Le bitcoin expliqué à moi-même

Comme toute révolution technologique et culturelle, Bitcoin et la blockchain suscitent leur lot d’exaltation, d’espoirs, de frénésie et de malentendus. Petites précisions sur ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas.

Par Yorick de Mombynes.

Quand j’ai commencé à m’intéresser au bitcoin et à la blockchain au début de l’année 2016, j’ai été frappé par la complexité de ce sujet et par la difficulté à trouver des présentations simples, synthétiques et rigoureuses. Voici le type d’éléments ultra-simplifiés (mais certainement pas ultra-infaillibles) que j’aurais aimé trouver à l’époque.

En premier lieu, tout comme Tintin sait très bien reconnaître Dupont et Dupond, il convient de distinguer « Bitcoin » et « le bitcoin ». Bitcoin est un protocole informatique, c’est-à-dire un ensemble de règles qui permettent à des ordinateurs de coopérer pour accomplir une tâche.

Il permet d’échanger une sorte de jetons numériques sur internet comme s’il s’agissait de cash : ce qui est transféré ne peut plus être dépensé par le propriétaire initial. La particularité de ce système est de fonctionner de manière à la fois très sécurisée et décentralisée.

Jusqu’à présent, on n’avait jamais réussi à se passer d’intermédiaires centralisateurs comme les banques pour assurer la sécurisation des systèmes de paiements dématérialisés. Or une telle intermédiation est peu efficiente : elle est très coûteuse et ne suffit pas à empêcher des fraudes massives.

La première blockchain

En 2008, l’inventeur de Bitcoin, connu sous le pseudonyme Satoshi Nakamoto, a intégré divers procédés informatiques et cryptographiques d’une manière incroyablement ingénieuse, pour donner naissance à la première « blockchain » : une base de données dupliquée sur un grand nombre d’ordinateurs, pratiquement infalsifiable, enregistrant au fur et à mesure toutes les transactions validées par les membres du réseau (elles sont ajoutées toutes les 10 minutes dans un nouveau bloc relié de manière cryptographique au précédent, d’où l’expression « chaîne de blocs »). Ces transactions sont publiques mais non nominatives ; et elles sont relativement rapides et très peu coûteuses.

Avec les années, il est apparu que cette invention représentait une rupture technologique majeure, avec potentiellement des applications considérables dans de nombreux domaines.

Pour cette raison, le jeton numérique que ce réseau permet de transmettre et qui a été appelé par son inventeur le « bitcoin », a commencé à être considéré comme un élément susceptible de pouvoir être échangé contre des biens concrets dans le monde « réel » et comme une potentielle réserve de valeur. C’est ainsi qu’est né progressivement le bitcoin en tant que monnaie.

L’explosion du cours du bitcoin

D’abord utilisé pour divers trafics illégaux, le bitcoin a fait l’objet d’une demande croissante du public – de plus en plus spéculative – qui a fait exploser son cours, particulièrement à partir du printemps 2017.

Son fonctionnement est original. D’une part, le volume total de bitcoins à émettre est limité : il ne dépassera jamais 21 millions (les bitcoins sont émis automatiquement pour rémunérer certains utilisateurs spécifiques du réseau, appelés « mineurs », qui contribuent à la validation des transactions).

Cela le distingue des monnaies étatiques qui connaissent parfois une forte inflation. D’autre part, son fonctionnement est régi par un algorithme open source, un logiciel public que chacun peut vérifier, qui n’est contrôlé par personne et qui n’est modifiable que si une majorité d’utilisateurs l’accepte.

Sécurité spectaculaire du système Bitcoin

Diverses plateformes d’échange sur internet ont été piratées mais le système Bitcoin lui-même ne l’a jamais été, alors-même qu’il est attaqué jour et nuit depuis huit ans par les meilleurs hackeurs du monde. Cette sécurité spectaculaire provient du mode de validation des transactions qui nécessite des calculs informatiques massifs entraînant un coût extrême en électricité, équivalente à celle d’un petit pays comme l’Estonie.

Cette sécurité implique toutefois certaines limitations techniques qui empêcheraient, dans les conditions actuelles, une utilisation du bitcoin par des dizaines de millions de personnes pour régler leurs échanges quotidiens.

Mais un effort de recherche considérable est actuellement fourni par une vaste communauté de scientifiques et d’entrepreneurs dans le but de surmonter ces contraintes (effort généralement ignoré par les commentateurs qui critiquent les limitations de Bitcoin).

Une double particularité conceptuelle

Au total, Bitcoin présente une double particularité conceptuelle qui le rend particulièrement difficile à comprendre : d’une part l’intégration d’un système de paiement et d’une monnaie, deux éléments jusqu’à présent systématiquement distincts ; d’autre part, une monnaie assise non pas sur un métal précieux ou sur la confiance dans la solvabilité d’un Etat mais sur un système d’échange ultra-sécurisé (nécessitant une gigantesque consommation d’énergie).

Trois formes d’applications de cette invention peuvent être distinguées. La plus évidente est monétaire et bancaire : c’est l’émergence d’une monnaie libre, décentralisée, échappant à tout contrôle politique.

Aux deux milliards de personnes non bancarisées dans les pays en développement, Bitcoin offre la possibilité inédite de devenir leurs propres banques en utilisant un simple téléphone. Si l’utilisation du bitcoin peut être encadrée, voire interdite, seul un blocage complet d’internet pourrait vraiment empêcher les transactions d’avoir lieu.

La plupart des régulateurs publics, comme en France, restent relativement prudents face à ce type de technologie et n’ont pas encore édicté de réglementation spécifique. Certains pays essayent toutefois d’interdire ou de limiter son utilisation.

La spécificité des transactions

La deuxième application est liée au fait que les transactions, qui deviennent immuables une fois validées, peuvent accueillir une petite quantité d’information cryptée qui peut ainsi être stockée et horodatée d’une manière incomparablement plus fiable et moins coûteuse que n’importe quel autre système.

Les utilisations de cette fonctionnalité en matière d’échange, vérification, validation ou audit de documents, titres juridiques, droits, et données de toutes natures sont potentiellement illimitées.

Enfin, ces transactions sont programmables : il est possible d’ajouter diverses conditions à leur déclenchement (date, heure, signatures, etc.). C’est un aspect qui ouvre des perspectives immenses et qui contribue d’ailleurs à alimenter ce qui ressemble fort à un début de bulle spéculative – intellectuelle comme financière – autour du thème de la « blockchain » qui n’est pas sans rappeler la frénésie technologique et financière autour d’internet qui a précédé le krach boursier du début des années 2000.

L’algorithme Bitcoin étant en accès libre, chacun peut le copier et en modifier quelques paramètres, par exemple pour conditionner le déclenchement des transactions à des événements ou à des sources d’information spécifiques. Cela entraîne la création d’une nouvelle blockchain et d’un nouveau jeton numérique, échangeable très facilement et ayant donc les caractéristiques d’une nouvelle crypto-monnaie.

La plus connue est Ethereum mais on recense ainsi aujourd’hui (en novembre 2017) plus de 1 200 crypto-monnaies. Et des centaines de startups dans le monde expérimentent de nouvelles applications de cette fonctionnalité dans tous les domaines : finance, assurance, audit, énergie, santé, logistique, objets connectés, etc.

Comme toute révolution technologique et culturelle, Bitcoin et la blockchain suscitent leur lot d’exaltation, d’espoirs, de frénésie et de malentendus. Pour aller plus loin, je recommande le site www.bitcoin.fr et deux livres particulièrement clairs et rigoureux : Bitcoin, la monnaie acéphale (J. Favier et A. Bataille) et, plus technique, Bitcoin, mode d’emploi (P. Noizat).