Médias : vers le degré zéro de l’information ?

jade colbert by dave(CC BY-NC 2.0)

L’information de masse ne contribue plus à faire progresser la connaissance mais à créer de pseudo-événements auxquels le public a l’impression de participer.

Par Patrick Aulnas.

Le sport le plus pratiqué par les médias grand public consiste à relever tous les propos familiers du président Macron et à tenter de lancer une polémique. On obtient ainsi des articles médiocres, des échanges radiophoniques ou télévisuels assommants et bien entendu des kilomètres de messages vulgaires sur les réseaux sociaux.

Les médias nostalgiques de la langue de bois

Il y a pourtant « des fainéants et des cyniques » autour de chacun de nous, de même que des personnes qui n’ont d’autre ambition que de « foutre le bordel ». Qui pourrait prétendre n’en avoir jamais rencontrées ? Un président ne vient pas en Guyane pour distribuer des cadeaux mais pour prendre contact avec la population et ses élus locaux. En précisant qu’il n’est pas le père Noël, il ne fait qu’expliciter familièrement une conception particulièrement souhaitable de la gouvernance.

Rien de tout cela ne mérite le moindre débat. Il faut plutôt se réjouir de voir la langue de bois politicienne reléguée au grenier avec les ustensiles devenus obsolètes. Mais voilà ! Une bonne partie des professionnels des médias continue à ressasser les vieux schémas hors d’usage.

Il ne faudrait pas être « clivant », ni « arrogant », ni « condescendant ». Il conviendrait donc visiblement de se limiter aux propos insipides ou démagogiques dont nous abreuvent les politiciens professionnels.

Tout politicien expérimenté a en effet présente à l’esprit la phrase célèbre du cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambigüité qu’à son détriment. » Parler pour ne rien dire mais en faisant illusion est devenu une constante du verbe des hauts dirigeants. Mais cette hypocrisie commence à lasser et à desservir ses adeptes. Le cardinal n’a sans doute pas toujours raison.

Les médias doivent-ils tirer le niveau vers le bas pour être entendus ?

Tout le bruit de fond médiatique, qui va du grognon au vulgaire, n’est pas vraiment nouveau. Sarkozy et Hollande en avaient également largement bénéficié, mais étant issus de la droite et de la gauche, les critiques journalistiques bas de gamme venaient du camp adverse. Pour Macron, qui n’appartient à aucun des clans politiciens, toute la presse peut se déchaîner sans retenue. Elle aura le soutien des vieux briscards de la politique, disposant toujours de nombreux mandats électifs.

Il est vrai aussi que la rude concurrence entre les médias tire beaucoup d’entre eux vers le bas. Le niveau culturel moyen étant ce qu’il est, il faut rester simpliste pour être suivi. Mieux vaut s’appesantir sur la forme, extraire quelques mots d’un long discours et gloser longuement et platement pour se mettre au niveau du vulgum pecus.

Il faut vendre et pour cela attirer des lecteurs, des auditeurs ou des spectateurs. Comme on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, les sucreries bien écœurantes représentent un appât économiquement efficace.

Les réseaux sociaux et la convoitise haineuse

Si on peut lire dans les grands quotidiens nationaux des articles de qualité, ces organes de presse sont tellement noyés dans l’immense océan médiatique que la tendance racoleuse et triviale a le vent en poupe. L’effet d’amplification joué par internet, principalement par le biais des réseaux sociaux, constitue désormais un problème majeur.

Ceux qui ont fait l’expérience Facebook avec une capacité de jugement suffisante ont pu s’apercevoir que des « amis » tout à fait honorables se fourvoient parfois en relayant naïvement des images ou des écrits attisant la convoitise et propageant indirectement la haine.

Les rémunérations des dirigeants et le coût de leurs déplacements semblent fasciner une partie de la population. L’inculture ayant atteint des sommets, les comparaisons historiques ne sont pas à la portée de tout le monde. On se scandalise donc facilement du mode de vie des dirigeants politiques ou économiques en mettant en regard le niveau du SMIC ou des minimas sociaux. Mais au cours des siècles passés, ces différences étaient beaucoup plus considérables.

La misère ne consistait pas à avoir des difficultés à régler sa facture de smartphone mais à mourir de froid, de faim ou plus lentement de malnutrition ou de maladie non soignée. Quant aux riches, ils étaient riches tout simplement, cela n’a jamais changé. La misère est beaucoup moins profonde, la richesse et ses privilèges restent ce qu’ils ont toujours été. On devrait s’en réjouir mais on se complaît dans le registre de la lamentation parce qu’il est porteur commercialement et politiquement.

La convoitise, la jalousie, l’envie de confort matériel et de consommation à outrance se sont ainsi emparées des esprits par le biais d’informations parcellaires adressées à des personnes incapables de relativiser.

L’information de masse ne contribue plus à faire progresser la connaissance mais à créer de pseudo-événements auxquels le public a l’impression de participer. En relayant sur une page Facebook ou Twitter la satire d’un propos présidentiel, on obtient des réactions des amis virtuels ou des followers en deux lignes au grand maximum.

L’impression de participer à un événement est présente mais totalement factice : le choix du sujet est soit politique s’il vient d’un parti, soit commercial s’il vient de la presse. Les amis virtuels sont en réalité manipulés : ils contribuent puissamment à répercuter une polémique dépourvue d’intérêt.

Le culte de l’instantanéité

La réactivité quasi-immédiate est induite par la vitesse de la communication contemporaine : celle de la lumière. Il faut se manifester dans l’instant car demain, un autre sujet plus ou moins polémique sera à l’ordre du jour. Peu importe le contenu du propos s’il parvient à retenir l’attention quelques minutes ou quelques secondes. Chacun peut ainsi affirmer tout et son contraire, sans réflexion approfondie. La réflexion, c’est le zapping assuré.

Les grands écrivains ont toujours des intuitions fortes. Dans L’écume des jours (sorti en 1947), Boris Vian affirme par provocation que « l’essentiel est de porter sur tout des jugements a priori ». Nous y sommes.