Les libéraux devraient être fiers de leurs valeurs

Le chemin de la liberté serait-il impraticable ? Pourquoi ne jamais dire clairement que la liberté est plus belle que l’égalité ?

Par Patrick Aulnas.

La discrétion des libéraux sur leurs valeurs continue à étonner. Même après la chute des dictatures communistes, les étatistes étalent les leurs sans vergogne. Au nom de l’égalité ils proposent de nous emmener encore plus loin sur la route de la servitude. Jean-Luc Mélenchon n’hésite pas à citer l’abbé Lacordaire pour justifier un surplus d’interventionnisme public :

Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit

Citation tronquée d’un ecclésiastique libéral du XIXe siècle qui avait pour but, en 1848, de s’opposer au travail dominical au nom de la loi divine :

Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit.(Conférences de Notre-Dame de Paris, tome III, 52e conférence).

Le chemin de la liberté serait-il impraticable ? Pourquoi ne jamais dire clairement que la liberté est plus belle que l’égalité ?

Quel est le degré exact de notre petitesse ?

La justification de la servitude volontaire, démocratiquement consentie, est toujours la même : la justice et l’égalité, la justice par l’égalité. L’égalitarisme diront certains. Il s’agit d’un prétexte redoutablement efficace.

Pourquoi ? Parce que le degré de petitesse morale atteint aujourd’hui est tel que la manipulation de la convoitise généralisée et utilisée à des fins politiques permet de mener par le bout du nez les citoyens aveugles et envieux. Citons un simple exemple.

Certaines personnes de ma génération se permettent de manifester dans les rues et de nous accabler de leurs petits malheurs parce qu’elles vont perdre quelques centaines d’euros par an sur leur retraite du fait de la hausse de la CSG. Quelle honte !

Ces papys et mamies égoïstes se rendent-ils seulement compte que leur retraite est payée cash avec l’argent de leurs enfants et petits-enfants ? Nous sommes dans des régimes de retraites par répartition et c’est ce qu’on enlève à la jeunesse qui paye ce qu’on donne aux retraités.

Quand il s’agit d’alléger un peu la lourde charge supportée par ses propres enfants du fait de l’augmentation du nombre de retraités et de la faible croissance économique, il faut être tombé bien bas pour se réclamer de son droit à vivre plus confortablement sans travailler.

Une promesse de bonheur

Est-ce ce médiocre tropisme revendicatif qui tétanise les libéraux ? Peut-être bien en partie. En vérité, ils n’ont plus aucune chance d’être entendus en se réclamant de la liberté. Raison de plus pour continuer à en parler avec obstination. La passion de l’égalité a envahi les sociétés riches et tout juste peut-on tenter d’expliquer son mécanisme.

Deux grandes puissances conjuguent leurs efforts pour nous asservir : les États-nations et le grand capitalisme. Les premiers utilisent l’idéal de justice, les seconds le plaisir de la consommation. Le cumul des deux représente en réalité une promesse de bonheur. Un bonheur factice, extérieur à l’individu, construit par les pouvoirs, et non un bonheur siégeant in petto en chacun de nous.

La promesse d’égalité par le droit n’est qu’un message adressé aux moins favorisés pour leur annoncer un avenir meilleur. L’amélioration viendra de la capacité étatique d’augmenter le niveau de vie pour mieux satisfaire l’addiction à la consommation, tant chérie du capitalisme.

Une servitude librement consentie

Le discours marxiste, encore dominant à gauche il y a seulement un demi-siècle, a été remplacé par un pragmatisme prométhéen. L’horizon idéologique de la société sans classes constitue aujourd’hui une forme d’idéalisme passéiste et désuet. Mais la promesse du bonheur par la consommation égalitaire sous contrôle étatique a le vent en poupe. Socialisme et écologisme, désormais complices, lui permettent de s’installer progressivement.

Ce bonheur sous contrôle politique est beaucoup plus dangereux que les vieilles idéologies. Ces dernières restaient pour la plupart des théories auxquelles ne s’intéressaient que quelques universitaires et un nombre restreint d’adeptes. Si on s’avisait de vouloir les mettre en œuvre, elles débouchaient sur une dictature qui s’étouffait d’elle-même par manque de pragmatisme. Soixante-dix ans d’URSS et personne ne croit plus au marxisme.

Mais un pragmatisme du bonheur par l’égalitarisme ne conduit pas nécessairement à un autoritarisme inefficace. Il se base sur le consentement politique de la majorité, sur la démocratie. Le choix de l’égalité contre la liberté débouche sur la « douce tyrannie » que Tocqueville, en visionnaire, appréhendait dès 1835. Ni arbitraire étatique, ni coercition externe à la volonté générale : il s’agit d’une servitude librement consentie.

La liberté suppose le courage

La liberté est ringarde. La liberté, ce n’est pas le bonheur pour tous. Elle est nécessairement individuelle et se paye comptant. Pour être libre, il faut risquer, échouer, recommencer, avoir du courage et parfois de l’audace. L’époque est à la sécurité : sécurité sociale, sécurisation des parcours professionnels. Cette tendance historique lourde ne prédispose pas à se réclamer des valeurs de liberté, qui ne sont jamais sécurisantes.

Vivre sous la protection d’un État tutélaire qui garantit soins de santé, indemnités de chômage, pensions de retraite, éducation pour tous et bien d’autres avantages, est devenu la priorité des priorités pour tout un chacun. Qu’importe si la contrepartie inéluctable est un contrôle tatillon de tous les instants.

Nous sommes sur la pente de la société du bonheur collectif, quelque chose comme Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Du gouvernant au plus humble exécutant, chacun y ressent sa situation comme optimale : le bonheur politique et la dictature parfaite.