La révolution d’Octobre ou la négation de l’individu

Dans certains cercles, l’indulgence était grande envers tous les faux héros du peuple et vrais tueurs de presque 100 millions de personnes au total portés par la folie idéologique communiste.

Par Nathalie MP.

Il y a exactement 100 ans mardi, le 7 novembre 1917 selon notre calendrier grégorien, se déroulait la révolution d’Octobre qui porta Lénine et les Bolcheviks au pouvoir en Russie, fondant ainsi le premier régime communiste d’obédience marxiste de l’histoire. John Reed, journaliste américain communiste glorieusement inhumé sur la place Rouge et témoin des événements d’octobre, parle1 avec enthousiasme des « Dix jours qui ébranlèrent le monde » (titre de son livre). Pas de doute, il y a bien eu un « ébranlement », mais contrairement à ce que Reed croyait vivre, la destruction de l’ordre ancien n’a apporté au monde que pauvreté et répression.

Non seulement Lénine a été le précurseur de nombreux régimes communistes invariablement déficients sur le plan économique, fossoyeurs des libertés civiles et violents avec leur population – en Chine, au Cambodge, en Éthiopie, à Cuba et en tant d’autres pays, mais le cinquantenaire de la mort de « Che » Guevara le 9 octobre dernier nous a hélas montré combien, dans certains cercles « progressistes », l’indulgence était grande envers tous ces faux héros du peuple et vrais tueurs de presque 100 millions de personnes au total2 selon les chiffres du Livre noir du communisme.

Le socialisme réel

Si le maître actuel du Kremlin, Vladimir Poutine, tient à garder des dimensions modestes à cet anniversaire par crainte de réveiller des appétits révolutionnaires malvenus au sein de la société russe, vœu parfaitement réalisé du reste puisque selon un sondage 58 % des Russes ignorent tout des commémorations, il me semble utile de revenir sur les traits caractéristiques haïssables que le « socialisme réel » manifesta, non pas au bout de nombreuses années dans une sorte d’usure entropique du pouvoir, mais dès les premiers jours de son instauration officielle.

John Reed présente son livre comme un compte-rendu de ce qu’il a vu de ses propres yeux et revendique, malgré ses « sympathies (qui) n’étaient pas neutres », le sérieux du « chroniqueur consciencieux qui s’efforce de fixer la vérité ». Pour lui :

La seule raison du succès des bolchéviks, c’est qu’ils réalisaient les vastes et élémentaires aspirations des couches les plus profondes du peuple (…)  (page 277)

Pain, paix, terre

Et de fait, Lénine a promis « la paix, le pain et la terre ». Lors de sa première apparition publique, quelques heures après sa prise de pouvoir, il déclare : « Nous allons maintenant procéder à la construction de l’ordre socialiste », ce qui lui vaut une belle ovation. Les premiers décrets du régime, dont le décret sur la paix et le décret sur la terre – « la grande propriété foncière est abolie immédiatement sans aucune indemnité » – rencontrent en effet la satisfaction du peuple.

Mais très vite, tout va changer. La liberté de la presse est supprimée par décret dans les jours qui suivent et la Tchéka, c’est-à-dire la police politique du régime, est créée au bout d’un mois (décembre 1917). La répression qui s’installe ne peut pas être considérée comme purement circonstancielle. Bien avant Octobre 1917, Lénine expliquait le traitement qu’il comptait réserver à ceux qui ne seraient pas assez enthousiastes :

Nous demandons à un homme, où vous placez-vous par rapport à l’idée de révolution ? Êtes-vous pour ou contre ? S’il est contre, nous le plaçons contre un mur.

Exécutions politiques

Toujours selon les chiffres du Livre noir du communisme, le nombre total de personnes condamnées à mort en Russie entre 1825 et 1917 (soit en 92 ans) pour leurs opinions ou actions politiques a été de 6 360 dont 3 932 furent exécutées. De plus, les prisonniers politiques étaient déférés en justice et bénéficiaient d’une défense qui avait un droit d’expression à l’égal de l’accusation, chose totalement inconnue chez les Soviets.

Quant aux conditions d’emprisonnement, elles n’avaient rien à voir avec la brutalité totalitaire qui sera de mise ensuite dans les camps de travail forcé soviétiques. Les prisonniers déportés pouvaient partir avec leur famille, lire et écrire à volonté et rencontrer les autres prisonniers, ainsi que Lénine et Staline en firent l’expérience. eux-mêmes.

Dès mars 1918, soit après 4 mois d’exercice du pouvoir, les Bolcheviks peuvent s’enorgueillir d’avoir largement dépassé les horreurs du tsarisme qui formaient pourtant l’un des motifs importants de leur combat contre le Tsar. En termes de nombres, la terreur bolchévique apparaît donc sans commune mesure avec celle des Tsars. Au total, ce sont 20 millions de morts qu’il faut mettre au compte de la construction du socialisme en URSS.

« Nous exterminons la bourgeoisie comme classe »

Ces chiffres exorbitants furent d’autant plus facilement atteints que la répression ne s’occupait pas, comme dans les États de droit, d’établir la culpabilité spécifique d’une personne particulière en telle ou telle circonstance. Ainsi que le disait l’un des chefs de la Tchéka, Martyn Latsis, aux membres de sa police en novembre 1918 :

Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l’enquête, des documents et des preuves sur ce que l’accusé a fait, en actes ou en paroles, contre l’autorité soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, quelles sont son origine, son éducation, son instruction, sa profession. (2)

Avec l’avènement du « socialisme réel », la personne juridique n’existe plus. La personne tout court n’existe plus. Il n’est même plus nécessaire d’être un opposant politique actif pour subir la répression ; il suffit d’appartenir à une « classe », à un groupe social jugé  incompatible avec les aspirations de la révolution et dangereux pour son déroulement.

Le populicide comme modèle

En conséquence, tout membre de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie, tout homme exerçant la profession de gendarme ou d’officier, tout homme appartenant à une catégorie non conforme, est par essence considéré comme un traître au régime et voué à disparaître.

En particulier, Lénine professait une grande admiration pour le « populicide » vendéen mis en œuvre par Robespierre en 1793. En 1920, il s’empressa de faire de même avec les Cosaques qui furent exterminés sans ménagement dans des proportions qui confinent au génocide.

Par contraste, on en déduit combien le libéralisme, en partant de la personne humaine et en reconnaissant à chacune son droit à la « recherche du bonheur », forme un horizon complètement opposé au communisme et, de façon plus large, à tout système qui fait prévaloir les exigences du groupe sur les aspirations de l’individu.

A l’opposé du communisme, la liberté

En 1776, soit presque 20 ans avant la Terreur de Robespierre, la Déclaration d’Indépendance des États-Unis est le premier texte politique à instituer officiellement les droits fondamentaux des hommes et les justes pouvoirs des gouvernements. Inspirée des penseurs libéraux des Lumières, elle stipule que :

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Pour l’esprit libéral, l’homme vient au monde avec certains droits qu’aucun régime politique, qu’aucun gouvernement ne peut lui enlever. Il est doué de liberté et l’utilise pour mener sa vie, sa « recherche du bonheur », comme bon lui semble dès lors que les mêmes droits sont reconnus à tous les autres hommes.

Il n’est pas un élément anonyme d’un ensemble plus grand qui dicte sa loi ou d’une « classe » dont la nature le rend coupable ou innocent, indépendamment de ce qu’il a pu faire ou ne pas faire, mais la cellule initiale et indépassable de l’humanité.

À ce titre, on ne peut que souhaiter voir cet esprit libéral se diffuser le plus largement possible dans nos sociétés. Si elles n’ont rien à voir avec la dictature communiste initiée par la révolution d’Octobre 1917, elles restent souvent trop formatées et contrôlées par la puissance tutélaire de l’État – notamment en France à travers une puissance publique envahissante qui détermine de trop nombreux paramètres de nos vies en maniant savamment brimades, incitations, autorisations et interdictions sans égard pour notre droit à la liberté et à la recherche personnelle du bonheur.

Sur le web

  1.  Dix jours qui ébranlèrent le monde, John Reed, Éditions sociales internationales, 1919.
  2.  Chiffres tirés de : Le livre noir du communisme, ouvrage collectif sous la direction de Stéphane Courtois, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins, 2000.