Les valeurs, pas les institutions, alimentent le changement

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Les valeurs, pas les institutions, alimentent le changement

Publié le 21 novembre 2017
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Par Philippe Silberzahn.

D’où vient le changement radical dans notre société ? C’est une question très ancienne et très complexe, à laquelle il n’est pas facile de répondre. Durant très longtemps, et surtout en France, la réponse a été « de l’État ». Plus généralement on a tendance à mettre en avant des institutions, comme l’école, les droits de propriété ou l’action politique. Cette vision institutionnelle du changement est toutefois contestée par ceux qui estiment que ce sont en fait les valeurs qui suscitent les institutions plutôt que l’inverse.

La thèse dominante, dite néo-institutionnaliste, défend l’idée que c’est l’affirmation des droits et le développement d’institutions marchandes reconnues, plus ou moins volontairement, par l’autorité politique et religieuse, qui a permis ce développement.

Notamment, l’affirmation du droit de propriété permet de dégager un espace où l’autorité politique arbitraire n’a plus prise car il est défendu par une autre autorité, qui s’affirme également de plus en plus à partir de la Renaissance, l’autorité judiciaire.

Une thèse contestée

De cette thèse se dégage une prescription qui veut que pour permettre le développement économique, il faut agir sur les institutions et les renforcer, voire les créer quand elles n’existent pas encore, en bouchant, pour ainsi dire, les trous qui peuvent exister dans un paysage institutionnel. Au-delà, elle explique que le changement ne peut venir que par la création ou la modification d’institutions qui le suscitent.

Cette thèse est contestée par l’historienne Deirdre McCloskey. Celle-ci observe que les institutions que les néo-institutionnalistes voient émerger à partir de la Renaissance, existaient en fait depuis fort longtemps, et que notamment le droit de propriété est très ancien. Même si son respect n’a pas été universel, c’est le moins que l’on puisse dire, il a quand-même existé constamment depuis longtemps, en particulier en Grande-Bretagne depuis Guillaume ; or si la Grande-Bretagne est précisément le pays de la révolution industrielle, cette dernière ne démarre qu’à la toute fin du XVIIème siècle.

La dignité bourgeoise

Si cette révolution n’était qu’affaire d’institutions, elle aurait dû démarrer bien avant. Ce qui change en fait à cette époque, observe McCloskey, ce n’est pas le cadre institutionnel, qui évolue constamment depuis plusieurs siècles, mais les valeurs : pour la première fois à cette époque, les valeurs bourgeoises (enrichissement, promotion au mérite, prise de risque, entrepreneuriat, non importance du statut de naissance, etc.) deviennent respectables. C’est ce que McCloskey appelle « la dignité bourgeoise ».

Dès lors que ces valeurs deviennent socialement acceptables, les talents peuvent y souscrire et au lieu d’essayer de rejoindre l’ancien monde aristocratique d’une façon ou d’une autre, notamment par la carrière militaire ou ecclésiastique, les ambitieux rejoignent le monde économique, permettant ainsi la révolution industrielle. L’idée que c’est l’attitude face au monde qui est un moteur du changement est également évoquée par Yuval Noah Harari dans son fameux Sapiens.

L’acceptation sociale de l’entrepreneur

On voit un phénomène similaire à l’œuvre en France : il y a encore vingt ans, un entrepreneur, c’était un entrepreneur des travaux publics. Les ambitieux visaient les grandes écoles, et derrière, les grandes entreprises ou les administrations ; ceux qui devenaient entrepreneurs le faisaient souvent par défaut et n’étaient guère reconnus socialement, sauf s’ils faisaient fortune, auquel cas on les jalousait.

Aujourd’hui, être entrepreneur est devenu non seulement socialement accepté, mais plus encore valorisé. Il n’est pas d’école qui n’ait son incubateur et son cours d’entrepreneuriat, et les entrepreneurs sont partout alors que s’enchaînent les Startup week-ends et autres concours de création d’entreprise.

Il ne fait pas de doute que cette reconnaissance sociale joue un rôle-clé dans le développement de l’entrepreneuriat en France. On peut voir venir le jour où, même en France, un entrepreneur aura plus de prestige qu’un ministre. Mais il faut aussi noter que l’hostilité à l’entreprise reste très forte dans de nombreuses couches de la société française. Il y a des conflits importants de valeurs.

Le rôle des valeurs pour l’innovation

La thèse de l’importance des valeurs est également importante pour les entreprises existantes : si on la suit, on peut imaginer qu’une entreprise désirant favoriser l’innovation en son sein aura intérêt à ne pas négliger cet aspect de reconnaissance symbolique, de faire en sorte que l’attitude innovante y soit socialement reconnue et encouragée.

La thèse de McCloskey a le mérite de montrer l’importance des valeurs dans le développement d’une attitude systématique d’innovation et d’entrepreneuriat et, encore une fois, ce phénomène est particulièrement à l’œuvre dans notre pays actuellement.

Il faut toutefois la nuancer : d’une part les valeurs n’expliquent pas tout ; Florence était une ville de marchands et pourtant la révolution industrielle n’y est pas née. D’ailleurs, l’une des questions que pose la révolution industrielle est de comprendre pourquoi certaines sociétés très marchandes restent au stade marchand et ne passent pas à l’étape industrielle.

Importance du cadre institutionnel

Ensuite, la thèse ne nous dit pas d’où viennent ces valeurs et pourquoi elles évoluent : sont-elles le produit de ces institutions ? Leur reflet ? Pourquoi être entrepreneur devient-il respectable, voire prestigieux, en France aujourd’hui, et pas il y a quarante ans ? Enfin, et de manière plus importante, on ne peut pas faire une croix sur l’importance du cadre institutionnel.

Un entrepreneur, si doué soit-il et si admiré soit-il, ne pourra rien si le cadre institutionnel le bloque ou lui est hostile (voir par exemple la fameuse question des seuils sociaux en France, typique d’un tel blocage institutionnel). Les institutions ne sont peut-être pas à l’origine de la révolution industrielle, mais sans leur évolution une telle révolution peut être tuée dans l’œuf.

Cela étant dit, et que ce soit dans la société ou au sein d’une organisation, on aura toujours intérêt à penser le changement en termes de valeurs plutôt qu’en termes de dispositifs institutionnels car ces dispositifs, plutôt que d’être à l’origine du changement de valeurs, en sont souvent le reflet. C’est pour cela qu’il n’y a pas de changement sans une compréhension profonde, et préalable, des valeurs existantes et des blocages qu’elles suscitent.

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  • Cette thèse des valeurs n’est pas fausse mais il faut un contexte favorable à ces valeurs. Pour le guerrier le contexte féodal est favorable(pour faire rapide). L’état de droit favorise la liberté individuelle, l’action, et protège la propriété de soi et du fruit de son travail de son action. Dans ce cadre la valorisation de l’entrepreneur en tant que tel est possibilisé . Il ne peut exister socialement que ce qui est pensable et possible.(belle lapalissade j’en convient).
    Pour le contexte français le contexte français le pays est dominé par la pensée marxiste, communiste et socialiste, peut de place pour l’entrepreneur qui est pointé comme un « exploiteur »…
    Il faut rappeler qu’au 19eme jusqu’à 1914 la France est pays d’entrepreneur, d’innovations scientifiques, technologiques, artistiques . .il y a aussi une culture de l’actionnariat. Paris ville lumière! 14-18 a laminé cela.

    • @ Did

      Oui, peut-être (pas sûr!), mais la France de 2017 est la France de l’échec, à la ramasse face à ses « partenaires » euopéens sans aucune raison valable.

      Vous n’avez plus un « prolétaire exploité jusqu’à la moelle » dans une entreprise qui ne soit un « sans papier », donc un étranger dont tous les Français se fichent pas mal!

      Sauf! Sauf pour donner des leçons, évidemment! Ce soir (mardi 21/11), à C dans l’air, sur la 5, après les délires d’Aymeric Caron (insupportables face à son sort personnel de privilégié, comme inutile, le problème soulevé, par une de ses collègues d’ONPC-celle aux « lunettes très chères »- de la vente d’esclaves en Libye, connu « depuis longtemps », dit-elle, mais qui ne décide de bouger qu’après un reportage vidéo de CNN! Quel courage, ces bavards! )!

      Des valeurs dans ce pays? Invisibles, alors! Des gauchistes de salon, oui! Trop visibles!

      Non! Le changement vient de pionniers! Des individus qui ont une Idée dans laquelle, eux, ils croient mordicus, et ils se battent jusqu’au succès … ou à la fin dans la misère: ça, c’est pas de la philosophie, c’est la vraie vie! (Et si l’idée n’était pas idiote, un bon vendeur bâtira sa fortune sur son exploitation!)

  • Il me semble que les grandes découvertes des XVIIIème et surtout XIXème et XXème siècle ont plus fait pour le changement qu’autre chose.
    Et que dire de la révolutionn qui s’annonce avec internet, la numérisation, la robotique et l’AI?

    • @ Mullerache

      Toute évolution (progrès?) a des côtés positifs et d’autres négatifs, la liberté reste entière, la responsabilité aussi!

      L’intelligence artificielle aussi!
      Pas de chance, les armées s’en sont emparées.

  • Jean Roule Du Cable
    21 novembre 2017 at 14 h 18 min

    Un peu l’oeuf et la poule, cette histoire…
    Il est possible que les idées, les valeurs, les institutions obéissent à la loi de la sélection naturelle. Celles qui survivent et supplantent les autres sont celles qui sont le plus adaptées à leur environnement.
    On peut ainsi faire remonter la propriété privée à la révolution agricole, où il était nécessaire, pour le bien de tous, que soit respectée les travaux du paysan sédentarisé.
    Si cela est vrai, cela pourrait signifier que la source première du changement ne serait ni la valeur ni l’institution, mais l’évolution technique.

  • Pourquoi les arbres ne nous attrapent-ils pas avec leurs ramures pour nous secouer et nous faire comprendre qu’on les massacre ? D’une part, ils sont trop lents, et d’autre part,ils sont incapables d’y remédier.
    Notre façon d’évaluer les institutions engendre la notion de valeur. La notion d’exclusivité qui précède celle de propriété est le résultat de l’envie de bénéfice. La valeur propriété ne décrète pas ex nihilo, elle a besoin de la preuve que l’acquisition du bénéfice mérite d’être protégée.
    Seulement, ce concept étant acquis, toutes les dérives sont possibles parce qu’on ne sait jamais ce qui peut s’inclure dans la valeur. C’est en partie pour cela que les institutions sont toujours des chiens errants à la recherche d’un os. Les énarques en sont l’image, pour exister, ils ont besoin d’invoquer des valeurs qui leur servent de marchepied pour renforcer les institutions qui, devenues obèses, ont des maladies qui tuent les valeurs.

  • j’avoue que tout ça est assez mal défini..d’ou vient le changment radica

  • Le changement nait de la nécessité il faut que tout change pour que rien ne change. Dans un corps les cellules changent tous les 21 jours, les articulations se régénèrent en 18 mois, les os et tout le reste en 7 ans. La personne subsiste parce que tout change en elle en permanence. Dans un bâtiment ancien, c’est pareil, il semble ne jamais changer seulement si tout en lui est changé tout le temps. Sinon il tombe en ruine. Rien de ce qui existe ne peut résister au temps sans être régénéré, renouvelé en permanence. La maintenance, ce n’est jamais la simple reproduction à l’identique, c’est toujours de l’amélioration, de l’adaptation, du changement en fonction du progrès technique qui lui aussi répond à une nécessité. Changer n’est pas une option. Nous changeons comme nous respirons.

  • Changer ne dépend ni des valeurs ni des institutions. De toute façon, quelles que soient les valeurs du moment et les institutions, nous changeons et nous les faisons changer pour continuer de changer. L’aptitude au changement d’un individu, d’un groupe, ou d’un pays témoigne de leur santé, de leur aptitude à vivre, de leur intelligence. Cette intelligence se construit par la formation, par la pratique, par l’expérimentation. Les valeurs et les institutions peuvent participer du processus de changement ou le freiner. Quand ils constituent un obstacle, ils doivent changer ; dans ce cas, ils résistent au changement jusqu’à ce qu’ils cèdent enfin pour changer et ne plus empêcher leur environnement de changer. Le blocage actuel qui paralyse la France est tellement explosif que les valeurs et les institutions se fissurent et finiront par changer pour que les énergies du changement soient enfin libérées.

    Par parenthèse, lire dans l’article que les entrepreneurs n’étaient pas respectables il y a 40 ans pose question car tout dépend de quel point de vue l’on se place.
    Il est effectif que les pouvoirs publics distillaient le mépris des entrepreneurs. De ce fait, ils ont d’ailleurs cassé les reins des petites entreprises au début des années 1970 afin de privilégier de grands groupes qui se sont avérés ruineux par la suite. (L’Allemagne a eu l’intelligence, l’instinct vital, de faire exactement l’inverse, ce qui a ensuite fait sa réussite sur la base d’un solide tissu de PME).
    Même en se sachant méprisés par les gens de la fonction publique, les entrepreneurs étaient très conscients de la valeur de ce qu’ils faisaient De ce point de vue, l’esprit d’entreprise est toujours resté une valeur forte en France même s’il devait être discret en raison de son impopularité.
    Par conséquent, en ce qui concerne cet esprit d’entreprise (valeur européenne par excellence), la France n’est pas du tout un pays homogène. Il y a ceux qui le méprisent (étatistes). Il y a ceux qui le craignent (communistes et assimilés). Il y a ceux qui le pervertissent (mafieux). Il y a ceux qui le soutiennent (patrons et salariés coopératifs). Cela fait au moins 4 catégories qui se côtoient sur le territoire français sans partager du tout la même conception du pays. L’auteur de l’article semble plutôt hors sol et n’appartenir à aucun catégorie. La France dont il parle est une fiction dont l’intérêt théorique est limité.

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