Prières de rue, code de la route. Courage, fuyons.

Minaret d'une mosquée en Tunisie (Crédits Kouks licence Creative Commons)

La France est laïque, ce qui ne l’empêche pas de croire religieusement dans la puissance de la Loi. Et pour se protéger de toutes les avanies, tous les problèmes, toutes les méchancetés, là où d’autres peuples ont une Foi, une Tradition ou, plus pragmatiquement, un Leader et une grosse Armée bien dotée en artillerie, la France a d’abord choisi d’avoir un Code pour tout. Et si elle n’a pas (encore ?) un Code de la Religion, elle a fort pratiquement un Code de la Route. Dont elle ne se sert pas toujours.

Comment ça, vous ne voyez pas le lien ?

C’est pourtant simple et l’actualité récente nous permet d’illustrer ceci avec efficacité.

Tout commence il y a quelques jours… ou plutôt quelques années, selon le point de vue : des pratiquants musulmans se retrouvent régulièrement le vendredi pour prier, et à Clichy, cela se termine systématiquement sur la chaussée.

Or, il y a quelques jours, le vendredi 10 novembre, quelques élus de Clichy décident qu’il ne peut plus en être ainsi et déboulent au milieu de la prière, bousculant immédiatement les petites habitudes qui s’étaient tranquillement installées depuis plusieurs mois. Car on l’apprend par quelques articles un peu roboratifs, l’histoire dure depuis au moins huit mois, période pendant laquelle la mairie et les associations cultuelles locales se sont chamaillées pour savoir si une mosquée serait disponible ou si on la transformerait plutôt en médiathèque sympatoche, et qu’on n’irait pas déplacer la mosquée tant promise aux élections 1,5 km plus loin.

On le comprend : la récente exposition du problème de Clichy ne doit son apparition dans les médias que par la présence des élus au milieu de ces prières de rue et des images qui ont suivi. Même si la situation dure, elle ne semble prendre corps qu’avec ces derniers éclats de voix auxquels ont répondu, comme il se doit, toute une ribambelle de belles-âmes de tous les côtés de l’échiquier politique, qui pour dénoncer une situation ubuesque qui dure depuis des lustres, qui pour dénoncer un acte immhoôonde à la fois anti-musulman et tout à fait digne des heures les plus sombre de notre Histoire, qui pour dénoncer le double discours du maire qui avait promis une mosquée mais n’en aurait pas fourni l’ombre d’une, ou pas comme il faut, ou pas assez bien, etc.

Magie de cette mauvaise publicité passée au travers d’une presse extrêmement prompte à s’enflammer : ce qui a traîné pendant huit longs mois est en passe de trouver une résolution. Ici, peu importe sa nature puisqu’il n’est besoin que de savoir que le ministre de l’Intérieur lui-même s’est directement occupé du problème. Enfin, « directement », on se comprend puisqu’en pratique, notre ministre a essentiellement délégué la gestion du foutoir au préfet local en y ajoutant un ordre de mission tout à fait macronesque dans l’esprit :

Il ne peut pas y avoir de prière de rue, mais en même temps il convient que les musulmans de Clichy-la-Garenne puissent avoir un lieu de culte décent.

Ouf, le problème est résolu, la situation claire, la rue apaisée, la ville calmée, la France garde la tête haute et la République sa splendeur.

Ou presque.

Presque parce qu’en somme, plusieurs questions n’ont pas été posées.

Bien sûr, il y a celle, évidente, du temps mis pour agir : un problème de lieu de culte survient dans une ville et paf, immédiatement, comme un félin sous tranxène sautant sur une proie en carton et le tout en moins de huit mois, l’État apporte une non-solution macronesque dans laquelle on n’ira plus bloquer une artère routière et en même temps on aura un lieu de culte décent voili voilà.

Avouons que huit mois pour s’organiser n’est pas une performance digne d’une République en bonne santé : ni du côté de l’État, qui dans l’histoire semble se mouvoir comme un éléphant dans une 2CV, ni du côté des associations cultuelles concernées qui, pendant cette période de temps et avec le nombre de fidèles qu’elles représentent, auraient probablement pu trouver les locaux et les fonds pour ne plus se répandre sur la rue.

Mais au-delà de ces constatations évidentes, on ne peut s’empêcher de se demander à quoi sert la palanquée de Codes divers dont l’État se gargarise et que le Législateur nous pond à chaque occasion.

En effet, s’il existe une loi qui autorise le blocage inopiné d’une rue par une masse de personnes à l’arrêt, n’est-il pas temps de la mettre à jour pour tenir compte d’un droit, apparemment fondamental puisque dans la déclaration des Droits de l’Homme, catégorie Liberté de circulation ? Mais inversement, s’il n’existe pas de telle loi, comment expliquer que des élus et les forces de l’Ordre aient, pendant si longtemps, permis qu’il en soit autrement et qu’en définitive, la liberté de circulation soit proprement bafouée ? Ne serait-il pas temps, dans ce cas, d’appliquer simplement les lois existantes ?

Par ailleurs, et pour revenir sur ces problèmes de mosquées inadéquates, si ces fameux Codes empêchent les fidèles de construire leurs lieux de cultes comme bon leur semble (en appliquant les mêmes normes que pour tous les autres lieux de culte, et tous les autres bâtiments du territoire français), ne serait-il pas temps de revoir ces lois et ces codes ? Au passage, on devrait aussi s’interroger sur la pertinence d’utiliser des fonds publics pour construire des « centres culturels » qui perdent rapidement un R pour devenir des centres cultuels : il semble assez paradoxal qu’une République se gargarise de laïcisme (pour ne pas dire de laïcardisme) pour la voir malgré tout distribuer l’argent du contribuable dans l’élaboration de lieux de cultes à des fins électorales.

Pire : on ne peut que s’étonner que l’État républicain, laïc (et de plus en plus incohérent) en soit réduit à bricoler ce genre d’arrangements, alors que ces solutions sont envisagées pour circonvenir des blocages que personne d’autre que l’État lui-même (bardé de ses douzaines de Codes de lois) n’a mis en place.

L’efficacité de tout ceci laisse pantois.

Encore une fois, on se rend compte que ce ne sont pas les lois qui manquent dans ce pays (en attestent ces brouettées de Codes), mais bien le courage d’appliquer au moins les plus importantes, sans fléchir et de façon réellement égalitaire, pour les petits comme pour les grands.

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