Ce que ne voient pas les détracteurs du libéralisme

Il est bon de rappeler ce que la liberté nous apporte, à un moment où ses opposants se font nombreux.

Par Guillaume Moukala Same.

À l’aube de ce nouveau mandat, mes pensées vont à la jeunesse révolutionnaire qui, en quête d’un changement radical, s’est laissée séduire par la démagogie. Parmi leurs maîtres à penser, Noam Chomsky, dont le documentaire Requiem for the American Dream1  m’a inspiré cet article.

Bien que ce documentaire soulève de vraies questions comme les crises financières, la concentration du pouvoir, la corruption, la mobilité sociale, la pauvreté, et bien d’autres, ces réflexions nourrissent la haine à l’encontre du libéralisme.

L’erreur anti-libérale

Je ne m’attarderai par sur le caractère irréalisable voire totalitaire de l’idéal chomskyen d’une société libre où tout est soumis à un « contrôle participatif et démocratique », ce n’est pas le sujet de cet article. Je tenterai plutôt d’expliquer pourquoi tourner le dos au libéralisme en réponse à l’observation qu’on peut faire du monde aujourd’hui est une erreur.

Je ne dis point là que le monde est parfait ni qu’il n’y a aucune raison de s’indigner. Bien sûr qu’il y en a et bien sûr que tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes.

Néanmoins, il me semble que toute la réflexion qui s’étale sur des siècles dont nos sociétés libres et prospères sont le fruit est de plus en plus malmenée, au point qu’on en oublie les révolutions conceptuelles et philosophiques qui ont forgé l’identité de notre civilisation.

Je tiens donc ici à rappeler les leçons que les penseurs occidentaux ont tiré de l’histoire pour que le génie incompris du libéralisme obtienne la reconnaissance qu’on lui doit.

  1. « Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument » Lord Acton.

Et rares sont les hommes qui échappent à cette règle. Peut-être pouvons nous penser à certaines figures notoires qui se sont montrées dans l’histoire extraordinairement vertueuses, mais un système politique ne saurait reposer sur l’hypothèse de l’existence d’hommes extraordinaires pour le maintenir, au contraire il faut l’adapter aux hommes ordinaires, c’est-à-dire la quasi totalité d’entre nous.

Ainsi, le libéralisme se méfie de l’État et de la politique lorsqu’il est vu comme un moyen d’introduire de la vertu dans la société. L’État est la voie par laquelle ceux qui ne peuvent pas obtenir ce qu’ils veulent par le consentement d’autrui peuvent l’obtenir grâce au pouvoir coercitif. C’est donc tout naturellement que les hommes d’affaires sans scrupule se pressent et se bousculent à la porte du Pouvoir pour solliciter l’État.

Alors peut-être faut-il attendre qu’un homme divin dont la sagesse dépasse celle de tous les hommes sur Terre réunis soit élu pour que la vertu soit loi, mais je crois plutôt comme Rousseau qu’il « n’y a rien de tout cela dans la société politique. Loin que le chef ait un intérêt naturel au bonheur de particuliers, il ne lui est pas rare de chercher le sien dans leur misère2 ». Nombreux sont les hommes qui se sont battus pour de grandes causes mais qui enfin arrivés au pouvoir ont trahi ces mêmes principes.

Alors à ceux qui disent :  « assez de cette connivence entre le monde des affaires et l’État »,  je leur répondrai que si cette connivence existe c’est parce qu’elle est possible. Et ce qui la rend possible c’est la dépendance de l’État aux banques pour financer les politiques que prônent ces mêmes détracteurs de la connivence, et l’irrésistibilité pour ceux qui sont au pouvoir de poursuivre leurs intérêts particuliers.

La première source de corruption, c’est donc l’État et je m’attriste qu’il soit si mal compris que le libéralisme n’est pas le règne de l’argent mais celui de la loi. Ainsi, pour que toute société soit libre il ne suffit pas qu’elle soit capitaliste, mais que la loi soit respectée et surtout que la loi soit juste. Le capitalisme émerge de cet ordre et pas l’inverse.

  1. L’homme est égoïste et alors ?

Je m’étonne que les mêmes qui dénoncent l’égoïsme des super-riches et des puissants, s’insurgent du fait que le main invisible d’Adam Smith soit basée sur l’idée que les hommes sont égoïstes. D’un côté ils n’ont pas peur de dénoncer l’égoïsme des maîtres du monde, mais de l’autre ils refusent d’avouer que l’homme est égoïste.

Peut-être aurions nous aimé qu’il en soit autrement, pourtant il en est ainsi. Adam Smith le met brillamment en lumière dans sa Théorie des Sentiments Moraux. En effet, qui s’inquièterait autant de perdre son petit doigt que de la mort de mille Pakistanais dans un attentat ?

Personne ne peut sérieusement le réclamer. Toutefois cela ne signifie pas que la poursuite de son propre intérêt est la seule caractéristique de l’homme bien évidemment, mais cela reste une réalité.

Il est donc évident que l’homme tend naturellement à suivre son intérêt personnel, c’est un état de fait, s’en indigner serait une perte de temps, personne ici n’a le pouvoir de changer le genre humain, et l’ignorer serait une grave erreur.

Ceci étant posé, l’enjeu est que cet intérêt personnel soit au service de la société plutôt que de ceux qui conspirent contre elle. La seule manière pour s’assurer qu’un homme se comporte de telle ou telle manière, c’est que ce comportement visé soit dans son intérêt. Les intérêts personnels des individus sont donc le moteur de notre société.

Comme nous l’avons vu précédemment, lorsque les intérêts égoïstes ont pour environnement l’État, ceux-ci sont vicieux. Par contre, le marché a ceci de vertueux qu’il permet aux intérêts particuliers d’être contenus et d’aller dans le sens du plus grand bien.

En effet, contrairement aux politiques dont l’espoir qu’ils nourrissent est leur seul moyen d’attirer les voix des électeurs, et la force l’unique fondement de leurs actions, les producteurs, pour subsister, doivent répondre aux besoins de leurs potentiels clients. Ainsi, même si leurs intentions ne sont pas nécessairement vertueuses, pour eux, le seul moyen d’obtenir ce qu’ils veulent est de satisfaire les consommateurs.

Benjamin Constant avait mis en évidence que « la guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’atteindre le même but  : celui de posséder ce que l’on désire3. ». Pourtant tous les deux suivent un sentiment égoïste, celui de satisfaire un de ses besoins propres qui est de posséder quelque chose de nouveau.

Il y a un donc un environnement dans lequel l’égoïsme est plus vertueux. C’est ainsi que le libéralisme voit beaucoup plus de vertu dans le commerce que dans l’État.

L’un propose d’organiser les interactions au sein de la société sur des bases pacifiques, c’est-à-dire l’échange mutuellement consenti (le commerce) et l’autre propose que ces mêmes interactions sociales se fassent de manière coercitive, par l’intermédiaire de l’État. Partout où cela est possible il faut donc privilégier le commerce, soit le marché, à l’État.

Je souhaite une dernière fois insister sur la distinction entre l’égoïsme vertueux et l’ égoïsme vicieux. L’égoïsme est vertueux lorsqu’il respecte la souveraineté de l’individu et donc est contenu par elle. Dans ce cas là, il est une source vive pour le développement économique et social.

Sinon, il est néfaste et mène à la corruption et aux guerres. C’est donc une erreur intellectuelle d’attribuer au libéralisme toutes les dérives de la connivence et de l’impérialisme.

  1. La réconciliation des intérêts sur un marché mondial.

À la Renaissance régnait la croyance mercantiliste selon laquelle l’enrichissement d’une nation ne pouvait se faire qu’au détriment de l’appauvrissement d’une autre. Avec une telle vision de la société il n’est pas étonnant que la guerre entre les nations était inévitable.

Heureusement, cette théorie a été réfutée par les économistes classiques. Elle a été rejetée non pas à cause des conséquences néfastes qu’elle induit, mais tout simplement parce qu’elle était fausse. L’intérêt de la nation et des individus qui la composent n’est pas la défiance à l’égard des nations voisines.

La théorie des avantages comparatifs de Ricardo explique donc que les nations ont intérêt à coopérer entre elles en se spécialisant et en échangeant les biens qu’elles produisent.

La portée de cette idée est prodigieuse. Comme le souligne Ludwig Von Mises dans le chapitre 2 de Théorie et Histoire, « c’est bien plus qu’une simple théorie traitant des effets du libre échange et du protectionnisme. Il s’agit d’un énoncé portant sur les principes fondamentaux de la coopération humaine dans le cadre de la division du travail, de la spécialisation et de l’intégration des groupes professionnels, ainsi que sur l’origine et l’intensification supplémentaire des liens sociaux entre les hommes, et il devrait en tant que tel être appelé la loi d’association. »

Ainsi, c’est la coopération de tous les individus sur l’ensemble de la planète et l’utilisation optimale des avantages comparatifs de chacun qui fait de l’humanité une « communauté essentiellement harmonieuse4 ».

Ce qu’il y a de fondamentalement inhérent à cette théorie est que l’homme isolé peut réaliser peu, alors que lorsqu’il se spécialise dans le domaine où il est le plus performant et coopère avec des milliards d’autres individus qui en font de même, tout le monde en bénéficie et les intérêts sont réconciliés.

Et bien que cela puisse paraître naïf, ce n’est que la traduction philosophique d’un fait économique avéré, les bienfaits du libre-échange.

 

  1. Décentraliser la connaissance

Au 20è siècle, un homme nommé Friedrich Hayek réfléchit de manière acharnée et avec profondeur à comment faire une utilisation optimale de la connaissance dont une infime fraction est détenue par chaque individu sur Terre.

Si nous admettons que la connaissance des informations pertinentes pour réaliser nos objectifs est la clé de leur réussite, alors c’est sur ce problème de la connaissance qu’il faut se pencher. Comment en faire un usage optimal ? Comment faire pour que cette connaissance soit disponible aux autres ? Comment coordonner ces individus qui détiennent une partie de la connaissance nécessaire ?

Ce qui est le plus frappant est la cohérence et la clarté avec lesquelles il résume le problème économique : « Si nous sommes d’accord que le problème économique est principalement celui d’une rapide adaptation aux changements dans les circonstances particulières du temps et de l’espace, il semblerait que les décisions ultimes doivent être laissées aux personnes qui sont familières avec ces circonstances » dit-il, et ajoute « Nous ne pouvons pas attendre que ce problème soit résolu en, premièrement, communiquant toute cette connaissance à un bureau central qui,  après avoir intégré toute la connaissance, donne les ordres. Nous devons le résoudre par une forme de décentralisation5 ».

Dans l’époustouflant article The Use of Knowledge in Society, Hayek explique brillamment en quoi le système de prix est sûrement « un des plus grands triomphes de l’esprit humain ».

La réelle fonction des prix est de communiquer les informations nécessaires à la production : « dans un système où la connaissance des faits pertinents est dispersée parmi de nombreuses personnes, les prix peuvent coordonner les actions séparées de différentes personnes ».

Les prix, déterminés par la loi de l’offre et de la demande, donnent une information sur la rareté d’une ressource et la répandent dans tout le système économique jusqu’à la fin de la chaîne de production. Les producteurs sont donc informés lorsqu’une ressource vient à manquer, ou lorsqu’elle devient plus abondante.

Au-delà des prix, Hayek a mis en lumière le fait que la liberté individuelle est indispensable à la création du savoir dans une société. Il part du principe qu’aucun homme ne détient la connaissance absolue et qu’aucun n’est non plus infaillible. Dès lors, la connaissance collective émerge de la confrontation des idées et de l’expérimentation des différents projets.

Une société libre est donc fondamentalement dynamique, comme toute civilisation c’est un processus, et les problèmes rencontrés lors de ce processus civilisationnel sont résolus par la combinaisons de « différentes sortes de connaissances et de talents6 ». Il est donc fondamental de comprendre que la liberté totale des efforts individuels conduit nécessairement à un savoir plus vaste que celui détenu par les législateurs.

« C’est parce que nous ne savons pas comment les individus useront de leur liberté, qu’il est si important qu’ils l’aient ». Cette citation tirée de la Constitution de la liberté met prodigieusement en exergue l’enjeu de la liberté.

Comme l’a développé Julian Simons, l’esprit libre est la première ressource de l’humanité. Étouffer l’esprit d’initiative de l’homme, c’est au mieux retarder le futur, au pire empêcher un nouveau savoir d’émerger à tout jamais.

Il aurait été impossible de prédire, même pour un génie, ce dont notre civilisation a été capable, car ceci résulte de l’expression de la liberté des individus dont les actes n’étaient ni programmés ni prévisibles.

Finalement, Hayek a contribué avec brio à révéler le pouvoir de la liberté, du marché et de l’organisation décentralisée qui en résultent. Il a saisi pleinement l’intelligence des mécanismes de marchés et des signaux qu’ils envoient.

Maintenant, peut-être devrions-nous  nous arrêter un instant pour contempler ce que nous nommons libéralisme : un système dans lequel les intérêts personnels collaborent intelligemment pour faire émerger spontanément le plus grand bien social. Je ne connais pas d’autre modèle où l’individu est libre, où réaliser son propre bonheur n’est pas un crime et où le résultat est bénéfique pour toute la société.

Si tout de même vous n’y croyez pas, considérez que ce système n’est pas appliqué purement ni également sur toute le planète mais qu’il est partout parasité de manière plus ou moins significative.

J’appelle ainsi la jeunesse à se mobiliser pour le libéralisme. Cette idéologie qui s’est construite sur des siècles d’expérience est la seule qui a fait ses preuves, et les problèmes de notre monde sont plus souvent liés au pervertissement des dirigeants plutôt qu’à leur fidélité à la liberté.

Il y aurait une infinité d’idées à ajouter et de sujets supplémentaires à aborder, mais j’espère que cet article servira au moins à remettre en cause les idées reçues et à susciter de la curiosité chez le lecteur.

  1.  Documentaire disponible sur Youtube.
  2. Discours sur l’économie politique, Rousseau.
  3. De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Benjamin Constant.
  4. Expression utilisée par Ludwig Von Mises dans Le Libéralisme.
  5. The Use of Knowledge in Society, Friedrich Hayek.
  6. Chapitre 2 de la Constitution de la Liberté, Hayek.