leurs déclinaisons quant à une « alimentation saine, sûre et durable » sont très largement fabriquées par des groupes de pression qui ne répugnent pas à employer des méthodes fascistes pour arriver à leurs fins et, surtout, faire prospérer leur fond de commerce ?

Quelle agriculture ?

Il se dit que le projet de loi en préparation pourrait inclure un objectif de 15% de surface agricole utile française en « bio » en 2022, contre 6% aujourd’hui.

Notons que le SYNABIO – le syndicat de l’industrie agroalimentaire bio, dont les membres prospèrent sur la production agricole bio – a proposé 20% à l’horizon 2022 (voir ici et ici, la cohérence n’étant pas une vertu essentielle)…

Est-ce bien raisonnable de promouvoir une forme d’agriculture qui se traduit par des pertes de rendement moyen allant du tiers à la moitié, voire plus, de celui du conventionnel (par exemple 29 quintaux/hectare en blé en 2015, contre un record de 79 q/ha) ? Qui n’apporte pas, quoi qu’en dise le discours incantatoire convenu, de bénéfices sanitaires et environnementaux (sait-on du reste dans les instances gouvernementales que le « bio » utilise aussi des pesticides, dont certains nocifs pour la santé et l’environnement) ?

C’est une agriculture dont les thuriféraires proclament, selon le Canal A, qu’elle rémunère bien son homme et, selon le Canal B, qu’elle est menacée par la réduction des subventions et qu’il faut réaffecter au « bio » des montants d’aides disponibles à tous. Mieux encore, la filière, destinée par ses prix à la population aisée, revendique des passe-droits sous la forme d’une réduction de la TVA et de marchés captifs !

Qui servir ?

Et il se murmure encore que le projet de loi pourrait imposer 50% de produits « bio », locaux ou « écologiques » dans la restauration collective d’ici la fin du quinquennat, voire un repas végétarien par semaine.

Il n’est pas sûr que ce rêve de marché captif – et marché captif de rêve qui emprunte au vieux fond du corporatisme et de « la terre qui ne ment pas » – résiste à la censure du Conseil Constitutionnel.

Que l’on puisse envisager cela, dans un régime de liberté du commerce et de l’industrie au sein d’une économie de libre marché, ne peut qu’interroger sur la sournoise infiltration d’idéologies inquiétantes dans les sphères gouvernementales.

Inquiétantes et pour partie mal fondées. Le bilan carbone d’une production « locale » de tomates n’est pas forcément meilleur que celui de la tomate importée du Maroc.

Le gouvernement aura le choix : entre céder à M. Hulot et ses « copains » – et aussi à sa propre bien-pensance – et servir l’intérêt général ; admettre, par exemple, que le repas à la cantine est pour de nombreux enfants français le seul qui leur sert de la viande, et que l’ouvrier qui rentre du turbin après une ou deux heures de transport est content de mettre la pizza d’un (prétendu) vendeur de « malbouffe » dans son micro-ondes.

« Plus vert, c’est plus cher »… à produire. Mais quid dans le supermarché ?

Il paraît aussi – c’est un discours martelé de tous côtés – que l’agriculture française doit « monter en gamme » pour regagner en compétitivité. Mais, comme l’a bien dit Mme Christiane Lambert, « plus vert, c’est plus cher ». Et il n’est pas certain que le consommateur, même moyennement aisé, se laisse séduire ; et encore moins que les enseignes, notamment celle qui a établi une centrale d’achats en Belgique, suivent sur le long terme et n’exigent pas une baisse des prix mortifère, comme c’est le cas actuellement pour des produits qui sont, dans leur grande majorité, de qualité.

Nous osons espérer qu’après la honte d’un esclandre ministériel laissé sans suite, le gouvernement ne se couvrira pas d’encore plus de honte en cédant une fois de plus aux partisans de l’écologisme über alles, contraignant et punitif, et de la censure alimentaire. Qu’il fera le choix de promouvoir une agriculture et une filière agroalimentaire compétitives et prospères au service de 67 millions de Français et de millions d’Européens et Non-européens.