Les valeurs, pas les institutions, alimentent le changement

On aura toujours intérêt à penser le changement en termes de valeurs plutôt qu’en termes de dispositifs institutionnels car ces dispositifs, plutôt que d’être à l’origine du changement de valeurs, en sont souvent le reflet.

Par Philippe Silberzahn.

D’où vient le changement radical dans notre société ? C’est une question très ancienne et très complexe, à laquelle il n’est pas facile de répondre. Durant très longtemps, et surtout en France, la réponse a été « de l’État ». Plus généralement on a tendance à mettre en avant des institutions, comme l’école, les droits de propriété ou l’action politique. Cette vision institutionnelle du changement est toutefois contestée par ceux qui estiment que ce sont en fait les valeurs qui suscitent les institutions plutôt que l’inverse.

La thèse dominante, dite néo-institutionnaliste, défend l’idée que c’est l’affirmation des droits et le développement d’institutions marchandes reconnues, plus ou moins volontairement, par l’autorité politique et religieuse, qui a permis ce développement.

Notamment, l’affirmation du droit de propriété permet de dégager un espace où l’autorité politique arbitraire n’a plus prise car il est défendu par une autre autorité, qui s’affirme également de plus en plus à partir de la Renaissance, l’autorité judiciaire.

Une thèse contestée

De cette thèse se dégage une prescription qui veut que pour permettre le développement économique, il faut agir sur les institutions et les renforcer, voire les créer quand elles n’existent pas encore, en bouchant, pour ainsi dire, les trous qui peuvent exister dans un paysage institutionnel. Au-delà, elle explique que le changement ne peut venir que par la création ou la modification d’institutions qui le suscitent.

Cette thèse est contestée par l’historienne Deirdre McCloskey. Celle-ci observe que les institutions que les néo-institutionnalistes voient émerger à partir de la Renaissance, existaient en fait depuis fort longtemps, et que notamment le droit de propriété est très ancien. Même si son respect n’a pas été universel, c’est le moins que l’on puisse dire, il a quand-même existé constamment depuis longtemps, en particulier en Grande-Bretagne depuis Guillaume ; or si la Grande-Bretagne est précisément le pays de la révolution industrielle, cette dernière ne démarre qu’à la toute fin du XVIIème siècle.

La dignité bourgeoise

Si cette révolution n’était qu’affaire d’institutions, elle aurait dû démarrer bien avant. Ce qui change en fait à cette époque, observe McCloskey, ce n’est pas le cadre institutionnel, qui évolue constamment depuis plusieurs siècles, mais les valeurs : pour la première fois à cette époque, les valeurs bourgeoises (enrichissement, promotion au mérite, prise de risque, entrepreneuriat, non importance du statut de naissance, etc.) deviennent respectables. C’est ce que McCloskey appelle « la dignité bourgeoise ».

Dès lors que ces valeurs deviennent socialement acceptables, les talents peuvent y souscrire et au lieu d’essayer de rejoindre l’ancien monde aristocratique d’une façon ou d’une autre, notamment par la carrière militaire ou ecclésiastique, les ambitieux rejoignent le monde économique, permettant ainsi la révolution industrielle. L’idée que c’est l’attitude face au monde qui est un moteur du changement est également évoquée par Yuval Noah Harari dans son fameux Sapiens.

L’acceptation sociale de l’entrepreneur

On voit un phénomène similaire à l’œuvre en France : il y a encore vingt ans, un entrepreneur, c’était un entrepreneur des travaux publics. Les ambitieux visaient les grandes écoles, et derrière, les grandes entreprises ou les administrations ; ceux qui devenaient entrepreneurs le faisaient souvent par défaut et n’étaient guère reconnus socialement, sauf s’ils faisaient fortune, auquel cas on les jalousait.

Aujourd’hui, être entrepreneur est devenu non seulement socialement accepté, mais plus encore valorisé. Il n’est pas d’école qui n’ait son incubateur et son cours d’entrepreneuriat, et les entrepreneurs sont partout alors que s’enchaînent les Startup week-ends et autres concours de création d’entreprise.

Il ne fait pas de doute que cette reconnaissance sociale joue un rôle-clé dans le développement de l’entrepreneuriat en France. On peut voir venir le jour où, même en France, un entrepreneur aura plus de prestige qu’un ministre. Mais il faut aussi noter que l’hostilité à l’entreprise reste très forte dans de nombreuses couches de la société française. Il y a des conflits importants de valeurs.

Le rôle des valeurs pour l’innovation

La thèse de l’importance des valeurs est également importante pour les entreprises existantes : si on la suit, on peut imaginer qu’une entreprise désirant favoriser l’innovation en son sein aura intérêt à ne pas négliger cet aspect de reconnaissance symbolique, de faire en sorte que l’attitude innovante y soit socialement reconnue et encouragée.

La thèse de McCloskey a le mérite de montrer l’importance des valeurs dans le développement d’une attitude systématique d’innovation et d’entrepreneuriat et, encore une fois, ce phénomène est particulièrement à l’œuvre dans notre pays actuellement.

Il faut toutefois la nuancer : d’une part les valeurs n’expliquent pas tout ; Florence était une ville de marchands et pourtant la révolution industrielle n’y est pas née. D’ailleurs, l’une des questions que pose la révolution industrielle est de comprendre pourquoi certaines sociétés très marchandes restent au stade marchand et ne passent pas à l’étape industrielle.

Importance du cadre institutionnel

Ensuite, la thèse ne nous dit pas d’où viennent ces valeurs et pourquoi elles évoluent : sont-elles le produit de ces institutions ? Leur reflet ? Pourquoi être entrepreneur devient-il respectable, voire prestigieux, en France aujourd’hui, et pas il y a quarante ans ? Enfin, et de manière plus importante, on ne peut pas faire une croix sur l’importance du cadre institutionnel.

Un entrepreneur, si doué soit-il et si admiré soit-il, ne pourra rien si le cadre institutionnel le bloque ou lui est hostile (voir par exemple la fameuse question des seuils sociaux en France, typique d’un tel blocage institutionnel). Les institutions ne sont peut-être pas à l’origine de la révolution industrielle, mais sans leur évolution une telle révolution peut être tuée dans l’œuf.

Cela étant dit, et que ce soit dans la société ou au sein d’une organisation, on aura toujours intérêt à penser le changement en termes de valeurs plutôt qu’en termes de dispositifs institutionnels car ces dispositifs, plutôt que d’être à l’origine du changement de valeurs, en sont souvent le reflet. C’est pour cela qu’il n’y a pas de changement sans une compréhension profonde, et préalable, des valeurs existantes et des blocages qu’elles suscitent.

Sur le web