Quand le socialisme a asservi le peuple russe

Gisants soviétiques by Jean-Pierre Dalbéra Fragments de bas-reliefs représentant les peuples de l'URSS du pavillon soviétique de l'exposition internationale de 1937(CC BY 2.0)

« Comprendre la révolution russe » de Martin Malia est une brillante leçon d’histoire philosophique qui mérite d’être lue et relue avec attention.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Peu d’ouvrages m’ont autant marqué que celui-là. Depuis longtemps dans ma bibliothèque, Comprendre la révolution russe avait été publié dans une collection de poche, Points histoire, en 1980. Ce livre très profond de Martin Malia bénéficiait d’une préface d’Alain Besançon. Il a été un temps mon livre de chevet et reste un des essais les plus pénétrants sur la mise en place du premier régime communiste de l’histoire.

Le socialisme est une licorne

Comme le souligne Martin Malia, le socialisme est une licorne. C’est une bête fabuleuse censée être l’antithèse parfaite d’un régime appelé le « capitalisme » par ses contempteurs. Le capitalisme est un terme vague qui renvoie à tout ce qui est censé ne pas aller dans le monde, un système reposant sur la cupidité et le profit, une société injuste écrasant l’être humain. Le socialisme, tout aussi vague, renvoyait à une socialisation des moyens de production et de distribution associée à l’image d’une société plus juste et fraternelle.

Le socialisme restait donc une pure abstraction au début du XXe siècle. Tout va changer en 1917 ou plus exactement en 1918, l’année décisive comme la nomme si bien l’auteur. Pour Martin Malia, il se passe cette année-là un phénomène unique dans l’histoire. Tout ce qui n’est pas ouvrier et paysan disparaît. Il n’y a plus d’élites en Russie. C’est ce vide social qui va permettre au Parti de remplacer la société. L’effondrement économique est par ailleurs total.

En juillet 1918, la situation est tellement désespérée pour le pouvoir bolchevik que Lénine décrète la Terreur. Les soviets sont épurés, les partis mis hors la loi. L’utopie « soviétique » a vécu. Le terme « ennemi de classe » va désigner désormais tous les ennemis de l’État à Parti unique. Lénine va réaliser, par des mesures improvisées, une étatisation de l’économie. Le socialisme prend pour la première fois un sens concret.

Étatisation et militarisation

Désormais toutes les mesures prises par le pouvoir vont s’interpréter comme permettant de réaliser le socialisme. La réquisition militaire des produits agricoles devient l’intensification de la lutte des classes dans les villages. L’abandon du communisme de guerre et la tolérance du marché noir sont rebaptisés alliance révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie moyenne.

Parallèlement à l’étatisation de l’économie il y a la militarisation de la société. C’est pour équiper l’armée rouge que fonctionnent l’industrie nationalisée et la politique agricole. Une fois éliminées les élites sociales, une fois transformé le prolétariat en salariés de l’État, il ne reste plus qu’un groupe social autonome, la paysannerie. La bureaucratie va donc remplir le vide laissé par la disparition de tous les groupes sociaux pouvant constituer une élite.

Le parti, souligne Martin Malia, devient un appareil d’administration. Le Politburo s’impose comme comité directeur aux pouvoirs absolus aux dépens du Comité central. Il fonctionne de façon autoritaire de haut en bas. Les effectifs gonflent de 125 000 avant la révolution à 600 000 membres à la fin 1920. La durée de la guerre civile va permettre l’établissement définitif du monolithisme du nouveau Parti. Ce monolithisme prendra le nom de « centralisme démocratique ».

Ni Thermidor ni Restauration possibles

La révolution russe ne connaîtra pas son Thermidor car Thermidor suppose l’existence d’une société civile qui avait totalement disparu. Toute Restauration est également impossible : il n’y a plus rien à restaurer. La société civile de l’ancien régime russe était trop faible pour supporter le poids d’une guerre totale moderne. Et les membres du Parti sont issus des rangs des sous-officiers et des contremaîtres de l’ancien monde, pas tout à fait le peuple mais tout ce qui reste comme « intelligentsia ». Ce nivellement social inouï unique permet la mainmise par le Parti-État.

Désormais tout ce qui n’est pas le Parti est au service du mal et le mal doit être écrasé. Il faut donc interdire toute opposition, même socialiste. D’autre part, les communistes ont connu, grâce à lui, une ascension sociale qui les pousse à s’identifier à la mission universelle du Parti. Mus par l’ambition et l’opportunisme plus que par l’idéologie, ils vont se reconnaître en Staline, l’un des leurs.

La paysannerie, représentant les trois quarts de la population, est dans l’incapacité de devenir la classe dirigeante. Le pouvoir dans un premier temps va lui accorder des concessions, la NEP, avant de la mettre au pas dans le cadre de la collectivisation sous Staline.

Une brillante leçon d’histoire philosophique

À partir de 1929, Staline va donc reprendre le communisme de guerre mais cette reprise sera une réussite. Il va ainsi réussir à créer une croissance durable, au prix fort, et permettre l’étatisation totale de la paysannerie. Car le but visé n’était pas économique mais politique. Plus rien ne pouvait menacer la position du Parti dans le pays. Le socialisme avait désormais un visage : celui du servage généralisé de la population. Telle est la triste conclusion de Martin Malia.

Cette brillante leçon d’histoire philosophique mérite d’être lue et relue avec attention.