Convaincre un adversaire idéologique en sympathisant avec lui

Opposites by Rodrigo Paredes(CC BY 2.0)

Un documentaire nous apprend qu’il ne sert à rien de crier pour faire taire les idées fausses : il vaut mieux savoir transformer un ennemi en ami.

Par Sean Malone.

Daryl Davis peut être un modèle pour faire évoluer les mentalités.

Comment une personne peut-elle me haïr alors qu’elle ne me connaît même pas ?

C’est la question centrale du tout nouveau fantastique documentaire de Netflix intitulé Accidental Courtesy : Daryl Davis, Race, and America, réalisé par Matt Ornstein. Depuis 30 ans, le musicien de soul Daryl Davis parcourt les États-Unis à la recherche d’une réponse, et ce, de la manière la plus dangereuse possible pour un homme noir d’Amérique : en s’entretenant directement avec les membres du Ku Klux Klan.

Il a ainsi invité des membres du KKK chez lui, a eu d’innombrables conversations et, aussi improbable que cela puisse paraître, considère désormais un certain nombre d’entre eux comme ses amis.

Daryl pourrait dire qu’il ne fait rien de spécial, si ce n’est de traiter ses ennemis avec respect et gentillesse dans l’espoir de les dissuader d’avoir des positions haineuses.

C’est pourtant quelque chose que presque personne d’autre n’a eu le courage de faire, alors même que les risques sont considérablement moindres.

Les désaccords sont stressants et délicats, et plus le point de vue d’autrui est horrifiant, plus il est facile de considérer les individus qui tiennent ces croyances comme des ordures inhumaines ne pouvant tout simplement pas être raisonnées.

De plus, les réseaux sociaux ont considérablement facilité la déshumanisation des gens, puisque nous pouvons tous interagir avec des gens du monde entier sans jamais voir leur visage ou prendre en compte leurs sentiments. Par conséquent, nous vivons une époque de plus en plus divisée où beaucoup considèrent que la seule réponse à la haine et aux idées horribles est de répondre avec encore plus de haine, de colère, d’indignation et même de violence.

Et ce n’est pas seulement un problème lorsqu’il s’agit des pires idées de l’histoire humaine, comme la suprématie raciale et le fascisme. Mais certaines personnes adoptent désormais cette approche même pour des désaccords insignifiants au sein de l’université.

Vous n’aimez pas qu’un conférencier vienne sur le campus ? Faites-le taire et empêchez-le d’entrer dans l’amphithéâtre ! Vous n’aimez pas ce qu’un contact Facebook a à dire ? Bloquez-le ! Et bien sûr, si vous pensez qu’une personne que vous rencontrez est un suprémaciste blanc ou un néonazi, il ne vous reste plus qu’à le frapper au visage.

On ne peut pas convaincre un adversaire par la violence

Considérons que la majeure partie de l’histoire humaine est remplie d’individus qui laissent leurs désaccords se transformer en guerres sanglantes et horribles ; ce n’est que notre engagement à traiter nos adversaires pacifiquement, par l’échange et la conversation, qui nous a permis de devenir plus civilisés. L’escalade des conflits vers la violence doit donc être considérée comme le pire échec social.

Qui plus est, frapper les gens qui ne sont pas d’accord avec vous ne les fera pas changer d’avis, ce qui nous amène donc à devoir répondre une nouvelle fois à la même difficile question : quand les gens croient en des choses horribles ou fausses, comment les persuader de cesser de croire aux mauvaises idées et les amener à croire plutôt aux bonnes ?

À en juger par les réseaux sociaux, la plupart des personnes semblent penser qu’il est possible de crier sur les gens, de les insulter et/ou de les ridiculiser jusqu’à ce qu’ils changent d’avis. Malheureusement, aussi cathartique que cela puisse paraître pour décharger votre colère contre des gens affreux, cette stratégie n’est tout simplement pas efficace pour réduire le nombre de personnes qui croient en ces idées affreuses.

En fait, si vous faites cela, votre adversaire (et plus encore ceux qui ont de la sympathie pour ses opinions, ou qui se considèrent simplement comme faisant partie du même groupe social) pourrait même renforcer encore plus intensément  qu’avant ses croyances en ces idées.

Les preuves apportées par la psychologie sont assez claires là-dessus. Nous savons par exemple, d’après des études menées par des neuroscientifiques comme Joseph LeDoux, que le complexe amygdalien – la partie du cerveau qui traite les émotions brutes – peut en fait court-circuiter l’esprit rationnel des individus et créer une réaction de combat ou de fuite lorsque ceux-ci se sentent menacés ou attaqués. Le psychologue Daniel Goleman a nommé cela un Amygdala Hijack, et cela ne s’applique pas seulement aux menaces physiques.

Les recherches actuelles appuient fortement l’approche de Daryl Davis. L’identité personnelle d’un individu se construit notamment sur ses propres croyances politiques et/ou philosophiques, et une forte attaque verbale contre ces croyances crée en fait une réponse dans le cerveau de la cible, réaction similaire à la vue d’une arme menaçante pointée sur nous.

Même la présentation de faits ou d’arguments qui entrent directement en conflit avec les croyances ou les identités fondamentales des gens peut les amener à s’y accrocher plus fortement après qu’on leur a présenté des preuves contraires. Des politologues comme Brendan Nyhan et Jason Reifler étudient ce phénomène qu’ils appellent « effet de rétroaction » depuis plus de 10 ans.

Et quand nous avons désespérément besoin de faire changer d’avis des individus racistes et fascistes (ou socialistes et communistes, d’ailleurs), une stratégie qui attise le feu et pousse encore plus les gens vers ces croyances est la dernière chose dont nous avons besoin.

Principes de persuasion d’un adversaire

Bonne nouvelle, en plus de savoir ce qui ne fonctionne pas, nous connaissons aussi  la manière de communiquer de façon réellement persuasive – et les recherches actuelles appuie fortement l’approche de Daryl Davis. Dans le livre du psychologue Robert Cialdini, Influence, il décrit ce qu’il appelle les principes de persuasion.

L’un de ces principes est appelé principe de réciprocité, et il est fondé sur l’idée que les gens se sentent obligés de vous traiter comme vous les traitez. Ainsi, si vous les considérez avec gentillesse et humilité, la plupart des gens vous offriront la même courtoisie. D’un autre côté, si vous les traitez avec mépris, eh bien…

Un autre principe que Cialdini décrit est celui d’appréciation. C’est presque trop évident, mais il s’avère que si quelqu’un vous aime personnellement et croit que vous l’aimez, il est plus facile de le convaincre que votre façon de penser vaut la peine d’être considérée. Un pas facile vers l’appréciation est d’écouter les autres et de trouver un terrain d’entente grâce à des intérêts communs. Il peut s’agir d’un pont – ou d’un raccourci – pour amener les autres à vous voir comme un ami ou un membre de leur tribu.

On pourrait penser que quelqu’un comme Daryl Davis n’a rien en commun avec un membre du KKK, mais selon lui, si vous « passez 5 minutes à parler à quelqu’un, vous trouverez quelque chose en commun », et si vous « passez 10 minutes, vous trouverez autre chose en commun ». Dans le film, il entre en contact avec plusieurs personnes au sujet de la musique, et vous pouvez voir que ces connexions sont payantes – briser les barrières et permettre à de nombreux membres du Klan une rare (et unique parfois) occasion d’interagir avec un homme noir en tant qu’être humain digne de respect plutôt qu’un ennemi.

Mieux encore, avec le temps, la formation de ces relations a eu un effet secondaire intéressant. Au cours des deux dernières décennies, plus de 200 des plus ardents suprémacistes blancs d’Amérique ont quitté le Ku Klux Klan et ont raccroché pour de bon leurs robes et leurs capuches. Certaines de ces robes sont maintenant accrochées dans le placard de Daryl. Et dans bien des cas, ces reconversions individuelles ont des conséquences beaucoup plus importantes et mettent fin aux cycles de fanatisme intergénérationnel. Quand une mère ou un père quitte l’obscurité du Klan, ils amènent aussi leurs enfants à la lumière. Quelques-uns de ces cas sont décrits dans Accidental Courtesy, et sont particulièrement émouvants.

Daryl Davis peut être un modèle pour changer les mentalités, et avec tout ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de modèles à succès.

Faire d’un ennemi un ami

Il y a un autre point qui, à mon avis, est souvent passé inaperçu. On ne fait pas face aux idées fausses ou mauvaises en criant pour les faire taire ou en démarrant un combat.

Contrairement à Daryl, la plupart d’entre nous n’interagit pas directement avec les membres du KKK ou n’essaie pas de faire changer les mentalités des gens, ou de les éloigner d’idéologies vraiment mauvaises ; et pourtant nous tombons tous dans la tentation de crier et d’insulter les gens, en utilisant toutes ces techniques d’influence qui ont un effet contraire à notre intention ou à nos désirs. Il est facile de se laisser emporter par notre indignation et nos émotions, nous poussant à traiter les autres comme des ennemis inhumains à écraser plutôt que comme des êtres humains à persuader.

Mais si les techniques de Daryl peuvent convaincre les durs à cuire de la suprématie blanche qu’un homme noir – et peut-être même tous les Noirs – sont dignes de respect, imaginez à quel point ces techniques peuvent être efficaces quand des désaccords surgissent avec vos amis, vos voisins et vos collègues de travail qui ne vous détestent pas, vous, ni les choses que vous défendez. Qui sait, si vous avez des conversations plus sincères avec des gens à l’extérieur de votre bulle, vous pourriez même vous retrouver à évoluer vous-même positivement.

Accidental Courtesy nous apprend que pour faire face aux idées fausses ou mauvaises, il ne s’agit pas de crier pour les faire taire ou de commencer un combat avec celui qui les prône, mais plutôt d’avoir le courage de faire ce que Daryl a fait, à savoir de se faire un ami à partir d’un ennemi.


Traduction par Contrepoints de The Power of Making Friends with Ideological Enemies