Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday : deux amoureux de la vie

Jean d'Ormesson by ActuaLitté(CC BY-SA 2.0)

Ou pourquoi il ne faut pas opposer Johnny Hallyday et Jean d’Ormesson.

Par Philippe Bouchat.

À moins de se réveiller d’un coma profond ou de vivre dans une île déserte coupée du monde, personne n’ignore les décès quasi simultanés de Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday.

Tout autour de moi, j’entends beaucoup de personnes – certes minoritaires mais tellement virulentes – se dire choquées de l’émotion populaire et du traitement médiatique massif autour de la disparition de Johnny, alors que Jean d’Ormesson mériterait bien mieux ce traitement en raison de sa grande intelligence. Bref, en caricaturant à peine, beaucoup opposent d’Ormesson-l’intellectuel à Johnny-le-guignol (de l’info).

Cette pensée est aussi idiote, selon moi, qu’opposer la raison et l’émotion. Johnny et Jean d’Ormesson sont en effet beaucoup plus proches l’un de l’autre que la surface des événements pourrait le laisser croire.

Certes, si on s’arrête à cette surface des événements, tout a l’air de les opposer. D’un côté, un artistocrate de sang et de la pensée : Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre, comte d’Ormesson, fils d’un ambassadeur de France, diplômé de Normale Sup’, membre de plusieurs cabinets ministériels, cadre de l’UNESCO, directeur général du Figaro, Immortel de l’Académie française (fauteuil 12 ayant succédé à Jules Romains et à côté du fauteuil 13 occupé… par son oncle Wladimir d’Ormesson), Grand-Croix de la Légion d’Honneur et membre du cercle illustre et restreint de la Pléiade.

Et de l’autre côté, Jean-Philippe fils d’un mannequin d’essayage (Huguette Clerc qui lui donne son nom à sa naissance) et d’un chanteur raté belge (Leo Smet) qui le reconnaît, lui donne ainsi son nom et puis l’abandonne aussitôt, élevé par sa tante, mariée à un collabo, puis par le mari de sa cousine, Lee Hallyday, qui lui donne son nom de scène et l’initie au rock.

Quittons maintenant cette superficialité.

Le Génie français

Tout d’abord, chacun participait à faire vivre et rayonner ce qu’on appelle le Génie français. Ce Génie, depuis Descartes, ce sont de grands principes de vie et de gouvernement, incarnés par de grandes figures pour les faire rayonner au-delà de la France. On peut ainsi citer, Voltaire, Montesquieu, Napoléon, De Gaulle. Jean d’Ormesson, à travers son œuvre, a fait magistralement rayonner l’Histoire, la civilisation, la culture françaises et il incarne cette droite française ancrée dans ses traditions mais ouverte aux autres ; il aimait d’ailleurs se qualifier lui-même de gaulliste avec des idées de gauche.

Johnny, quant à lui, a incarné à merveille les valeurs de courage, de résilience, d’humilité, de tolérance, d’amour de la liberté, et a su déplacer les foules comme seul De Gaulle a su le faire avant lui et les Bleus lors de leur sacre mondial en 1998. Liberté, égalité, fraternité : devise française incarnée merveilleusement par Johnny. Devise qui rayonne dans le monde. Génie français.

Dieu

Ensuite – et j’aurais dû commencer par là – Dieu. Jean d’Ormesson, dans la lignée de la droite traditionnelle, était attaché au catholicisme, Même s’il était plutôt fidéiste, voire agnostique, que croyant.  Dans Comme un chant d’espérance (2014), Jean d’Ormesson nous livre son émerveillement de l’univers qu’il transforme en quête de Dieu. Ce qui fait vibrer Jean d’Ormesson, ce n’est pas tant le Dieu de l’Église que Celui qui est créateur de la Beauté et de toutes choses. Contrairement à Albert Camus dont le scandale du mal l’a éloigné de Dieu, d’Ormesson affirme que le mal procède de l’homme, qu’il est le prix de notre liberté et que Dieu n’est pour rien là-dedans.

Johnny, quant à lui, tout le monde le sait, a arboré quotidiennement la Croix du Christ sur son cœur, ce qui a fait dire au prêtre Jean-Baptiste Nadler  « Tu l’as porté fièrement sur ton cœur. Maintenant, c’est Lui qui t’accueille. Pars en paix, #Johnny !  On dit de Johnny qu’il n’était pas un chanteur engagé. Rien n’est plus faux !

Dans Avec une poignée de terre (1961), Johnny chante :

« Avec une seule poignée de terre Il a créé le monde
Et quand Il eut créé la Terre,
Tout en faisant sa ronde,
Le Seigneur jugeant en somme
Qu’il manquait le minimum, Il créa la femme
Et l’amour qu’elle a donné aux hommes.
Avec une seule poignée de terre
Il a créé les lèvres,
Et tes deux bras quand ils me serrent
Pour me donner la fièvre
Et je pense à chaque instant
Que celle que j’aime tant
Le Seigneur l’a faite »

… allusion sans équivoque au récit de la création de la Genèse.

Dans son célébrissime Oh Marie (2002), certains y voit l’amour qu’il porte à la Vierge, d’autres une ode à Laeticia qu’il cachait derrière le prénom de la mère de Dieu. Seul lui – et peut-être Gérald de Palmas l’auteur des paroles – sait qui est cette Marie qu’il a su si bien chanter. Mais qu’importe, lorsqu’il chante :

« Oh Marie si tu savais
Tout le mal que l’on me fait
Oh Marie si je pouvais
Dans tes bras nus
Me reposer.
Demain ce sera le grand jour
Il faudra faire preuve de bravoure
Pour monter au front en première ligne
Oh Marie je t’en prie fais-moi un signe.
Oh Marie j’attendrais
Qu’au ciel tu viennes me retrouver. »

Comment ne pas comprendre l’espérance d’un simple enfant de la foi de voir sa Maman du Ciel lui faire un signe et l’attendre pour le serrer dans ses bras nus ?

Lorsqu’on lui demandait s’il se sentait Français, Johnny répondait :

Je suis Français, ma ville est Paris, c’est une évidence, comme je suis né catholique et mourrai catholique !

Plus d’un million de personnes l’accompagnant sur le parvis et à l’intérieur de l’église de la Madeleine, construite sous Napoléon pour la gloire de sa Grande Armée, de toutes conditions sociales, de toutes générations, toute cette foule immense tournée vers le Seigneur, grâce à Johnny, ne peut que faire penser à la foule immense de l’Apocalypse.

Oui, Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday exprimaient leur foi différemment, mais tous deux regardaient vers le Ciel. Laeticia ne vient-elle d’ailleurs pas de confier que lorsqu’il a rendu son dernier souffle, Johnny, dans un dernier effort, a jeté un dernier regard vers le Ciel ? Et dans un trait d’humour, ne confiait-il pas :

Je suis chrétien. Je suppose que Dieu me le pardonnera !

Deux artistes transgénérationnels

Génie français, Dieu. Deux points communs. Mais pas les seuls.  Jean d’Ormesson et Johnny Halliday sont devenus des artistes transgénérationnels. Pour Johnny, inutile de faire une longue litanie, il suffit de voir la composition de son public pour s’en convaincre.

Mais le même phénomène d’engouement transgénérationnel – certes moins exubérant – est à mettre au crédit de Jean d’Ormesson. Il aimait ainsi raconter avec la malice qui le caractérisait, que lorsqu’il arrivait dans un endroit bondé de jeunes, ceux-ci se levaient pour l’accueillir et lui demandaient de faire des selfies avec eux, comme lorsqu’il visitait par exemple la rédaction du Figaro.

Si on veut vraiment faire une distinction entre ces deux géants de la France, je n’en vois qu’une à faire : Johnny réunissait non seulement toutes les générations dans son public, mais aussi toutes les conditions sociales sans exception. En outre, si tout le monde connaissait Jean d’Ormesson par les médias, qui peut se targuer d’avoir lu au moins un seul de ses livres, alors que tout le monde connaît au moins une chanson de Johnny, même s’il n’est pas fan du chanteur et n’a acheté aucun de ses disques vinyles ou digitaux. C’est cette différence qui peut expliquer en partie l’immense émotion qu’a engendré la mort de Johnny Halliday.

Deux amoureux de la Vie, de la Liberté et de l’Amour !

Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday étaient amoureux de la vie, de la liberté, de l’Amour, chacun a sa manière. Mais, dans la mesure où Johnny avait été blessé par la vie, cet appétit de vivre, d’aimer, cette soif de liberté était plutôt dans le registre de la passion, de l’émotion plus que dans celui dans la raison. Voilà qui explique son immense popularité.

Jean d’Ormesson incarne le Génie français par la raison et Johnny par l’émotion. Il ne faut pas les opposer. Ils sont au contraire complémentaires, comme les deux faces d’une seule et même médaille. Ils se retrouvent dans la foi. Ils rient de nous là-haut. Jean d’Ormesson et Johnny étaient tous deux aristocrates de la Vie.

Une dernière précision. Je n’étais pas fan de Johnny. Mais, pour paraphraser une autre icône française, Renaud : maintenant que Johnny est mort, je ne savais pas que je l’aimais ; si j’avais su, je l’aurais aimé davantage de son vivant !

À Dieu les artistes et allumez le feu là-haut !