Laurent Wauquiez : opportunisme partout, libéralisme nulle part

Laurent Wauquiez en 2014 by UMP photos(CC BY-NC-ND 2.0)

Portrait de Laurent Wauquiez, l’homme du clivage : nombreux sont les élus ou les militants qui ne se reconnaissent ni dans son projet de « vraie droite » ni dans sa personnalité autocratique.

Par Nathalie MP.

Qui est Laurent Wauquiez ?

Alors qu’il s’apprête à prendre la tête des Républicains (LR) lors des élections pour la présidence du parti prévues les 10 et 17 décembre prochain, on est frappé du décalage entre le plébiscite que les adhérents vont probablement lui offrir (78 % des sympathisants LR voteraient pour lui selon un sondage Odoxa du 12 octobre) et la défiance, voire l’animosité qu’il suscite chez un grand nombre d’élus et de cadres de son propre parti qui le jugent trop clivant et trop proche de l’extrême-droite.

On n’est pas moins étonné de l’écart qui s’est creusé entre la sensibilité « de gauche », classiquement social-démocrate comme il sied aux énarques de sa génération – comme Macron, en fait – qu’il affichait lorsqu’il était étudiant, et le flirt appuyé avec la « ligne Buisson » qui va devenir petit à petit son sésame pour accéder au pouvoir. À un camarade étudiant proche du RPR, il demandait avec ironie : « Comment peut-on être de droite quand on est jeune ? » Puis en 2007, alors âgé de 32 ans, ce qui n’est pas très vieux, il rencontre le sulfureux conseiller de Nicolas Sarkozy et détecte rapidement que « c’est bon pour (sa) carrière ».

Laurent Wauquiez : un parcours politique sinueux

Mais n’allez pas croire que l’évolution politique de Laurent Wauquiez s’est faite en ligne droite. En 2006, soit un an seulement avant sa rencontre avec Buisson, il racontait son expérience de jeune député dans le livre Un Huron à l’Assemblée. Contrairement à son euro-scepticisme actuel, il s’y montrait très européen et vantait déjà le dépassement des clivages qui fondera la stratégie d’Emmanuel Macron :

Il faut sortir des guerres de tranchées partisanes et rechercher tout ce qui peut réunir la droite et la gauche pour construire des réformes de fond.

Mieux, en 2008, soit un an après sa rencontre avec Buisson, il assiste avec enthousiasme à Denver (États-Unis) à l’investiture de Barack Obama comme candidat présidentiel du Parti démocrate en compagnie de la journaliste Anne Sinclair et de l’ex-Grand maître du Grand Orient de France Alain Bauer. Notons au passage que la franc-maçonnerie l’attire et l’accueille. Selon lui, c’est comme le chocolat :

On peut tout savoir (sur le chocolat… ) mais tant qu’on n’a pas eu du chocolat dans la bouche, on n’en connaît pas le plaisir.

Et encore mieux : en 2012, lors de la bataille Fillon/Copé pour la tête de l’UMP, Laurent Wauquiez soutient le premier et tacle le second sans retenue sur le site Atlantico. Pour quelqu’un qui ne parle plus que valeurs de la « vraie droite », racines chrétiennes de la France, péril islamiste et fermeture des frontières, il y a de quoi rire :

Jean-François Copé parle à 90% d’immigration ; François Fillon en parle aussi, mais lui balaie l’ensemble des thèmes.

Petits arrangements avec la vérité

Les circonvolutions hasardeuses sont aussi de mise lorsqu’il entreprend de raconter sa vie. Soucieux de se créer un ancrage fort dans le terroir protestant de la Haute-Loire dont il est l’élu depuis 2004, il aime dire qu’il a fréquenté le collège cévenol du Chambon-sur-Lignon, commune dont sa mère est devenue maire en 2008. En réalité, il a étudié au lycée parisien Victor Duruy.

Autres petites entorses avec la vérité, il parle de son père comme d’un employé de banque alors qu’il était l’un des dirigeants de la banque Indosuez et il se présente souvent comme un intime de sœur Emmanuelle qu’il aurait rencontrée lors d’un stage à l’ambassade de France au Caire et dont il se serait inspiré pour refuser l’accueil des migrants. L’association de sœur Emmanuelle a dû publier un communiqué pour remettre les pendules à l’heure.

Un habile politicien

Si ses volte-face, sa tendance autocratique et ses contradictions sont nombreuses – « le coq n’a pas le temps de chanter une première fois qu’il s’est déjà renié » dit de lui Martin Hirsch – personne ne conteste son habileté politicienne à trouver chaleur et bons mots pour discuter sur le terrain avec ses électeurs, un peu à la façon d’un Jacques Chirac.

Personne ne conteste non plus qu’il est extrêmement intelligent et cultivé. Son remarquable CV parle pour lui mais rend impossible de penser que tout ce qu’il fait n’est pas minutieusement calculé. Jusqu’à dépenser 15 000 € TTC (aux frais du contribuable) pour apprendre à moduler sa voix.

Retour sur le parcours de Laurent Wauquiez

Né en 1975 à Lyon, Laurent Wauquiez appartient par sa mère à une famille d’industriels du Nord, les Motte. Après une prépa littéraire, il entre à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm en 1994. Il y suit des études d’histoire et consacre son mémoire de master au Flambeau des Mille et une nuits et l’Orient des Lumières, 1704-1798. En 1997 il est reçu premier à l’agrégation d’histoire. Après Sciences Po Paris et un DEA de droit public, il entre à l’ENA dont il sort major en 2001 (promotion Nelson Mandela). Il entre alors au Conseil d’État puis se met en détachement en 2004 pour se lancer dans la politique.

Son mentor, le centriste pro-européen Jacques Barrot, qui l’avait repéré à l’occasion d’un stage quelques années auparavant, va lui mettre le pied à l’étrier. Nommé Commissaire européen en 2004, c’est Wauquiez qui reprend son mandat de député de la Haute-Loire.

Mais le jeune parlementaire ne compte pas rester sous tutelle toute sa vie. Les relations entre les deux hommes se distendent puis se dégradent, notamment sur la question européenne, à tel point que Barrot en viendra à confier en 2014 :

Si je pouvais changer quelque chose dans ma vie, cet homme ne mettrait pas les pieds en Haute-Loire. C’est mon grand remords.

Mais en 2005, Wauquiez est encore européiste. Il soutient le oui au référendum sur le Traité constitutionnel européen et rejoint l’UMP. Il est réélu député en 2007 suite à la victoire de Nicolas Sarkozy mais abandonne son mandat pour occuper plusieurs fonctions dans les gouvernements Fillon successifs.

Il est notamment le maître d’œuvre de la création de Pôle Emploi par fusion de l’ANPE et des Assédic dont il vante l’efficacité dans la lutte contre le chômage. Aujourd’hui, cependant, grand pourfendeur du « cancer de l’assistanat », il prétend que les salariés de Pôle Emploi conseillent aux chômeurs de « profiter de la vie ».

En 2008, il est élu maire du Puy-en-Velay, puis retrouve son siège de député en 2012. En 2013, il est de ceux qui s’opposent le plus fortement au Mariage pour Tous. C’est Wauquiez qui fera entrer Madeleine de Jessey, la porte-parole du mouvement Sens Commun créé pour récupérer la dynamique de la Manif pour Tous, comme secrétaire nationale de l’UMP.

Pour la présidentielle de 2017, il soutient d’abord Nicolas Sarkozy, dont il avait pourtant lourdement dézingué le bilan auparavant, puis il se rallie à François Fillon après la victoire de ce dernier à la primaire de droite. Il ne se représente pas aux récentes législatives de 2017 pour se consacrer à la région Rhône-Alpes-Auvergne qu’il préside depuis les régionales de décembre 2015.

Au sein des Républicains, il est actuellement Vice-Président et fait figure de grand favori pour l’élection prochaine du Président du parti.

Laurent Wauquiez saura tirer parti des failles et des vides

Aujourd’hui, les Républicains forment un parti déprimé et déboussolé qui essuie des échecs importants depuis plusieurs années. L’élimination du candidat Fillon dès le premier tour de 2017 fut un coup du sort aussi brutal qu’inédit dans l’histoire de la droite, mais en réalité, le parti se cherche depuis l’échec de Sarkozy en 2012.

La lutte fratricide entre Fillon et Copé pour la tête du parti a laissé des traces que le retour de Sarkozy en 2014 n’a pas effacées. Au contraire, chaque nouvelle élection interne semble cliver un peu plus ce parti dont les adhérents finissent par se sentir en manque de chef et d’autorité. Un homme avait réussi à trouver une légitimité considérable dans la primaire droite, c’était Fillon, mais on sait comment les choses ont tourné pour lui.

C’est là que Wauquiez, prompt à lire le désarroi interne, et pas gêné par ses différents retournements, a su profiter de la vacance politique inattendue à l’extrême-droite pour lancer un assaut sur le parti, son appareil et pourquoi pas la candidature présidentielle de la droite en 2022 sur les thèmes de l’identité, de la protection des frontières et de la lutte contre l’assistanat, sujets qu’il avait déjà affûtés pour accéder à la Présidence de la région Rhône-Alpes-Auvergne.

Wauquiez aime présenter sa région comme un laboratoire de ce que pourrait être la France sous sa houlette et se flatte régulièrement d’y faire des économies de fonctionnement qui attestent de sa bonne gestion. Et de fait, nombreux sont les élus et les associations qui doivent subir des coupes drastiques dans leurs subventions. Si ce n’est que Wauquiez en promet tout autant à d’autres élus ou associations plus à son goût. Par exemple, le budget de l’environnement est en baisse, mais celui des chasseurs est en hausse. Les bénéficiaires changent mais le vieux système clientéliste perdure.

De plus, manie classique des élus qui aiment se prendre pour des stratèges, le budget d’investissement de la région est en hausse. C’est du reste un point commun avec Emmanuel Macron.

Des positions peu libérales

Mais ce n’est pas le seul. Laurent Wauquiez fait partie de ces hommes politiques qui tiennent beaucoup à notre modèle social. Il fustige l’assistanat pour mettre du baume au cœur des populations qui se sentent délaissées et injustement traitées, mais comme Macron il entend lutter contre la « concurrence » des travailleurs détachés comme en témoigne l’instauration de la « clause Molière » sur les chantiers de sa région.

En fait, la concurrence lui pose un problème beaucoup plus global et explique à elle seule son changement d’attitude vis-à-vis de l’Europe, notamment parce qu’il a vu « les ravages provoqués par l’idéologie de la concurrence ».

S’il a bien perçu que la politique fiscale du gouvernement génère des injustices vis-à-vis des classes moyennes, le libre-échange et la mondialisation, qui écrasent les peuples et dont Macron serait l’artisan, restent les cibles perpétuelles de ses très populistes discours. À croire que ses plumes viennent des écuries Le Pen ou Mélenchon :

Nous ne vouons pas un culte aux nouveaux veaux d’or de la religion du libre-échange, qui écrase nos paysans, nos ouvriers et nos savoir-faire. (Guillaume Peltier, soutien de Wauquiez, 28 septembre 2017)

Ne vous trompez pas, ce président n’est ni de droite ni de gauche, c’est le président des golden boys de la mondialisation. (Wauquiez, idem)

En officialisant sa candidature, Laurent Wauquiez n’a pas oublié de dire qu’il voulait faire de l’opposition constructive face à Emmanuel Macron. Pourtant, il n’hésite pas à manier la virulence verbale en dénonçant (dans le JDD du 29 octobre 2017) « le désert de l’âme » du Président :

Il  n’est porté que par un seul projet : lui-même. (…) Je ne sens pas chez Macron un amour charnel pour la France.

Dans la bouche de quelqu’un qui a passé sa vie politique le nez dans le guidon de sa carrière, voilà qui est du plus haut comique !

On se demande quelle opposition constructive il va pouvoir engager, puisqu’il se défie si manifestement de tout ce qui ressemble à un embryon de politique libérale et cherche prioritairement à faire vivre ce qu’il appelle la « vraie droite », c’est-à-dire une droite conservatrice et protectionniste susceptible de ramener au bercail du parti des électeurs qui s’étaient égarés au Front national.

Le succès annoncé appelant les ralliements opportunistes, Laurent Wauquiez peut se flatter d’avoir rassemblé autour de lui des représentants des différents courants présents dans LR, dont Virginie Calmels qui se revendique de la tendance libérale.

Cependant, nombreux sont les élus ou les militants qui ne se reconnaissent ni dans son projet de « vraie droite » ni dans sa personnalité autocratique et qui se posent vraiment la question de savoir s’ils vont continuer à adhérer au parti une fois son élection confirmée. Le risque d’éclatement de LR, un peu comme celui qu’a connu le PS avec la victoire de Hamon à la primaire de gauche, existe bel et bien.

Quoi qu’il en soit, rassemblée ou éclatée, la droite ne montre nulle part de volonté réformatrice libérale nette. Entre le social-démocrate Macron et les collectivistes façon Le Pen ou Mélenchon, elle avait la carte du libéralisme à jouer, c’est-à-dire, contrairement à la croyance commune, ce qui n’a jamais été essayé. En chassant sur les terres du FN et en laissant libre cours à sa haine de l’échange et de la concurrence, Wauquiez a ruiné cette possibilité.

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