Sauver le capitalisme ?

Atlas by Roman Kruglov(CC BY-NC-ND 2.0)

Selon Robert Reich, la situation actuelle est comparable aux années 1880-90, durant lesquelles le capitalisme de connivence a permis de concentrer la richesse entre les mains de l’élite, et cela au détriment du libre-marché.

Par le minarchiste.

Robert Reich fut ministre du Travail sous la présidence de Clinton. C’est d’ailleurs lui qui a présenté Hillary à Bill alors qu’ils étaient à l’université. Il a aussi été professeur à Harvard et Berkeley. Il a publié plusieurs livres, dont le plus récent Saving Capitalism, qui a été transposé en documentaire diffusé sur Netflix.

Je pense que Reich est fondamentalement une bonne personne, bien intentionnée, et non un extrémiste dogmatique. Il met le doigt sur plusieurs problèmes importants et dont j’ai déjà traité, mais certaines de ses autres prises de position sont selon moi mal avisées.

Ayant œuvré à divers postes au sein du gouvernement fédéral, Reich s’efforce de défendre l’importance de l’État. Il affirme que le libre marché n’existerait pas sans l’État, qui assure la protection des droits de propriété, le respect des contrats et fournit des infrastructures essentielles au fonctionnement de la société.

Le sophisme de l’esclavage

 

Je ne suis pas vraiment en désaccord avec cette position, mais vous comprendrez que Reich souhaite un rôle beaucoup plus étendu du gouvernement.

Il commet ensuite ce que j’appelle le sophisme de l’esclavage, qui stipule que dans un système capitaliste pur, l’humain peut être considéré comme une propriété et soumis à l’esclavage, ce qui est inévitable et a été à la genèse du capitalisme au 17e siècle. Je trouve ce sophisme déplorable car l’esclavagisme nie les principes fondamentaux du capitalisme, soit le droit à la propriété de son propre corps et la  jouissance du fruit de son travail.

Puis, Reich présente un graphique souvent utilisé par la gauche, montrant le déclin de la part des salaires dans le PIB alors que la part des profits augmente. Il laisse sous-entendre que ce phénomène s’explique parce que les entreprises diminuent les salaires et augmentent leurs marges de profits sur le dos des travailleurs.

 

Cela est faux. Les salaires augmentent tandis que les marges de profit des entreprises américaines sont plutôt en ligne avec ce que l’on a observé lors des cycles économiques précédents.

Le phénomène s’explique plutôt par le développement technologique qui a permis l’utilisation accrue des machines et de l’automatisation. Les entreprises peuvent générer davantage de PIB et de profits par dollar de salaire (donc la productivité a augmenté), mais elles doivent en revanche investir davantage de capital pour acquérir ces machines.

D’ailleurs, le rendement sur le capital investi des entreprises américaines n’est pas plus élevé que par le passé. De plus, l’essor de l’industrie pétrolière américaine des 10 dernières années a probablement contribué au phénomène, étant gourmande en capital, mais peu exigeante en main d’oeuvre.

De plus, les profits sont passés d’environ 8% à 11% du PIB depuis le début des années 1990, soit une augmentation pas si fulgurante quand on y pense, alors que la part du travail a diminué d’environ 62% à 58%.

Il mentionne aussi que les salaires réels (ajustés pour l’inflation) médians n’ont pas augmenté depuis des décennies, ce qui est faux, puisque lorsqu’on inclue les avantages sociaux, qui ont grandement augmenté, on constate que la rémunération a plus ou moins suivi l’amélioration de la productivité.

 

En ce sens, Reich souhaiterait un salaire minimum beaucoup plus élevé de manière à permettre aux travailleurs du bas de l’échelle sociale d’avoir un meilleur niveau de vie. Selon lui, toute personne qui travaille à temps plein devrait être en mesure de gagner assez d’argent pour se payer un niveau de vie décent.

Corporatisme et capitalisme de connivence

Reich se tourne ensuite sur ce que je traduirais par « bien-être corporatif » (corporate welfare). Il estime que les privilèges étatiques octroyés aux entreprises sous la forme de crédits d’impôts et subventions totaliseraient près de $100 milliards.

Que ce chiffre soit exact ou non, les libertariens sont généralement en faveur de l’élimination de ces privilèges qui engendrent tant de distorsions dans l’économie. Il est cependant idiot de croire qu’en les abolissant, cet argent aidera la population.

En augmentant les profits, ces privilèges permettent aux entreprises de payer davantage de dividendes, lesquels sont taxés entre les mains des actionnaires. Ces privilèges permettent aussi aux entreprises de réduire leurs prix, ce qui bénéficie aux consommateurs.

Donc, bien que je sois en faveur d’une simplification du système, il n’y a pas là de solution miracle pour aider les pauvres et financer l’éducation, comme le suggère Reich.

Reich s’attaque ensuite à la crise financière, qu’il met sur le dos d’une dérèglementation du système bancaire. Il énumère quelques lois telles que Marquette versus First Omaha de 1978, le Depositary Institutions Deregulation & Monetary Control Act de 1980 et le Garn-St-Germain Act de 1982, sans toutefois donner de détails sur ces lois.

En fait, celles-ci n’ont eu aucun impact sur la Crise Financière de 2008. En fait, certaines de ces lois font même en sorte d’augmenter la règlementation !

Il se concentre particulièrement sur l’abolition du Glass-Stegall Act, qui selon lui permet aux banques d’investissement fusionnées avec des banques au détail de spéculer avec les dépots. J’ai déjà expliqué en détails (ici) que l’abolition du Glass-Stegall Act n’a pas causé la crise financière.

Reich explique que $3.15 milliards sont dépensés en lobbying par année, soit $5.9 millions par membre du Congrès. Cet argent sert évidemment à influencer les politiciens de manière à ce que les nouvelles lois favorisent certaines industries ou grandes entreprises en particulier, au détriment du reste de la population.

Cette situation résulte du fait que les politiciens exercent trop d’influence sur l’économie parce que l’État a de trop longues tentacules touchant à trop d’aspects de la société. Elle résulte aussi du fait qu’aux États-Unis, les riches et les grandes entreprises peuvent littéralement acheter des votes, ce qui est déplorable.

Il énumère quelques unes des largesses de l’État envers de grandes corporations, sous la forme de crédit d’impôts et subventions, soit $4 milliards pour l’industrie pétrolière, $632 millions octroyés à Google pour la construction de centres de données et $20 milliards à des membres de l’USDA (ce qui inclut bien entendu des petits fermiers). On pourrait aussi penser aux mesures protectionnistes et aux sauvetages de grandes institutions financières.

Conclusion

Même s’il est clairement à gauche politiquement, certaines positions de Reich sont tout à fait compatibles avec celles des libertariens. D’ailleurs, une partie du documentaire le montre, échangeant avec David Brat, député Républicain parmi les plus conservateurs, sur le capitalisme de connivence permettant aux riches de faire adopter des règles qui les avantagent relativement au reste de la société.

Selon Reich, la situation actuelle lui fait penser aux années 1880-90, durant lesquelles le capitalisme de connivence permettait de concentrer la richesse entre les mains de l’élite (les fameux Robber Barons).

Les gens se seraient alors organisés politiquement pour faire changer les choses. La loi anti-monopole fut adoptée et le président Theodore Roosevelt fit adopter une loi interdisant les contributions aux partis politiques provenant d’entreprises.

Selon lui, ces changements ont permi aux États-Unis de sombrer dans le fascisme ou le communisme, comme ce fut le cas pour plusieurs pays d’Europe. Il souhaiterait d’ailleurs que les citoyens ordinaires s’organisent pour s’impliquer davantage en politique et faire changer les choses.

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