La constitution de 1918, révélateur du léninisme

La constitution russe de 1918 n’est pas assez étudiée : elle montre pourtant de façon éclatante que le totalitarisme était déjà en gestation à ce moment de la révolution bolchévique.

Par Gérard-Michel Thermeau.

On parle peu de la constitution russe de 1918. C’est bien dommage.

Elle est le témoignage du caractère totalitaire du régime soviétique dès ses premiers pas ou presque. Cette république socialiste fédérative soviétique de Russie était une pseudo-démocratie en trompe l’œil.

Un pouvoir total et exclusif

Dès le préambule, le ton est donné avec l’évocation des droits du peuple travailleur et exploité. C’est donc un texte d’exclusion. Un ton haineux parcourt les différents articles soulignant le caractère profondément idéologique de cette constitution. Il s’agit de « réprimer sans pitié les exploiteurs ». Il n’y a donc aucune place pour ceux qui ne sont pas reconnus comme « travailleurs ».

Tout le pouvoir, central et local, appartient aux Soviets des députés ouvriers, paysans et soldats proclame l’article 1. Ce pouvoir total et exclusif est censé se combiner magiquement avec une union « réellement libre et volontaire » des travailleurs.

L’article 3 officialise l’abolition de toute propriété privée : les terres sont propriétés nationales. Les eaux et forêts tout comme le sous-sol et toutes les exploitations modernes sont propriétés publiques. Les « fabriques, usines, mines, chemins de fer et autres » sont placés entre les mains de la « république socialiste ouvrière et paysanne ». Il s’agit d’assurer le pouvoir « des travailleurs sur leurs exploiteurs ». En réalité c’est le pouvoir de l’État sur la population.

Qui ne travaille pas, ne mange pas !

Toutes les dettes de l’État sont répudiées, premier pas vers la « complète victoire de la révolte du prolétariat international contre le joug du capital ». Les banques sont bien sûrs placées entre les mains de l’État pour mieux assurer « l’émancipation des travailleurs du joug capitaliste ».

L’article 3 va même plus loin affirmant la volonté « d’exterminer les éléments parasites de la société » en instaurant le « service du travail obligatoire ». Le travail forcé prend donc valeur constitutionnelle. « Qui ne travaille pas ne mange pas ! » peut-on lire dans l’article 18.

Des libertés purement formelles

L’article 9 officialise la « dictature du prolétariat ». La liberté de conscience est affirmée par l’article 13. Pourtant, l’article 65 prive de la citoyenneté les membres du clergé. Cela vide déjà cette prétendue liberté de toute crédibilité. Mais la notion toute particulière de la liberté qu’ont les bolcheviks est surtout éclairée par l’article 14.

La liberté d’expression signifie que « toutes les ressources techniques et matérielles nécessaires à la publication des journaux, livres et autres productions de presse » seront remises entre les mains de la « classe ouvrière et des paysans pauvres ». Pour ceux qui auront lu les articles précédents, cela traduit la mainmise de l’État sur toute publication.

Il n’est donc question que de « vraie liberté » de réunion (art. 15) « vraie liberté d’association » (art. 16) au sein de cette idéale dictature. Car cette vraie liberté est parfaitement définie par l’article 23 : la république « prive les individus et les groupes particuliers des droits dont ils useraient au préjudice des intérêts de la révolution socialiste ». Ainsi on est libre surtout d’adhérer avec enthousiasme au régime établi par la constitution de 1918.

Un texte de haine et d’exclusion

L’article 65 précise la liste de ceux qui ne bénéficient pas des merveilleux droits accordés par la constitution de 1918. Les exploiteurs capitalistes, les rentiers, les commerçants, les membres du clergé, les anciens fonctionnaires tsaristes sont rangés dans la même catégorie que les condamnés de droit commun et les aliénés.

L’article de wikipédia sur cette constitution de 1918 la présente avec le ton lénifiant habituel dès qu’il est question de justifier l’injustifiable pourvu qu’il soit de gauche.

À croire donc notre encyclopédie en ligne, il s’agissait d’exclure les « groupes sociaux qui s’opposent au nouveau gouvernement ou soutiennent ou ont soutenu les Armées blanches lors de la guerre civile de 1918-21 » ce qui est une façon d’absoudre les bolcheviks. Or, il n’en est rien. Le fait d’être un « bourgeois », un prêtre ou un ancien fonctionnaire fait de vous, a priori un ennemi du peuple. Ce ne sont pas les actes qui condamnent et excluent mais le fait d’être un « ennemi de classe ».

Remarquons-le. Pris au pied de la lettre et au sérieux, le texte de la Constitution excluait Lénine et les autres dirigeants bolchéviks qui n’étaient après tout ni des ouvriers ni des paysans pauvres ni des soldats. Mais mystiquement, Lénine et les autres bolcheviks se pensaient et se représentaient comme des « prolétaires ». C’est donc le Parti qui déterminait qui était ou non un prolétaire.

Ainsi peu importe les procédures électorales détaillées par le texte. Le scrutin était public, et non secret, et les divers organes (soviets) n’avaient qu’un pouvoir de façade.

Une suite de mensonges

Le caractère unitaire martelé tout au long de la constitution de 1918 est de toute façon incompatible avec le principe majoritaire « formellement » accordé et les prétendus droits et libertés. Tout est subordonné à l’État. Et derrière l’État, mentionné nulle part mais omniprésent : le Parti. Le modèle d’une société sans divisions ne peut être qu’un fantasme totalitaire.

La liste des droits (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, égalité quelle que soit la race, libertés réelles) est par conséquence une suite de mensonges. Seul un rédacteur de wikipédia peut croire aux « importantes garanties en matière d’égalité des droits » (sic) accordées aux travailleurs.

Aussi comprenons-nous mieux l’emblème de cette république : « une faucille et un marteau aux manches croisés, dirigés vers le bas, sur fond rouge baigné de rayons de soleil, encadrée d’une couronne d’épis ».

L’avenir radieux allait baigner dans une mare sanglante.